Lors du petit déjeuner, je lis avec émotion un article sur mon père Claudius Vuargnoz, paru dans la revue de la Fédération Nationale des Déportés et Internés, Résistants et Patriotes, intitulée Bulletin de liaison du savoyard libéré.
Les larmes du ciel s’éternisent et la mélodie des gouttes se prolonge sur Huê. Comme hier, nous allons déjeuner chez Hương Mai. En chemin, je remarque la présence d’un bâtiment à l’abandon dont la construction est restée inachevée, tel le concerto pour piano en mi bémol majeur pour piano de Ludwig van Beethoven. Témoin du temps qui s’évanouit, l’immeuble, aux façades roses pâlies par les intempéries, ressemble à une aquarelle délavée par la mousson. Ses balcons superposés, tels des yeux privés de paupières, racontent dans une partition architecturale inachevée les déboires qui l’ont condamné à dépérir lentement. Le vestige rose pastel dialogue avec une tour de verre qui se découpe dans le ciel en arrière-plan.
Plus avant, je suis attiré par une superbe fresque, vibrante et éclatante, réalisée sur un mur dans un salon de coiffure. Elle représente un portrait d’Albert Einstein dans un tourbillon de couleurs et de mots, mêlant art, science et modernité dans une symphonie visuelle. Les cheveux d’Einstein, habituellement associés à son image iconique de génie excentrique, se transforment ici en une explosion de teintes arc-en-ciel. Chaque mèche se compose de mots et de phrases, comme des éclats de pensées ou des fragments d’idées jaillissant d’un esprit créatif. Les mots inscrits sur la fresque évoquent des concepts variés : freedom, funny, gifted, perfect, et bien d’autres. Ils semblent flotter sur le mur comme des pensées fugitives, des échos de réflexions ou de rêves éveillés. Ces inscriptions, parfois philosophiques, parfois légères, rappellent l’esprit libre et curieux d’Einstein. Les yeux du portrait sont particulièrement saisissants. Ils captent mon regard et semblent m’inviter à explorer mon univers intérieur. Cette fresque, une ode à la créativité humaine, une célébration de l’esprit libre à la portée considérable des idées, m’invite à rêver, à réfléchir et à m’émerveiller.
Après un plaisant déjeuner, nous retournons sous la pluie. Nous flânons à l’inspiration. Elle nous offre de découvrir une maison abandonnée dont le faste dans ses beaux jours devait être majestueux. Blottie dans un jardin baigné de pluie, elle dévoile son élégance orientale fanée par la caresse des années. Telle une pagode aux murs ocre jaune, coiffée d’une toiture traditionnelle aux tuiles sombres et luisantes, elle observe paisiblement ce qui fut pour elle un écrin merveilleux. Des gardiens majestueux lui sont restés fidèles. Ils trônent encore dans leur magnificence qui s’étiole lentement. Un imposant brûle-encens doré, véritable chef-d’œuvre d’artisanat, richement orné, est porté par des dragons stylisés qui s’arc-boutent avec élégance sur un socle finement ouvragé. Il se désole des ravages des ans qui le dépouillent par endroits de ses magnifiques dorures. Un lionceau, dont une des pattes est symboliquement posée sur le globe terrestre, surmonte le couvercle ouvragé qui a perdu sa splendeur. Aux côtés du brûle-encens, deux phénix dorés aux écailles délicatement ciselées se dressent fièrement chacun sur la carapace d’une tortue bienveillante. Sur le sol de pierre noire, l’eau de pluie qui réfléchit la lumière opaline, tel un miroir du temps qui passe, ajoute une dimension intemporelle. Devant les trois portes-fenêtres noires de la pagode, quatre colonnes ornementales, où s’enroule un dragon doré, créent un rythme architectural évoquant la mesure d’une partition musicale silencieuse. Je suis sous le charme captivant de ces œuvres d’art abandonnées à leur sort qui, graduellement, se détériorent pour un jour disparaître dans l’étreinte du crépuscule où les rêves et la réalité s’entremêlent comme des ombres dansantes sur les murs du temps, laissant derrière elles une trace éphémère, un murmure dans le vent de l’éternité.
Depuis le jardin secret, nous apercevons la rivière Như Ý. Nous avançons dans sa direction. Toutefois, une belle terrasse couverte désertée, libre de toute présence humaine, au sol magnifiquement carrelé de dalles créatives multicolores, nous coupe le passage. Nous revenons sur nos pas. Toujours inspirés, à proximité, nous entrons dans le Gạo Coffee à l’attrayante enseigne où sont suspendus de grandes chaussettes de Noël. Nous suivons une courte allée pavée qui mène à l’entrée où s’offre à nos regards éblouis une fabuleuse décoration, telle une petite clairière de sapins aux branches poudrées de neige artificielle décorées d’ornements rouges éclatants et de sucres d’orge géants qui rappellent les douceurs de l’enfance. Je prends des photos. Nous sirotons un thé gingembre et citron, assis confortablement sur une banquette deux places en skaï fauve. Sur la sellette à ma gauche, j’admire l’abat-jour de la lampe allumée qui ressemble à un vitrail décoré de nénuphars roses et de feuilles vertes qui s’entrelacent dans des nuances chatoyantes. Je me lève et me promène. Je me dis que ce café captivant, telle une forêt enchantée, s’est éclipsé d’un conte de Noël. Il respire la magie des fêtes et invite à la rêverie. Entre les deux longues salles parallèles, un corridor festif aux façades en bois, aux toits inclinés, est embelli de guirlandes lumineuses, de boules rouges suspendues et d’un gros ruban rouge riche de deux traînes qui pendent au sol devant lequel des jeunes gens enjoués se prennent en photo. La pluie qui ruisselle ajoute un éclat scintillant au décor. Un arbre trône majestueusement, entouré de petits sapins garnis de baies et d’étoiles rouges. Sur le tronc, une enfilade verticale de peinture de visages de ratons laveurs, gris et beige, aux yeux expressifs, au museau pointu, au masque noir autour des yeux, séduit mon regard. Une arche harmonieuse, à la toiture à deux pans décorée de boules rouges et d’un gros nœud de même couleur à son faîte, s’ouvre sur la rivière Như Ý. Je me sens bien dans cet écrin où la nature baignée de pluie et les décorations de fête s’entrelacent avec poésie. Je retourne m’asseoir. Erin chante Hạnh Phúc Mới. Quand nous quittons ce lieu de bien-être, Bùi Công Nam chante de sa voix douce Không theo đuổi em nữa. Nous passons sous l’arche pour aller cheminer sur la promenade le long de la rivière.
Contre toute attente, nous remarquons la présence inattendue d’un îlot abandonné sur le cours d’eau qui semble flotter comme un rêve égaré. Je n’ai aucun souvenir de l’avoir aperçu hier. Une maisonnette quelque peu délabrée, aux murs fatigués bleu pâle, les corps du logis blottis, entourée d’arbres tortueux aux branches enchevêtrées, à l’intrigante beauté, s’étonne d’avoir été oubliée. Cette apparition au bord de la rivière évoque en moi une mélancolie poétique mêlée de fascination. Une atmosphère presque surréaliste me rappelle les peintures de Magritte où le quotidien se transforme en poésie visuelle. S’agit-il de la légendaire île enchantée d’Hy-Brasil de la mythologie celtique qui n’apparaît qu’une fois tous les sept ans dans la brume ? René aurait dit : « Ceci n’est pas une île ! » Un fragment de mystère me rappelle Thulé, cette île légendaire décrite par l’explorateur grec Pythéas comme existant dans un état entre terre, mer et air. Située aux confins du monde connu, Thulé représente une frontière mystérieuse entre le réel et l’imaginaire, tout comme la maisonnette bleue qui semble papillonner entre deux mondes, gardienne silencieuse de son histoire oubliée.
La pluie persistante à l’intensité allant crescendo nous invite à aller nous réfugier chez Marou. Ana et Dướng, le serveur d’hier, nous accueillent chaleureusement. La décoration a changé. Notre table d’hier a été montée à l’étage. Nous prenons place à la superbe table commune au plateau ovale plaisamment chantourné en bois clair incrustré de liserés sinueux de bois foncé. Deux bouchées de chocolat à la ganache nous sont offertes. Un muffin au chocolat pour Patrick et une tartelette au chocolat pour moi dévoilent leur saveur exquise. Un thé accompagne les douceurs. Le chalet et la tour médiévale en chocolat ont été réunis comme si mes regards d’hier les avaient reliés dans la magie de Noël. Nous quittons ce lieu de plaisante gourmandise à la nuit tombante. L’employé attentif devant l’entrée, qui s’occupe des pèlerines, et des parapluies des clients, nous tend les nôtres. Cette organisation nous laisse à penser que la pluie doit être souvent une fidèle compagne de Huê…
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