La pluie a cessé. En fin de matinée, nous marchons en direction de chez Zeroism pour un dernier repas à ce restaurant exceptionnel pour les végétariens. En chemin, je prends plaisir à m’attarder ci et là pour observer et prendre des photos. Le premier arrêt s’effectue devant le chariot à roulettes culinaire du Quán 19. Je serpente régulièrement sur le trottoir au travers de cette cantine populaire qui expose quotidiennement les saveurs journalières derrière sa vitrine où les mets, présentés dans différents bacs avec soin, racontent l’histoire du Cơm Bình Dân, ce « Riz du peuple qui nourrit la ville ». Des viandes caramélisées, des légumes colorés et des préparations mijotées s’alignent comme une palette d’artiste, leurs arômes invisibles, source pour l’imaginaire, flottant dans l’air humide. Le décor est succinct. Devant les murs d’un vert pâli par le temps, attablés à de petites tables et assis sur des chaises en plastique coloré, courtes sur pattes, des travailleurs prennent un repas sans se préoccuper du va-et-vient dans la rue. L’enseigne, sobre et efficace, annonce « Cơm Phần - Đĩa - Hộp », une promesse de riz servi en portions, sur assiette ou en boîte, dans une poésie du quotidien. Devant moi, se déroule un tableau vivant, animé par de nombreux convives, où la simplicité côtoie l’authenticité, où chaque plat raconte une histoire de traditions préservées au cœur de la modernité urbaine.
Plus avant, un arbre vénérable sert de pilier central à un commerce de rue de fruits et de fleurs. Des sachets en plastique au contenu chatoyant inconnu, tel un gros bracelet improvisé, sont accrochés autour du tronc où des branches ont été sectionnées. Des pas plus avant, mon regard plonge dans une échoppe de barbier entièrement ouverte sur le trottoir. Un jeune garçon, vêtu d’un jean et d’un tee-shirt blanc, utilise un rasoir pliant au couteau de rasage droit en acier inoxydable pour raser avec soin et lenteur la barbe d’un homme confortablement allongé sur un fauteuil inclinable, les mains réunies sur son abdomen. Le scooter du client est à deux pas du fauteuil. Ce tableau devant moi mêle la routine quotidienne au va-et-vient incessant de la rue où motos et voitures se frôlent dans une chorégraphie fourmillante d’activité humaine. Plus loin, dans la rue Thái Ly, je vois un renne venu animer les décorations de Noël à l’entrée des Thảo Điền Villas.
Eric nous accueille chaleureusement chez Zeroism. Notre présence répétée est appréciée. Le choix des mets est très diversifié. Je sélectionne de nouveaux plats dont un avec du gratin de pommes de terre. Je me régale. Pour allonger ma jambe droite, je déplace le panier en osier garni d’une toile de jute écrue au sol, à disposition du client pour déposer ses affaires durant le repas. Avant de sortir, nous remercions chaleureusement Eric, comme il se doit, en langue vietnamienne via l’application de mon iPhone. Nous l’informons de notre départ pour Hué, ce mercredi. Il nous souhaite un beau voyage et nous convie à revenir lors d’un nouveau séjour. Dehors, je regarde deux hommes qui travaillent dans la rue sur la chaussée, le trottoir étant occupé par des scooters alignés, des témoins silencieux. L’un d’eux, en jean et tee-shirt rose, penché, concentré sur sa tâche, applique un produit en spray sur de longs tubes métalliques, luisants sous la lumière du jour, posés sur des briques. Ce labeur au cœur de la vie citadine serait interdit en France où le carcan bureaucratique régule autoritairement la vie des travailleurs et des petites entreprises. Autorisations dont un arrêté municipal, annonces préliminaires affichées, barrières de sécurité et autres contraintes, seraient vainement obligatoires puisque ce travail en pleine rue serait interdit par une palette de lois au contenu parfois contradictoire. De plus, l’ouvrage, dont les émanations vicient l'air, est en cours devant le bistrot Lupin ; Arsène serait-il d’accord ?!
Nous prenons la direction du Tops Market en flânant. Près de notre destination, dans la ruelle, avant le lieu de travail de la couturière des rues, je vois avec amusement une cagette en polystyrène, posée sur un chariot métallique à roulettes, remplie de bánh mì dorées, ces baguettes croustillantes, héritage culinaire français. Je vois une fois de plus le logo « Grab » aux lettres blanches sur fond bleu azur. Grab est une plateforme numérique de services à la demande, très populaire en Asie du Sud-Est, qui permet notamment la livraison de nourriture. Cet équivalent asiatique d’Uber Eats ou Deliveroo transforme nombre de conducteurs de deux-roues en livreurs de rue connectés. À côté des bánh mì, un matelas fleuri usagé, roulé contre le mur, se dit que le pain quotidien voyage désormais sur les ailes du numérique.
Dans le centre commercial Pearl, nous découvrons une scène festive marchande du Tops Market qui célèbre le Tết Nguyên Dán, l’arrivée du Nouvel An lunaire vietnamien. Au centre de l’installation festive, tel un phare éclatant, se dresse une pyramide de cadeaux et de friandises parée de couleurs vives encadrée par quatre arches composées d’éventails rouges flamboyants. Au faîte des arches, un panneau rouge annonce en lettres d’or « Đón Xuân Như Ý 2025 », une invitation à accueillir l’année qui s’annonce. Nous effectuons des courses chez Tops. Je prends en photo des tranches préparées sous film plastique de pamplemousses verts que je pose sur la pile de fruits. Après les courses, nous allons au Starbucks pour siroter une boisson chaude. Ella Fitzgerald chante « Santa Claus is coming to town ». Avant de quitter le café, nous saluons et remercions Viêt et ses collègues en leur souhaitant de bonnes fêtes. Nous allons ensuite flâner une dernière fois dans la rue Xuân Thuỷ.
En chemin, dans la ruelle, j’admire, dans un pot entouré de diverses plantes tropicales, une majestueuse sansevieria aux feuilles striées d’or et de vert. Devant la plante, les mots « Cần tuyển nhân viên part time » [On recrute du personnel à temps partiel] imprimés sur une grande feuille plastifiée témoignent de la vie économique qui pulse dans le quartier. Derrière, sur le palier en granit, je remarque la présence de plusieurs paires de chaussures. À quelques mètres, nous voyons que le magasin Mimasi Home reçoit une grosse livraison ; la vente des décorations pour les fêtes représente un marché lucratif. Plus avant, nous nous attardons devant un magasin qui porte le prénom de mon frère Daniel. Il est spécialisé dans la vente de matériel informatique multi marques et dans la réparation, le déblocage et la récupération de données. Patrick voit au travers de la vitrine latérale un grand écran Apple, privé de sa surface ; des milliers de composants s’offrent à nos regards dans cette coulisse inattendue.
Nous passons la suite de l’après-midi, dans le farniente, confortablement installés, au Starbucks Thao Dien. Le fond musical fait la part belle aux chansons de Noël. She & Him chantent The Christmas Waltz. En revenant chez nous, je m’attarde devant l’entrée d’une école de musique bien éclairée. Les lettres rouges « Piano Piano », au bas de la large porte d’entrée vitrée, me rappellent mon instrument de musique préféré. Des partitions flottent sur les vitres créant une atmosphère artistique qui m’invite à la rêverie. Des guirlandes de drapeaux vietnamiens et du Parti communiste, rouge et or, fixées entre l’école et les arbres ancrés dans le trottoir, ondulent comme des rubans de soie écarlate dans la brise. Autre part, nous nous attardons devant un humble autel de fortune éphémère et sacré posé au milieu du trottoir gris, tel un îlot de spiritualité dans l’océan urbain. Une boîte en carton, socle improvisé, porte les offrandes aux ancêtres et aux esprits. Dans ce mini-sanctuaire de rue, les couleurs vives de l’emballage de friandises côtoient le doré des pièces votives. De longs bâtonnets d’encens allumés s’élèvent gracieusement, leurs volutes parfumées portant les prières vers le ciel. Un bol de riz blanc, un autre de fruits frais, deux symboles d’abondance, rappellent les cinq vœux des Vietnamiens : paix, santé, bonheur, prospérité et longévité. De l’autre côté de la rue, l’enseigne rouge grenat de l’Agribank contraste avec l’autel, soulignant la coexistence du moderne et du traditionnel dans cette mégapole en constante évolution. La ramure d’un arbre surplombe l’autel, offrant une touche de verdure à ce tableau inattendu. Je me dis que Saigon est une ville où la spiritualité s’immisce dans chaque recoin, où les traditions ancestrales persistent malgré la frénésie du développement. Dans le tourbillon de la vie moderne, les Saïgonnais pensent à rendre hommage à leurs racines et à l’invisible qui les entoure...

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