Nous saluons Chuyền en sortant de l’appartement. En chemin, nous croisons au bord du trottoir une vendeuse de billets de loterie, coiffée du traditionnel chapeau conique, qui arbore un sourire lumineux. Elle fait le signe de la victoire quand je prends une photo. Son sweat coloré à fermeture éclair, orné de motifs rayés, contraste plaisamment avec l’asphalte gris de la rue. Son compagnon de travail, une bicyclette, porte un petit stand improvisé protégé par une grande ombrelle grise. Sur ce stand artisanal, je lis les mots « Vé Sồ Vé Cào » [billets de loterie à gratter] écrits en lettres majuscules noires sur fond blanc. Les précieux billets alignés, telles des promesses de rêves en papier, attendant leurs propriétaires.
À l’angle de la rue 76, je prends en photo le trottoir fragmenté qui raconte l’histoire des années passées, ses pavés irréguliers, disloqués, témoignant du va-et-vient incessant des passants et probablement des deux-roues. Un scooter passe.
Plus avant, nous nous attardons devant un fauteuil de barbier en skaï bleu roi, posé sur le trottoir aux motifs géométriques, qui raconte l’histoire de clients qui s’y sont assis. Témoins silencieux du quotidien du barbier, un sac à dos bordeaux, quelques ustensiles épars, un miroir rectangulaire fixé au mur, un petit tabouret rouge vif, quelques objets personnels disposés çà et là, des cheveux au sol du dernier client, complètent ce plaisant tableau urbain à l’atmosphère empreinte d’une simplicité disparue en France. Je suis séduit par cet instantané de la vie de quartier.
Un peu plus loin sur le trottoir, je m’arrête cette fois, peut-être en écho mémoriel de mon passé de vendeur de salons, devant ce qui fut un beau canapé trois places en rotin qui me raconte sa mélancolie. Son squelette de bambou courbé, autrefois élégant refuge de conversations et de repos, se délite sous le poids du temps. Les arceaux de son dossier, telles des côtes exposées aux regards, dessinent une courbe gracieuse malgré leur abandon. Quelques déchets reposent sur ses lattes fatiguées. En arrière-plan, plus avant dans la rue, un hamac bleu roi fixé en travers du trottoir se balance, seul signe de vie dans ce tableau urbain silencieux et attachant. Je vois ce canapé avec une certaine nostalgie, comme si le temps s’était arrêté pour rappeler la beauté éphémère des objets du quotidien, leur cycle de vie, de l’utilité à l’oubli.
Au début de la rue du restaurant Zeroism, j’échange un franc sourire avec une jeune marchande de fruits et légumes, allongée dans un hamac vert olive sous un grand parasol bleu azur dans son petit royaume de fraîcheur où s’épanouit un étal aux couleurs vibrantes. En attendant le client, elle passe le temps sur son smartphone. Des régimes de petites bananes dorées s’alignent tels des croissants de soleil. Ce petit théâtre de la vie ordinaire empreint de poésie montre l’essence de la vie quotidienne vietnamienne où chaque coin de rue peut se transformer en un marché improvisé.
Quand nous sortons du restaurant, situé dans la rue Nguyễn Cừ, nous pensons avoir fait un petit bond dans le futur. Tel un étendard de la société de consommation, un grand écran digital se dresse comme un phare sorti du futur sur l’arrière du porte-bagages d’un scooter. L’enseigne lumineuse, aux teintes rouges et bleues électriques, annonce un « Black Fire Day » avec une promotion alléchante sur des « Loa-Tai Nghe » [enceintes et écouteurs] atteignant les soixante-dix pour cent de réduction. Les caractères de l'écran digital dansent devant nos yeux fascinés dans un ballet numérique, créant un contraste saisissant avec l’atmosphère traditionnelle de la rue où d’autres scooters s’alignent sagement. Cette étincelle de modernité scintillante, tel un mariage entre tradition et innovation commerciale, offre au futur de flirter avec le présent.
Dans le poème de la vie nos pas nous mènent vers le Starbucks. Les coups de klaxon, superflus, chaque conducteur roulant comme il veut, nous escortent presque en continu ; heureusement leur intensité sonore est relativement faible. Au début d’une ruelle, je m’attarde devant un scooter lourdement chargé de bonbonnes d’eau « i-on Life », un eau ionisée alcaline exploitée par la société « Hoang Minh Water », créée en mai 2008, à partir de sources d'eau souterraines dans la province de Long An. Tels des géants de cristal bleuté, les silhouettes cylindriques translucides accueillent la lumière du jour en créant un ballet de reflets aquatiques. En arrivant au centre commercial Pearl, Patrick me montre sur la vitrine de chez Gong cha les deux mots « Cà Phê » qui signifie tout bonnement « Café » en plus artistique. Des décorations de Noël égayent la vitrine. Je pose mon regard sur une affiche rouge où des personnages kawaii semblent monter la garde sous la bannière « Celebrate the Season ».
Le terme « Kawaii », résume un concept japonais signifiant « mignon » ou « adorable ». Sa signification englobe un style de vie et une philosophie valorisant la douceur, l'innocence et la vulnérabilité. Omniprésent dans la culture japonaise, le Kawaii se manifeste dans les dessins animés tels que Pikachu [je pense à mon filleul Florian dont c’est l’anniversaire aujourd’hui], les mangas, la mode, les produits de consommation et même dans les comportements sociaux. Le mot s’utilise de nos jours pour qualifier des objets, des personnes, des animaux et des styles qui possèdent des traits enfantins, doux et charmants.
Nous nous offrons des instants de détente gourmande au Starbucks ou Viêt nous accueille. Derrière moi une dame russe blonde dialogue en direct avec une personne via son ordinateur et ses écouteurs combinant des technologies avancées. Patrick me montre comment déplacer les icônes les plus utilisées sur l’iPhone pour éviter de balayer l’écran.
Les minutes s’évanouissent agréablement. Nous allons ensuite au Tops Market où les décorations de Noël s’étoffent comme un peu partout dans le quartier. Thanh Vy, une petite jeune fille gracieuse et souriante, nous accueille à la caisse. Elle porte bien son prénom qui symbolise la beauté. Nous prenons ensuite le chemin du retour. Devant le Highlands Coffee, à l’angle des rues Xuân Thủy et Quốc Hương, nous prenons en photo une trentaine de scooters stationnés sur le trottoir qui sont surveillés par un homme en polo rouge assis sur un haut tabouret. A chaque départ ou arrivée, il encaisse une commission en espèces. L’emplacement est animé et lucratif, les billets vont directement dans sa poche, libres de tout impôt ou taxe ; un business fructueux paisible et oisif. Plus avant, je vois passer à vive allure un scooter chargé d’une quinzaine de grands sacs de glace pilée. Les deux roues semblent accuser facilement le poids élevé du chargement. De retour chez nous, les mélodies de Fiona Joy Hawkins emplissent agréablement l’espace de l’appartement…


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