Sous un ciel redevenu nuageux, nous marchons sous la pluie pour aller déjeuner dans l’atmosphère animée des rues de Huê. Les feuilles vertes des arbres, gorgées d’eau, dansent doucement dans l’air chargé d’humidité. Devant un café d’aspect chaleureux, où des plantes vertes décoratives pendent sur la façade, je vois des scooters alignés qui sont protégés de la pluie par des bâches colorées. Un cyclo-pousse et un scooter glissent sur l’asphalte mouillé ; les conducteurs ont enfilé un imperméable bariolé. Les reflets de lumière sur la chaussée, l’agitation humaine, la sérénité de la nature environnante, m’offrent un plaisant instantané d’un jour pluvieux dans la ville animée.
Nous déjeunons au restaurant végétarien Chay Bồ Đề, situé près de la rivière des parfums, où toutes les tables sont réparties sur plusieurs terrasses abritées. Après le repas copieux et excellent, nous prenons la direction de la cathédrale de Huê. Nous nous attardons devant l’ancien monument aux morts conçu par l’artiste Ton That Sa, riche de l’artisanat spectaculaire des temples asiatiques, érigé en 1920 en mémoire des soldats français et annamites tombés durant la Première Guerre mondiale. La persistance de la pluie favorise les chemins détournés, nous éloigne plaisamment de notre destination, nous offre d’assister au passage d’un train bleu et blanc au travers d’une rue animée. Le quotidien et l’inattendu se rencontrent. Le train, qui interrompt temporairement le flot des scooters, imposant et majestueux, presque irréel dans ce décor urbain, traverse la rue tel un convoi sans fin. Les façades des maisons vieillies par le temps et les câbles électriques aériens oublient de s’étonner du passage familier du colosse d’acier. Je me dis que le train image à merveille le passage du temps et de la continuité du mouvement qui concernent toutes vies sur terre. Son apparition fugace représente une métaphore de la vie elle-même : imprévisible, bruyante, attrayante et fascinante.
Nous atteignons notre objectif après cette flânerie imprévue. Nous traversons la voie du chemin de fer pour monter sur la colline de Phước Quả où se dresse la majestueuse cathédrale de Phủ Cam, aux lignes audacieuses, aux deux tours qui s’élancent dans le ciel en pointant vers l’incommensurable. Ce joyau architectural, conçu par l’architecte Ngô Viết Thụ, commencé en 1963, fut achevé en 2000 après des décennies marquées par la guerre et diverses interruptions. Nous contournons l’édifice par la gauche. Des décorations et une crèche pour Noël agrémentent les abords.
La main levée dans un signe de confiance, de longs rayons jaillissant de son cœur pour illuminer le monde, le Christ se dévoile dans l’Alpha et l’Oméga, telle une étreinte cosmique, en représentant un pont entre l’éternité et le temps présent. La première et dernière lettre de l’alphabet grec soulignent la plénitude où il n’y a ni début ni fin en évoquant l’Apocalypse : « Je suis l’Alpha et l’Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin » (Apocalypse 22:13).
Nous accédons à la nef par une entrée latérale de plain-pied. Tout de suite, je suis subjugué par les arches, telles des mains jointes qui s’élèvent avec grâce vers l’infini du cœur. Leur structure parabolique évoque une harmonieuse audace architecturale. Chaque arche, élancée et majestueuse, emporte le regard vers l’autel central où une étoile lumineuse rappelle celle de Bethléem. Les arches à la hauteur impressionnante confèrent une sensation de perpétuelle liberté, semblable à celle d’un oiseau s’élevant dans le ciel azuré, laissant derrière lui les chaînes du quotidien. Les vitraux colorés diffusent une lumière douce, baignant l’intérieur dans une atmosphère de bien-être. Ces arches élégantes, dont la disposition symétrique symbolise l’équilibre entre force et délicatesse, entre modernité et tradition, expriment un dialogue entre le terrestre et le divin. Les arches à la silhouette élégante, où chaque courbe semble murmurer un hymne à la beauté, transforment la cathédrale en un vaisseau intemporel naviguant sur les flots du temps où l’âme peut s’élever avec légèreté. Je sors le cœur léger. Nous contournons la cathédrale où divers bustes rappellent les souffrances des premiers chrétiens face aux croyances asiatiques.
J’attarde mon regard devant une fleur de Chine épanouie, telle une ode à la vie dans toute sa splendeur fragile. Cet hibiscus, une étoile tropicale éclose au matin, déploie ses pétales ondulés au lumineux jaune-orangé où perlent d’abondantes gouttes de pluie. Son cœur rougeoyant abrite le soleil des contrées exotiques. Ce bijou de la nature m’invite à la rêverie et murmure à mon âme.
Nous quittons le site de la cathédrale et nous prenons la direction d’un Highlands Coffee. En chemin, nous passons devant le Bin Café où, sur le trottoir mouillé carrelé usé par le passage du temps et des pas innombrables, une femme agenouillée s’affaire entre les deux paniers en osier d’une đòn gánh [palanche]. L’un contient la vaisselle du café. L’autre a été mis de côté pour placer une marmite, où de l’eau se maintient à bonne température grâce à un réchaud, entre les tiges verticales de rotin, robustes et flexibles, qui soutiennent le panier durant la marche. Sur la droite, un panneau noir posé verticalement sur un support, annonce les cafés proposés pour quelques milliers de dongs. Plus avant, le long de la sông [rivière] An Cựu, nous regardons passer à vive allure une petite barque noire effilée sur le cours d’eau. Deux hommes en cirés bleus sont à bord. L’un, debout, manie une longue perche, tandis que l’autre est assis près du moteur. La rivière, miroir paisible de chaque côté des gracieuses ondulations nées du passage de la barque, reflète la ramure des arbres et les silhouettes de certaines bâtisses de la rive opposée, en créant un jeu de symétrie presque onirique. D’autres personnes en cirés bleus taillent les haies le long de la rivière.
Plus loin, je suis en admiration devant un majestueux édifice, d’une élégance intemporelle, qui se dresse fièrement sous le ciel pluvieux, tel un témoignage d’une époque où l’architecture était une poésie sculptée dans la pierre. Ses colonnes corinthiennes élancées, ornées de cannelures délicates, évoquent la grandeur des temples antiques et confèrent à la façade une noblesse classique. Le fronton triangulaire, finement décoré de motifs floraux, couronne l’ensemble avec grâce, tandis que les balcons en corbeille, telles des loges suspendues dans le vide, protégés par des garde-corps en fer forgé finement travaillés, éblouissent mon regard. Le blanc éclatant des façades capte la lumière de cette journée de pluie, donnant une impression de sérénité. Les arbres verdoyants alentour apportent une touche de douceur à ce splendide édifice tout droit sorti du rêve romantique de l’architecte qui l’a imaginé.
Manh Duy nous accueille avec un sourire craquant dans le Highlands Coffee de la rue Nguyễn Huệ. Nous sirotons une boisson chaude en savourant chacun un cheesecake à la banane en forme de larme de pluie. Nous laissons les minutes nous offrir des instants de détente et de rêverie où le temps s’étire comme un doux fil d’argent.
Plus tard, en revenant à l’hôtel, devant un café, nous côtoyons sur le trottoir six jeunes hommes assis rassemblés autour de deux petites tables rondes en bois clair. Leurs doigts dansent sur les écrans lumineux de leurs smartphones. Patrick me dit qu’ils participent à un jeu collectif qui transcende l’espace physique. Leurs visages, inclinés vers leur appareil, montrent une intense immersion dans un univers numérique partagé. Devant eux, des tasses de thé ou de café, et des verres, témoignent d’une pause conviviale où le réel et le virtuel se mêlent harmonieusement...

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