Lors du petit déjeuner, le bébé à la table voisine nous observe à diverses reprises. C'est une joie de croiser son regard. Nous sortons de l’hôtel en fin de matinée. La pluie persiste et signe. En plus de nos k-ways, nous nous abritons sous les parapluies de la marchande persévérante. Nous retournons déjeuner chez Huong Mai. En chemin, nous passons devant la librairie publique Điềm đọc sách công công, temporairement fermée. Elle se trouve au rez-de-chaussée du séduisant édifice, aux balcons de couleurs différentes, admiré hier. Plus avant, je m’attarde un instant devant le grand sapin de Noël présent à l’entrée de l’hôtel Eldora. Plus loin, je prends plaisir à admirer des lanternes suspendues, éclats de lumière et de couleurs, accrochées aux branches d’un arbre, qui flottent comme des lucioles capturées dans un rêve. Elles évoquent en moi des fragments d’arc-en-ciel. Sous les lanternes, les scooters, au carénage décoré de myriade de gouttes de pluie, fidèles compagnons du quotidien, s’alignent le long du trottoir, blottis comme des félins mécaniques.
Parvenus à destination, nous délaissons la terrasse déserte au profit de la salle légèrement chauffée. Nous prenons place à une table vers le vitrage qui donne sur l’aquarium. Lors de la commande, en plus des rondelles d’aubergines, j’opte pour des xíu mại bánh bao chiên, des boulettes de « viande » végétariennes servies avec des petits pains chauds à la composition inconnue. Nous nous régalons. Derrière moi, un jeune Américain musclé de grande taille œuvre sur un ordinateur tout en mangeant. Un chant musical d’une trentaine de minutes nous accompagne durant le repas. Le Mantra de libération du Bodhisattva Ksitigarbha est interprété par Luo Tianzhou et Wang Jianxun. Ce titre fait référence à un chant bouddhiste dédié à Ksitigarbha, également connu sous le nom de Dizang Wang en chinois, un illustre bodhisattva dans le bouddhisme mahayana, particulièrement vénéré en Asie de l’Est. Ce mantra est censé avoir des pouvoirs de libération spirituelle et de protection, tout en favorisant la longévité. Au travers du vitrage, Patrick voit un chaton qui s’amuse avec une patte à taquiner les poissons passant près de lui dans l’aquarium.
En fin de repas, nous écoutons la voix mélodieuse de Minh Vy qui chante Lạy phật quan âm. La fillette, née à Saì Gòn, étudie à l’école primaire Lam Son. Elle a participé à plusieurs concours qui ont mis en valeur ses talents vocaux. La télévision lui a fait les yeux doux. Elle a atteint le top 10 de l’émission Thử tài siêu nhí, elle s’est qualifiée pour la finale de Giọng ải giọng ai nhí [La voix des enfants]. Il y a cinq ans, elle a remporté le premier prix du concours de chant solo pour enfants au niveau de la ville. Minh Vy a excellé lors de sa participation à l’émission Vườn hoa âm nhạc tuổi thơ [jardin musical de l’enfance] diffusée sur la chaîne BPTV. Lors de cette émission, elle a impressionné le public avec son interprétation de la chanson Hello Vietnam, démontrant non seulement ses talents vocaux mais aussi sa maîtrise de l’anglais. Outre son talent dans les langues, elle joue du violon, elle dessine et pratique la gymnastique rythmique.
En quittant le restaurant, je m’attarde devant une majestueuse sculpture en bois. Un bouddha rieur, à taille humaine, figure emblématique de prospérité et de bonheur, incarnation d’une joie intemporelle, rayonne d’une énergie bienveillante. Son ventre rebondi, symbole d’abondance et de satisfaction, témoigne de ses agapes dans le restaurant. Son visage, illuminé par un sourire éclatant, est empreint d’une sagesse légère, celle qui transcende les soucis terrestres. Sculptée avec une minutie remarquable, la statue est ornée de riches détails. À ses pieds, un dragon sculpté, symbole de puissance et de protection, s’enroule avec élégance, comme pour veiller sur le bienheureux bouddha.
Dehors, nous prenons à gauche pour découvrir la suite de la plaisante ruelle. Nous flânons au gré de notre fantaisie, parapluie ouvert en main. À un endroit donné, nous entrons par un porche traditionnel asiatique dans le jardin d’une galerie de peinture sur soie qui va se montrer définitivement fermée. L'enseigne est restée à la droite du porche comme celle, lumineuse, de l'Agence Immobilière de Borly, créée par Claudius au début des années soixante-dix, restée sur toute la longueur de l'arête au faîte du toit de la villa familiale. Je suis du regard Patrick. Il avance lentement sur le chemin pavé bordé par des haies taillées et des arbres tropicaux dont les feuilles vertes s’agitent doucement sous la brise. Avant de le suivre, je prends à la volée une photo de deux jeunes femmes coiffées d’un chapeau conique qui avancent vers moi. Elles se partagent le poids d’un haut panier rouge ajouré en tenant chacune une des poignées. Deux sourires viennent embellir le cliché. Le cadre du jardin a gardé tout son charme. Nous le découvrons dans sa beauté ruisselante de pluie. Plus tard et autre part, nous suivons une ruelle où s’annonce à cent mètres le Garden Coffee. Sa présence, plusieurs centaines de mètres plus avant, à la fin de la ruelle, nous offre d’arriver devant la rivière Như Ý. Le café s’ouvre sur un luxuriant jardin face au cours d’eau. Un sapin de Noël maintient sa présence ; celui de la salle du petit déjeuner a disparu dans les cartons. Nous cheminons plaisamment le long de la rivière. Dans une harmonie silencieuse, le parapet métallique, orné de motifs géométriques faits de courbes élégantes et de lignes droites, serpente le long de la plaisante promenade. La surface mouillée des pavés aux flaques d’eau éparses reflète le parapet avec une netteté presque onirique, comme s’il se projetait en trois dimensions dans le sol. Nous arrivons au pont Cẩu Đập Đá qui fait digue pour maintenir le niveau de la rivière en amont. La surface du petit lac de retenue, ondulante et miroitante, reflète les contours flous des bâtisses distantes et des arbres qui bordent ses rives. Le murmure du vent humide fait écho au clapotis des gouttes sur l’onde accueillante.
Vers quatorze heures trente, nous sommes chez le chocolatier Marou, découvert inopinément en allant déjeuner. Ana nous accueille de son beau sourire. Pendant la préparation de notre commande, je me promène dans la salle du rez-de-chaussée où nous nous sommes installés. Nous savourons un onctueux chocolat chaud au lait de noix de cajou. Roy Orbison chante Oh, Pretty Woman. Les minutes s’envolent doucettement, légères comme un souffle de vent. Nous assistons à la lente montée à l’étage supérieur d’une grande étagère-comptoir par l’escalier coudé. Plus tard, Patsy Cline chante She's got you. Comme la pluie enchaîne sur d’autres partitions, nous décidons de rester chez Vincent et Samuel dont j’ai relaté brièvement la rencontre à Sài Gòn. Je me promène à nouveau. Une variante créative de fontaine à chocolat se dévoile. Le chocolat liquide danse avec une élégance mécanique. Deux meules discoïdes tournent lentement dans une symphonie de mouvements fluides, affinant la préparation gourmande. Le nectar, brillant et onctueux, s’écoule comme une rivière de velours caramel, capturant la lumière en reflets soyeux. J’attarde mon regard sur deux œuvres d’art éphémères façonnées en chocolat. Elles évoquent une poésie gourmande où l’imaginaire rencontre le savoir-faire artisanal. La première, un chalet aux murs en briques et aux tuiles en écailles, sort d’un conte hivernal savoyard. La porte entrouverte rappelle qu’en haute montagne, quand une tempête de neige fait rage, le chalet devient un havre de bien-être protecteur. Devant le chalet, un petit bonhomme de neige en meringue ajoute une touche festive et enfantine. La seconde création dévoile une tour médiévale élancée, la rescapée d’un château enchanté. Sa forme cylindrique et son toit conique m’emportent dans un conte de princesses et de chevaliers. Ces créations incarnent l’éphémère beauté de l’artisanat du chocolatier où chaque détail est un hommage à l’imagination et au savoir-faire.
Après seize heures, nous nous offrons des instants de gourmandise en sirotant une boisson chaude ; cappuccino pour Patrick et thé au jasmin pour moi. Patrick choisit un gingerbread. Je jette mon dévolu sur un Bành mug mousse, à l’esthétique spectaculaire. Nous nous régalons. Elvis Presley chante Can’t help falling in love. Les dix-sept heures trente tirent leur révérence quand nous sortons de chez Marou, après avoir remercié chaleureusement Ana qui nous a choyés. La nuit est tombée et les éclairages électriques ont remplacé la lumière naturelle. Nous retournons à l’hôtel. En chemin, je m’attarde de-ci de-là pour m’émerveiller de l’animation des rues. Je m’arrête devant un cyclo-pousse à la capote rouge vif. Le conducteur, drapé dans un imperméable bleu royal, chaussé de bottines vertes à la semelle jaune, s’active sur son smartphone malgré les gouttes de pluie. Les lumières de la ville, les néons bleu, vert et rouge des enseignes commerciales, se reflètent sur le bitume mouillé, créant un miroir où dansent les reflets des scooters dont les phares dessinent des sillages sur l’asphalte. Les rues vibrent au rythme du ballet incessant des deux-roues, leurs conducteurs enveloppés dans des imperméables colorés, tels des papillons de nuit voguant dans une symphonie urbaine. Les arbres, sentinelles vertes, regardent le constant va-et-vient, leurs feuilles ruisselant sur les trottoirs pavés de motifs géométriques. À quelques pas, je vois au bord de la rue une silhouette féminine qui s’occupe d’un wagonnet vert sur roues où s’entassent des sacs poubelles gonflés de déchets. Un balai en paille se trouve en travers sur un côté. Sous la ramure d’un palmier, d’autres déchets sur le trottoir mouillé côtoient deux grands bouquets majestueux de fleurs drapés dans leur écrin coloré, dressés sur un trépied pour les fêtes, laissés à l'abandon après avoir embelli le réveillon et la journée de Noël. Les dix-huit heures s’annoncent quand nous arrivons à l’hôtel dont les lampions rouges de l’auvent se balancent doucement sous la caresse du vent. Un jeune employé en livrée rouge glisse chacun des deux parapluies égouttés dans un long sachet plastique. Avant de prendre l’ascenseur, je photographie dans son écrin de Noël enchanteur une maisonnette en pain d’épices. Le temps s’est suspendu, telle une parenthèse enchantée, après la féerie de Noël…



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