La température à Huế tourne autour de vingt-deux degrés. La pluie continue de tomber. Avant huit heures, Hong, une charmante jeune fille, nous accueille dans la vaste salle du petit déjeuner située au douzième étage. Nous bavardons plaisamment en anglais et un peu en français. Phung s’approche de notre table et s’adresse à nous directement en français. Comment savait-elle que nous étions du pays de Molière ?! Elle a appris le français à l’école et sa diction est parfaite. Diep, un jeune serveur, s’intéresse à nous et m’escorte autour du buffet pour me présenter les mets. Que d’attention et de courtoisie. Un accueil de cette nature est rare. Je savoure des morceaux de fruits du dragon et un demi-fruit de la passion. Deux petites bananes du Viêt Nam dévoilent leur douce saveur sucrée et parfumée.
Dans la matinée, je réponds à notre amie Josiane K. qui se demande pourquoi l’être humain ne rêve plus. Telle fut ma réponse : « Tu te demandes, Josiane, pourquoi l’être humain ne rêve plus. Dans le tumulte des vies modernes, dans la standardisation du monde, l’être humain semble avoir oublié le doux murmure de ses rêves. Enfant, il était en contact avec une poésie innée qui lui permettait d’imaginer des mondes infinis. En grandissant, cette liaison s’est estompée graduellement, étouffée par les exigences et les contraintes sournoises de la société. Les rêves, jadis éclatants, deviennent progressivement des souvenirs flous, comme les ombres d’une enfance révolue, alors que l’enfant que nous étions, vit toujours en nous, c’est lui qui anime nos instants de joie. Les rêves, qui reflètent nos aspirations profondes, sont laminés par le stress et l’anxiété. De nos jours, l’humanité est engourdie par une routine normalisée qui étouffe la créativité et l’imagination. Nombre d’êtres humains errent dans leur vie aride où les rêves ont été relégués au rang de simples illusions ; ils sont devenus incapables de transcender la banalité de leur existence. Pourtant, des lueurs d’espoir les entourent. Pour les voir, il leur est nécessaire de se poser dans un instant continu pour échapper à la grisaille et au conditionnement de leurs journées. La poésie peut servir de pont vers ces rêves oubliés. En se reconnectant à soi-même et en écoutant son murmure intérieur, chacun peut retrouver sa capacité à rêver. Comme l’écrivait Henry David Thoreau, il est essentiel d’avancer dans la direction de ses rêves pour que la vie ne soit pas seulement une survie. Il est vital d’éveiller cette part de nous qui aspire à rêver. Se libérer des chaînes du conformisme, oser imaginer un monde meilleur, découvrir l’autre dans la beauté de son être, sont des pistes pour y parvenir. Loin d’être une fuite face à la réalité, les rêves représentent un outil puissant pour la transformer. Tu vois Josiane, l’être humain ne rêve plus, peut-être parce qu’il a oublié comment rêver. Retrouver cette capacité innée implique un retour vers soi, un éveil à la beauté du monde, à la beauté de tous les êtres humains et à la richesse des possibles illimités. Les rêves sont les étoiles qui illuminent ton chemin... »
Nous sortons de l’hôtel en fin de matinée pour aller déjeuner. Vêtus de nos k-ways, nous cheminons sous une pluie fine en direction du restaurant végétarien trouvé par Patrick sur Internet. En chemin, à l’angle de deux rues, je m’attarde devant un épisode animé de la vie quotidienne. Sous des parasols fatigués et des parapluies improvisés, des gens déjeunent en bravant les caprices du ciel dans une quán ăn, une cantine des rues ouvertes aux quatre vents comme celles observées à Sài Gòn. Des paniers de palanches, posés sur le trottoir mouillé, débordent de fruits tropicaux aux couleurs vives. Les gouttes de pluie glissent sur la toile des divers parasols, bâchés pour certains, et sur celle des parapluies ouverts, ajoutant une touche plaisante à ce tableau vivant. La préparation d’une grande marmite fume doucement sur les flammes d’un réchaud sur le sol. Les flaques d’eau reflètent le va-et-vient des silhouettes et des lumières environnantes, comme des miroirs mouvants. Tout autour, la nature s’entrelace avec l’urbanité, les arbres tendent leurs branches mouillées au-dessus des étals.
Nous arrivons vers midi trente chez An Nhi Chay. Trang, une belle jeune femme, nous accueille et prend notre commande. Le tout jeune, Cường, beau comme un dieu, au sourire éclatant, nous apporte deux fourchettes. Une jeune femme en scooter arrive pour déjeuner. Elle laisse son deux-roues stationné sur le trottoir devant le restaurant avec sa pelisse bordeaux qui le protège de la pluie. Pop Mage, Funkagen & Bella Rose chantent « O Holy Night ». Les plats servis sont appétissants et copieux. L’addition s’élève à un peu plus de cent quatre-vingt mille dongs (182K) soit moins de sept euros ; les tarifs semblent plus bas qu’à Sài Gòn. Seul le paiement en espèces est accepté.
Après le repas, nous prenons la direction de l’unique Starbucks de la ville en suivant la rivière Sông Hương. Son appellation poétique, la Rivière des Parfums, vient du fait, qu’en automne, les fleurs des arbres fruitiers tombent dans la rivière pour ensuite embaumer la ville. La rivière traverse Huế avant de se jeter en mer de Chine méridionale dans la lagune de Tam Giang. Nous nous attardons en chemin devant deux magnifiques moulins à prières. La pluie fine caresse les œuvres majestueuses, tels deux piliers de poésie et de spiritualité. Les moulins à prières tibétains représentent un pont entre la terre et le ciel. Leurs motifs élaborés et colorés, ornés de volutes florales et de symboles mystiques, évoquent une lanterne grandiose enchantée figée dans le temps. Les cylindres richement décorés surplombent leur socle de pierre rouge poli, brillant sous l’humidité. Leurs teintes vibrantes de bleu, d’or et de vert s’entrelacent harmonieusement, formant des arabesques qui dansent sous la bruine diffuse. Au centre de chaque motif principal, un symbole sacré se détache, comme une clé vers des mondes invisibles. Les piliers ornés de motifs floraux symétriques évoquent une fleur de lotus en pleine éclosion, symbole bouddhiste de pureté et d’illumination. Les teintes dorées et orangées rappellent la chaleur du soleil levant, illuminant les âmes en quête d’éveil. Les arabesques, qui s’entrelacent dans un équilibre parfait, symbolisent l’interconnexion de toutes choses dans l’univers. Tout autour, un petit parc verdoyant offre un écrin paisible à ces œuvres d’art, tandis que la ramure des arbres se penche comme pour contempler un trésor.
Plus avant, nous passons sous le tablier du pont Truong Tien. Un homme nous adresse la parole. Hin nous propose un tour sur la rivière dans sa superbe embarcation que j’apparente à une magnifique gondole sortie d’un conte ancien. Elle arbore fièrement une proue en forme de dragon dont les écailles multicolores scintillent comme des joyaux sous la lumière diffuse du ciel. Les motifs ondoyants qui ornent ses flancs évoquent les vagues dansantes d’une rivière mythique. Nous déclinons son offre en raison de la pluie. Il s’éloigne un instant plus tard sur une petite moto en nous offrant un radieux sourire. D’autres embarcations similaires sont amarrées. Une dame depuis l’une d’entre elles me fait un signe pour monter à bord. Je décline son offre avec un large sourire.
Le célèbre café a pris place sur une île superbe créée artificiellement sur la rivière. Nous arrivons devant l’entrée décorée d’un élégant sapin de Noël. Nous passons sous une arche blanche élégante que Patrick qualifie de lotus épanoui. Les courbes délicates entrelacées forment un passage presque sacré flottant sur l’eau, nous invitant à une traversée vers un autre monde. Le chemin, tapissé d’un vert printemps, suspendu entre la terre et le fleuve, guide nos pas vers l’île empreinte de magie. Ailee nous accueille. Elle pianote sur son écran les différentes touches qui correspondent à ma commande. Thé Earl Grey et matcha au lait d’amande sont agréablement sirotés au bord d’un vitrage qui donne sur la véranda circulaire et sur le lit de la rivière où vogue un attrayant bateau-dragon de belle envergure à la proue en forme de dragon rugissant. Telle une péotte glissant majestueusement sous le souffle du vent chargé du parfum des souvenirs et sur les ondulations aquatiques aux murmures secrets, il promène des touristes en naviguant lentement. Les musiques s’enchaînent agréablement dans le café. Kelly Clarkson & Ariana Grande chantent « Santa, can't you hear me ». Plus tard, la voix d’Ella Fitzgerald se laisse plaisamment entendre. Kenny Rogers chante « Carol of the Bells ».
Après des instants de bien-être au bord de l’eau, nous repartons à la découverte. Nous poursuivons la promenade le long de la rivière où d’autres gondoles et péottes, comme je les appelle, dévoilent leur charme. Des bras se lèvent vers nous. Sur la droite, un parc attire nos regards avec ses buissons expressifs artistement taillés et ses œuvres d’art en pierre aux formes variées. Nous nous éloignons de la rivière pour flâner dans les rues. Régulièrement, des conducteurs de cyclo-pousse nous convient à nous glisser sous la capote transparente en plastique dans une promesse de paisible égarement sous la pluie. Je suis transporté de joie durant cette flânerie. La diversité créative est telle que chaque regard chante la beauté d’une humanité plurielle.
Vers seize heures trente, nous effectuons une pause gourmande dans un Highlands Coffee. Une petite heure délassante s’éloigne dans le doux murmure du temps tandis que les étoiles peinent à se montrer dans le manteau de la nuit pénétré des lumières vives des enseignes des devantures. Il se pose sur nos épaules quand nous sortons du café animé par les bavardages et les rires des jeunes gens qui se retrouvent. Nous retournons dans notre chez-nous à Huê. Nous nous perdons agréablement. Nous arrivons après dix-huit heures au Thanh Lich Royal que je prends en photo dans son habit de lumières. Je décline l’offre d’un beau canapé trois places qui invite au farniente à l’entrée de l’hôtel…

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