La pluie a cessé. La température est montée à vingt-trois degrés Celsius. Nous sortons en fin de matinée pour aller déjeuner. Près du restaurant, nous admirons une nhà vườn [maison de jardin], une des maisons traditionnelles emblématiques de Huê, souvent associées à des familles nobles ou lettrées. Elles sont conçues pour s’intégrer parfaitement dans un environnement végétal luxuriant. Le symbole en miroir visible sur le portail, une représentation stylisée du caractère chinois 寿 [shòu] qui signifie longévité, harmonie et équilibre, représente une bénédiction pour la maison et ses habitants.
Trang nous accueille chez An Nhi Chay. Le jeune serveur me dit : « Tên tôi là Cương » [Je m’appelle Cương]. Pop Mage chante Noël. Le livre pour enfants « Con cá dung thông » de Thích Nhất Hạnh est présent dans une alcôve. L’histoire est racontée du point de vue d’un poisson capturé dans un filet par un pêcheur. À travers le récit, le poisson décrit son expérience, sa lutte pour survivre et son acceptation ultime de la mort. Il reconnaît que sa vie nourrit celle des autres qui dépendent de lui pour leur subsistance. Le cycle de vie et de mort est présenté comme une manifestation de l’interdépendance entre tous les êtres vivants. Le livre illustre la transformation du poisson en nourriture pour une famille, symbolisant la continuité entre vie et mort. Cette perspective met en avant l’enseignement bouddhiste selon lequel « la vie est faite de la mort » et que tout est relié dans un cycle sans fin.
Nous sortons du restaurant avant treize heures. Nous prenons la direction du Starbucks. En chemin, nous sommes salués par l’homme à la gondole qui tient vraiment à nous promener sur la rivière. Près du café, une caravane de xích lô [cyclo-pousses] défile devant nous, telle une ode à la lenteur et à la contemplation. Après avoir siroté une boisson chaude, nous prenons la direction de la Cité Impériale. Nous profitons de l’accalmie temporaire de la pluie pour découvrir le site majeur de la ville. Nous arrivons à destination vers quatorze heures. Nous payons, pour les deux tickets, une somme équivalant à une quinzaine d’euros. Nous entrons dans la vaste cité par la majestueuse porte principale Ngo Mon.
Un sanctuaire de poésie et d’histoire se révèle à nos yeux surpris par une diversité étonnante de créativité. Les murs hauts de six mètres de la vaste enceinte entourent des palais ornés de poèmes gravés qui témoignent des pensées des rois Nguyễn sur la culture et la souveraineté. Chaque pierre semble résonner d’une mélodie littéraire, faisant de cette cité un véritable musée vivant où l’art et l’histoire se rencontrent. L’architecture avec un grand « A » se montre éblouissante et captivante. Le plan de la cité, inspiré par les principes orientaux, s’articule autour d’un axe central, flanqué par des jardins luxuriants et des temples sacrés. La montagne Ngu Binh veille sur la cité comme un dragon protecteur, tandis que la rivière des Parfums serpente gracieusement à ses pieds. Le cadre naturel accentue la beauté du lieu, lui conférant une atmosphère sereine et intemporelle. La Cité impériale de Hué est une ode à la grandeur d’un passé révolu, où nous pouvons ressentir dans les nombreuses ruelles silencieuses l’écho des siècles passés.
Un peu partout, des créatures de rêve en habits traditionnels, dont certains, d’une élégance rare au raffinement princier, parsemés de broderies, sont prises en photo pour des souvenirs inoubliables. Une famille nombreuse se fait photographier pour immortaliser sa venue dans la cité. Dans un temple, assises sur des marches d’escalier, de gracieuses jeunes femmes jouent de la Đàn tranh, une cithare à piliers à seize cordes. Elles interprètent la mélodie « Bèo dạt mây trôi », une chanson folklorique, douce et mélodieuse, qui évoque la nostalgie et la beauté des paysages ruraux du Vietnam. Nous arrivons devant le palais principal. Je suis littéralement fasciné. Il s’agit d’un joyau qui porte le nom de palais Kiến Trung, un remarquable chef-d’œuvre architectural et historique emblématique de la dynastie des Nguyễn (1802-1945). Construit dans les années vingt au siècle passé sous le règne de l’empereur Khải Định, il incarne un mélange harmonieux des styles architecturaux vietnamien, français et Renaissance italienne. Le palais a été utilisé comme résidence et lieu de travail par les deux derniers souverains Nguyễn : Khải Định, et Bảo Đại aux vêtements somptueux ornés de motifs élaborés, brodés d’or et de soie, que je prends en photo. Ce sont les deux seuls empereurs que j’ai photographiés, intuitivement peut-être, dans leurs tenues d’apparat, près d’une autre photo historique montrant une cérémonie solennelle de 1926 dans la cité impériale, devant le palais Thái Hòa [Palais de l’Harmonie Suprême], qui marquait le couronnement de l’empereur Bảo Đại, le dernier souverain de la dynastie Nguyễn.
L’histoire du site remonte à une centaine d’années avant la construction du palais, lorsque le roi Minh Mạng y fit ériger le pavillon Minh Viễn, une structure en bois à trois étages, destiné à la contemplation et au repos ; le pavillon fut démoli sous le règne de l’empereur Tự Đức. En 1913, le roi Duy Tân construisit un nouveau pavillon nommé Du Cửu. Plus tard, c’est le beau Khải Định, au visage fin et raffiné, empreint de douceur et d’un soupçon de mélancolie, le douzième souverain de la dynastie Nguyễn, né en 1885, dont le règne se déroula de 1916 à 1925 sous la tutelle du protectorat français, qui fit ériger le somptueux palais que nous avons devant nos yeux éblouis. Il devint un lieu central de la vie impériale. Il joua un rôle clé dans l’histoire du Vietnam quand, en août 1945, il fut le théâtre de la rencontre entre l’empereur Bảo Đại et le gouvernement révolutionnaire provisoire pour discuter de son abdication, marquant ainsi la fin de la monarchie de la dynastie des Nguyễn. Deux années plus tard, le palais fut gravement endommagé lors de conflits armés.
Après des décennies d’abandon, un vaste projet de restauration fut lancé en 2019 pour redonner au palais sa splendeur d’antan. La restauration du palais Kiến Trung s’est achevée au début de cette année après cinq ans de travaux minutieux dont nous pouvons contempler le résultat féerique. Le projet ambitieux, financé à hauteur de plus de cent vingt milliards de dôngs, soit plus de cinq millions d’euros, visait à préserver l’intégrité historique tout en recréant les détails architecturaux originaux... et le résultat a dû dépasser les plus belles espérances. Le palais a rouvert ses portes en ce début d’année, lors des célébrations du Nouvel An lunaire, nous permettant aujourd’hui d’admirer sa magnificence.
Nous contemplons la façade ornée d’une série impressionnante de fenêtres rouges à persiennes. Les murs d’un jaune doré, lumineux comme d’intenses rayons de soleil, contrastent avec les volets rouge vif qui battent comme les cœurs d’un passé éternellement présent. Chaque centimètre de cette architecture représente à mes yeux une ode à la minutie. Des colonnes richement ornées de mosaïques étincelantes, où dragons et fleurs aux motifs expressifs s’entrelacent dans une danse éternelle, racontent des légendes oubliées. Les détails ciselés, comme des broderies de porcelaine et de faïence, captivent mon œil et mon âme. Les formes ondulantes des ornements rappellent des vagues figées dans le temps tandis que les couleurs éclatantes - azur, émeraude, pourpre – évoquent la richesse de ce palais, devenu mythique. Tout ce que mon regard embrasse murmure les secrets des siècles passés. Nous montons les escaliers majestueux, décorés de dragons sculptés, pour accéder à la terrasse surélevée qui offre une vue sur les jardins environnants, et pour entrer dans le palais. Nous découvrons le premier niveau, somptueux, avec ses meubles luxueux et ses expositions historiques qui nous offrent de revivre certains moments-clés de cette époque royale. Je me dis que le palais Kiến Trung représente une fenêtre ouverte sur l’histoire impériale vietnamienne et un témoignage poignant des influences culturelles qui façonnèrent Huế au fil des siècles. J’attarde mon regard sur un meuble somptueux en bois d’ébène aux colonnes torsadées rehaussé de dorures éclatantes qui captent la lumière et soulignent les détails sculpturaux raffinés. Les motifs floraux et géométriques, finement travaillés, évoquent une symbiose entre l’art décoratif asiatique et les influences européennes. Des bas-reliefs à dorures, représentant des urnes et des guirlandes, embellissent cette œuvre d’art.
Plus tard, dehors, les secondes deviennent des minutes pour favoriser notre émerveillement devant certaines parties du majestueux et éclatant palais que j’assimile vraiment à un joyau sculpté dans le temps. Un majestueux dragon de mosaïques m’invite à m’attarder devant sa silhouette pleine de vie. Ses écailles, finement détaillées, scintillent de mille couleurs, mêlant des teintes de brun, de vert et d’orange. Son regard exubérant, presque espiègle, croise le mien avant de scruter l’infini. Sa gueule ouverte dévoile un sourire éclatant. Les volutes florales qui ornent son corps rappellent la danse des nuages dans un ciel d’orient. Les motifs délicats évoquent la richesse d’un artisanat ancestral, tandis que les couleurs vives insufflent une énergie vibrante à cette créature mythique. Tel un pont entre tradition et éternité, ce dragon embellit l’âme du palais.
Les minutes nous perdent de vue dans le labyrinthe de la cité, après que nous ayons admiré de grosses jarres en bronze ornées de dizaines de motifs sculptés en relief, les neuf Cửu Đỉnh [urnes dynastiques] à leur emplacement d’origine dans la cour du temple Thế Tổ Miếu au sein de la cité. Ces trésors nationaux, reconnus pour leur valeur historique, artistique et symbolique, commandés par l’empereur Minh Mạng, le deuxième souverain de la dynastie Nguyễn, ont été fabriqués vers 1835. Les jarres symbolisent la puissance, la stabilité et la continuité de la dynastie Nguyễn.
Les minutes nous retrouvent après dix-sept heures dans un Highlands Coffee. Dans l’intervalle, nous avons marché sous la pluie. Nous avons été pistés par une charmante dame en scooter qui tenait absolument à nous vendre un parapluie. Nous nous sommes finalement arrêtés devant sa persévérance vraiment assidue. Dans le carnet de voyage de Patrick ouvert pour le paiement, par deux fois, elle a pris un billet de cent mille dongs pour la vente de deux parapluies, en nous rendant soixante-dix mille, et cinquante mille la seconde fois. Cette plaisante tractation nous est revenue à une contre-valeur de trois euros.
Après un temps de détente au Highlands Coffee près de chez nous, où le beau Trần Nam qui nous a servi hier nous reconnaît avec un radieux sourire, nous revenons chez nous. Nous avons parcouru un peu moins de dix kilomètres à pied, dont la majorité dans l’enceinte de la cité impériale. À deux pas de l’hôtel, des écoliers nous saluent. Les enfants, sept garçons, agitent les bras. Nous nous arrêtons. Tout sourire, ils tendent une main que nous serrons pour leur plus grande joie. Ils tentent de bavarder mais la barrière de la langue limite les échanges.
Les élèves de primaire au Vietnam saluent chaleureusement les voyageurs étrangers pour des raisons culturelles et éducatives. Respect et politesse sont deux valeurs fondamentales dans la culture vietnamienne, particulièrement envers les adultes et les étrangers. Les élèves sont encouragés dès leur jeune âge à apprécier les autres cultures et à saluer de manière courtoise les voyageurs étrangers. Les interactions avec eux sont perçues comme une opportunité d’apprentissage…

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