Un peu avant midi, nous sortons de l’appartement pour aller déjeuner chez L’Herbanyste, le restaurant végétarien situé à côté de chez nous. En chemin, je m’attarde devant une boîte aux lettres vert sombre patinée par le temps qui me parle. Elle s’accroche à un mur de pierres créatives. Le mot « Post » en relief est une invitation à confier des messages porteurs de légendes. Au centre, un cor de poste stylisé évoque les échos d’un passé révolu où les missives voyageaient au rythme des chevaux. Les volutes décoratives qui l’entourent semblent danser autour de ce symbole, comme pour célébrer le lien entre le présent et jadis. Au bas de la boîte, un cylindre pour les rouleaux de journaux, marqué du mot « zeitung » (journal, en allemand), prêt à offrir un abri à la prose imprimée, attend les nouvelles.
Dans le restaurant, où un sapin de Noël est apparu, tout en attendant les mets commandés, j’écoute Mart'nália qui chante « Insensatez ». Ensuite, la voix mélodieuse d’Iliona, qui chante « Moins joli », se laisse entendre. Après le repas, nous partons à la découverte de la rue Nguyễn Văn Hưởng dans le quartier Thảo Điền où nous séjournons. La rue riche d’une atmosphère cosmopolite suit la courbe de la rivière Sai Gon. La promenade, riche également de contrastes, dévoile des écoles dont l’École française Saint Ange et la Petite École, des villas de caractère, de charme et de rêve, en construction ou en rénovation pour certaines. Parfois, les écrins côtoient le délabrement et l’insolite. Un spectacle pittoresque se dévoile parmi les demeures de charme. Une camionnette argentée transformée en salon de coiffure nomade, tel un papillon métallique posé sur le trottoir parsemé de feuilles dorées, un flanc ouvert comme une aile mécanique, invite les passants à entrer dans cet espace unique. La pancarte « Hair cut - Cắt tóc – 60K », telle une sentinelle bilingue, rappelle une époque où l’art du cheveu voyageait de ville en ville. La coupe revient à un peu plus de deux euros. Un petit escalier métallique, tel un pont-levis miniature, relie cette oasis ambulante au monde des piétons.
Plus avant, nous entrons chez Annam Gourmet où l’abondance de l’offre luxueuse confère à la boutique le titre de caverne d’Ali Baba. Plus tard, nous passons devant un jeu d’échecs posé sur une petite table au plateau bleu flanquée de deux chaises à l’assise rose, à la disposition de tout un chacun. De temps à autre, des saynètes traditionnelles ponctuent la rue au parfum colonial, tel ce jeune homme qui, dans une douce poésie du quotidien, se repose dans la chaleur du jour sur un hamac vert fixé en travers du trottoir, sous un parasol bleu où se lit cette fois le mot « Pepsi ». Nous entrons dans différents endroits pour capturer avec nos iPhones la magie décorative de Noël. Le bistrot français « La Fontaine » se dévoile furtivement. Autre part, dans un coin enchanteur, une vision de Noël se déploie telle une page envolée d’un conte de fées. Un majestueux cadran romain, tel un portail vers un monde magique, égrène les heures avant Noël en compagnie de gros flocons de neige cotonneux suspendus comme des nuages glacés, d’un sapin à la parure majestueuse, de deux rennes enguirlandés, de paquets cadeaux aux rubans rouges posés sur la neige artificielle tapissant le sol. Une petite clôture blanche entoure cette oasis festive. La ramure d’un arbre paré de boules lumineuses colorées abrite cette composition où le temps s’est arrêté temporairement pour les fêtes.
Ci et là, nous nous attardons devant les demeures qui nous séduisent. Deux d’entre elles emportent ma préférence. La première, majestueuse, nichée au cœur du quartier semble tout droit sortie d’un conte baroque. Ses façades ornées de moulures délicates et de motifs floraux rappellent les palais européens d’antan, tandis que ses balcons en fer forgé, finement travaillés, invitent à des rêveries au clair de lune. Les colonnes corinthiennes qui soutiennent cette architecture imposante témoignent d’une élégance intemporelle, tandis que les frontons sculptés et les fenêtres cintrées ajoutent une touche théâtrale à l’ensemble. Il me semble que chaque détail raconte une histoire : celle d’une époque où l’art, la grandeur, la lenteur, la beauté, l’inspiration, découlaient de rêves devenus réalité. Entourée d’une enceinte aux murs partiellement ornés de volutes, cette demeure, tel un poème architectural, évoque en moi un havre de paix au milieu de l’effervescence urbaine. Les câbles électriques qui s’entrelacent en sa présence participent paradoxalement à son charme : ils rappellent le contraste saisissant entre la modernité vibrante de Saigon et l’héritage colonial que cette demeure incarne.
La seconde, aux murs de briquettes rouge rosé ornés de moulures blanches délicatement sculptées, s’apparente à un château de conte de fées. Les tourelles gracieuses rondes et aux pans coupés, le chemin de ronde aux balustrades blanches soulignées de moulures en dégradé qui remplacent les mâchicoulis, les balcons en fer forgé, les frises et les bas-reliefs en dentelle de pierre, les oculus tels des hublots furtifs, les colonnes ornées, les écailles de la toiture en ardoise, les élégantes ferronneries d’art noires des garde-corps, lui offrent un charme romantique et intemporel à nul autre pareil. Les fenêtres cintrées, alignées avec une précision presque musicale, laissent deviner des intérieurs baignés de lumière. Chaque détail de ce château à la silhouette féerique murmure des anecdotes de la vie de ses bâtisseurs oubliés. La grille dorée du portail aux motifs floraux de cette dame majestueuse et imposante marque l’entrée d’un royaume où beauté et élégance se rencontrent. Cette œuvre d’art vivante flotte dans une bulle, où passé et présent se mêlent pour créer une poésie visuelle unique, et dans un écrin de raffinement au sein du quartier cosmopolite de Thảo Điền.
En nous éloignant du château, je vois avec surprise qu’une verrière carrée ouvragée, digne de Gustave Eiffel, aux panneaux vitrés finement encadrés par de discrets montants en fer forgé, capte la lumière du jour et la diffuse en cascades lumineuses dans la terrasse intérieure. D’où nous sommes, la verrière semble flotter, comme un voile cristallin caressé par le vent. Elle offre une transparence qui dialogue avec le ciel, permettant aux nuages et aux étoiles d’être les hôtes silencieux des nuits de pleine lune. Son design raffiné et sa structure aérienne confèrent à la demeure une aura de modernité subtilement mêlée à un charme d’antan. Ce zénith vitré transforme le toit en un espace habité par la lumière où chaque rayon de soleil et de lune devient une invitation à rêver.
Plus avant, contre un mur paré de carreaux créatifs, en ardoise me semble-t-il, une feuille d’érable solitaire mordorée se trouve temporairement captive de la spirale d’un fil de fer barbelé. La feuille d’érable se sait éphémère dans une humanité oublieuse de son impermanence. Plus loin, nous traversons le Cầu [pont] Ông Hóa où la Villa Tournesol, aux armoiries en relief, se laisse admirer parée de ses blancs atours. Le gratte-ciel Landmark 81 dresse sa silhouette qui contraste avec les demeures coloniales. Nous nous attardons un instant devant le Consulat général de la Malaisie que j’apparente à un joyau blanc à l’élégante façade néoclassique et aux allures de demeure coloniale. Les trois niveaux sont couronnés d’un fronton triangulaire qui évoque les temples grecs antiques. Telles deux galeries aériennes flottant dans le ciel tropical, les deux balcons superposés aux colonnes ioniques sont ornés de balustrades finement ciselées.
Près du consulat, je tombe en admiration devant un portail d’exception d’un bleu-vert profond orné de motifs dorés qui, tel un gardien d’un monde enchanté, évoque en moi les contes des Mille et une Nuits. En arrière-plan, la flèche argentée du Landmark 81 perce les nuages. Nous arrivons à l’entrée de la Rue de la nuit et des restaurants. Nous prenons la direction du café Phúc Long où nous sommes allés hier. Hải Yển, une charmante jeune fille au sourire éclatant, nous accueille. Nous vivons des instants de détente gourmande.
Après le murmure d’une soixantaine de
minutes, nous prenons la direction du Starbucks Tho Dien. Toutes tables étant
occupées, nous allons alors découvrir le proche et célèbre café pâtisserie
Bakes fondé en 2015 où œuvre un chef pâtissier français. Une jeune fille, qui
se coiffe devant nous d’un petit sapin de Noël rouge, nous accueille. Elle
valide avec le sourire mon envie de la photographier. Un autre murmure de
plaisantes minutes fredonne. Nous allons ensuite à quelques pas dans un
autre Annam Gourmet où nous effectuons des emplettes dont une petite tablette
de chocolat Marou. Nous croisons un beau Japonais qui aime ma monture de lunettes.
Dehors, Taka, c’est ainsi qu’il se prénomme, bavarde avec nous en anglais. Ses
parents ont vécu six mois à Paris. Nous revenons ensuite chez nous à la nuit
tombante…

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