En milieu de matinée, devant chez nous, Minh, un des chauffeurs de la société Happy Road Transport, nous accueille dans son taxi avec un peu d’avance sur l’horaire prévu. En cours de route, je remarque que l’écran d’une caméra est intégré au milieu du large rétroviseur. Quand la caméra arrière est activée, le conducteur voit nettement tout ce qui se passe derrière lui. Durant le trajet, je me fais la remarque que depuis notre arrivée au Vietnam, je n’ai vu nulle part quelqu’un demander l’aumône dans les rues. La possibilité de créer n’importe quelle activité dans la rue sans aucune interdiction explique peut-être ce constat. Minh nous dépose sous un ciel gris devant un Highlands Coffee dont le logo rouge et blanc s’affiche dans un panneau ovale. Nous entrons. En haut des marches, la porte d’entrée est décorée de guirlandes festives. Le long de la rue animée, au bas de la longue vitrine, un parasol rouge vif abrite partiellement des motocyclettes stationnées en épi sur le trottoir. Patrick s’offre un cappuccino à la mousse saupoudrée de cacao. Les moments s’évanouissent comme les minutes matinales.
Le fleuve des instants poursuit son cours. Plus tard, dans les rues, une de ces vagues me voit en train de prendre une photo un disque blanc, incrusté dans le sol, qui a déjà capté maintes fois mon regard sur les trottoirs. Il est entouré de carreaux rouges mouchetés de motifs blancs, évoquant un tapis de mosaïque usé par le temps. Au centre du disque, des lettres noires forment les mots Cầp điện lực [fils réseau d’électricité] accompagnés d’une flèche pointant dans deux directions opposées, telle une invitation mystérieuse à choisir entre deux chemins de vie.
Plus tard, une autre vague voit Patrick qui remarque sur le trottoir un petit garage ambulant de réparation de scooter animé par deux hommes. Une caisse à outils entrouverte témoigne de leur activité.
Plus tard encore, une autre vague nous trouve au restaurant végétalien Liên Toá où nous sommes déjà allés. Devant la cuisine aux murs de briques apparentes, trois Maneki-neko, les emblématiques chats porte-bonheur japonais, trônent majestueusement sur le comptoir en granit noir. Ces gardiens de la prospérité, vêtus de beaux atours, entourés de mini-chats porte-bonheur, arborent un sourire bienveillant et une expression de félicité. Chaque chat blanc repose sur un coussin de soie rouge orné de motifs floraux. Leurs pattes levées, symboles traditionnels d’invitation à la fortune, dansent dans une chorégraphie silencieuse.
Après quatorze heures, nous approchons de la poste. Je bavarde un instant avec une vendeuse ambulante de fruits assise sur un tabouret pliant posé sur les pavés en mosaïque en forme de mandala. Les deux paniers suspendus à une palanche sommaire en bois sont posés sur le sol. Elle me demande de quel pays je viens. Le mot « Pháp » fait naître un sourire chaleureux sur son visage. À l’intérieur de la poste, un grand sapin de Noël a été ajouté à la décoration des fêtes. Revenus dans la rue, nous prenons la direction de notre objectif. Nous donnons une obole à la marchande en remerciement pour la photo. Nous traversons la rue des livres où, dans une aire de jeux, une fillette s’amuse à créer des motifs floraux avec des morceaux de feuilles vertes. Nous nous attardons devant un chevalet de bois sombre où une ardoise enchantée raconte l’histoire du « Little Cats Bookstore ». Deux félins malicieux, gardiens de cette caverne littéraire, y sont croqués avec tendresse : un chat roux à l’air serein et son compagnon blanc à la langue facétieuse qui lance un joyeux Meow. Les rayonnages invitent à des voyages littéraires imaginaires. Près des félins, un totem fait la promotion de la pièce de théâtre « Eugénie Grandet », adaptée de l’œuvre d’Honoré de Balzac. Plus avant, une publicité pour Trung Nguyen Legend, une marque vietnamienne de café, s’étale en enfilade sur plusieurs murs perpendiculaires. Autre part, nous passons devant un étal à roulettes où une marchande réalise du jus de canne à sucre sur l’instant pour toute personne qui le souhaite.
Nous arrivons devant une sentinelle rose qui s’élève vers les cieux tourmentés. L’architecture coloniale rencontre la spiritualité avec un Christ blanc dont les bras grands ouverts nous accueillent. La cathédrale Tân Dinh se dresse majestueusement dans sa robe de corail. Son architecture néogothique, ses dentelles de pierre blanche, son horloge temporelle, composent un tableau harmonieux. Deux palmiers, tels des gardiens silencieux, bordent la cathédrale de leurs silhouettes tropicales. Ce joyau colonial aux accents vietnamiens se maintient à la croisée des cultures, mêlant avec harmonie le rigorisme européenne à la grâce asiatique. J’admire les nuages gris argentés dont les volutes cotonneuses créent un voile mystérieux au-dessus de la majestueuse église rose. Les trouées claires contrastent avec les masses sombres dans une danse céleste de lumière et d’ombre qui offre une atmosphère presque surnaturelle. Nous revenons vers la rue des livres. En chemin, je vois une jeune fille qui sort d’une boutique. Ses deux narines sont obstruée avec deux tampons déguisés comme la moustache d’un chat ; fantaisie ou phobie !?
Nous arrivons sur la place Họ Còn Ruy où nous prenons le temps cette fois de nous approcher du petit lac où les cinq colonnes de béton s’élèvent dans le ciel en soutenant les mains symboliques dont les doigts s’ouvrent comme une fleur de lotus. Le bassin circulaire, tel un collier d’argent liquide qui entoure les colonnes, est traversé de passerelles que j’apparente à des rubans de pierre posés sur l’eau ; ils me convient à une promenade sur l’eau où mes pas deviennent une invitation à la rêverie dans un moment suspendu entre ciel et eau. Des buissons aquatiques, tels des îlots de nature sauvage, ponctuent la surface du bassin. Alentour, des arbres majestueux forment une canopée qui adoucit les lignes géométriques de l’architecture environnante. Deux artistes réalisent des croquis de cette havre de bien-être au cœur de l’agitation de la ville. Sur les passerelles, des mannequins prennent la pose pour des photos. L’une d’elle, avec deux longues tresses qui descendent au sol, répond favorablement d’un sourire à mon désir de la prendre en photo. En attendant l’heure du retour, nous allons nous désaltérer dans le Starbucks qui côtoie l’hôtel Marriott.
En chemin, devant un co-working space de la rue Hai Ba Trung, Patrick vêtu de gris, s’arrête devant un étalage enchanteur qui s’étend tel un tapis magique sur le sol. Une myriade de céramiques et de bibelots s’épanouit à même le pavé : des vases aux courbes délicates, des pots aux teintes variées, des tirelires colorées aux formes joyeuses et bien d’autres objets s’alignent dans un agencement harmonieux. Les couleurs dansent entre le blanc, les bleus profonds, les touches vives de jaune et de rouge, qui égaient cette galerie improvisée. Au loin, le gratte-ciel du Saigon Trade Center s’élance vers le ciel.
Le jeune Đóm nous accueille. Pink Martini chante « Little drummer boy ». Une petite heure s’évade agréablement. Notre taxi, immatriculé 61A791.86, arrive à dix-sept heures quinze. Minh nous ramène chez nous. La circulation est dense et nous avançons lentement. Quand la chaussée est saturée, les deux-roues déferlent sur les trottoirs. Plus avant, le trafic s’intensifie encore. Tel un raz-de-marée, les deux-roues surgissent en nombre de partout. Ils se frôlent, frôlent les carrosseries des voitures, sans jamais se toucher. Nous assistons à un impressionnant ballet urbain bien rôdé. Je prends des photos pour tenter de rendre sur le blog cette intensité vraiment incroyable. La nuit nous enveloppe graduellement sans rien changer au trafic tumultueux. Le gratte-ciel Landmark 81 s’est paré de lumières colorées qui scintillent dans la nuit…

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