mardi 17 décembre 2024

Histoire d’un instant suspendu où la frontière entre l’espace public et l’espace privé se confond...

En sortant de l’appartement en fin de matinée, pour la remercier pour tout, nous offrons à Chuyn le livre Le Petit Prince, bilingue vietnamien-anglais, dont j’ai écrit la dédicace en vietnamien. Elle est touchée par notre cadeau et par la musicalité des mots. Nous vivons le dernier déjeuner à Sài Gòn au proche restaurant L’Herbanyste. Le ciel est bleu et des nuées blanches vagabondent. La température est remontée à trente degrés et je me sens bien. Nous sommes assis aujourd’hui à une table près de l’entrée. J’admire les deux colonnes blanches, majestueuses et sculptées, qui embellissent l’espace où s’épanouit le mobilier en rotin tressé invitant à la détente. En regardant le sapin de Noël richement décoré et illuminé près d’une colonne, je me dis que vivre la chaleur des fêtes dans cette atmosphère tropicale me convient tout à fait. Je vois la piscine depuis la baie vitrée, ouverte comme toutes les fenêtres, qui donne sur un jardin verdoyant. Mon regard glisse sur le superbe parquet en bois, lisse et brillant, à la couleur marron, chaude et nuancée, qui s’harmonise parfaitement avec le décor éclectique de la pièce. Un chien noir et blanc se promène autour des tables et dans le jardin. Nous savourons les mets apportés par la serveuse sympathique qui parle un peu le français. Peggy Lee chante Sweet happy life.

 Après le repas, nous annonçons notre départ. La jeune serveuse de dimanche et celle d’aujourd’hui nous souhaitent un beau voyage. Je vais emporter leurs magnifiques sourires dans mon cœur. Dehors, nous nous attardons dans la rue devant un bananier épanoui dont le régime en mûrissement doit comporter plus de cinquante bananes. Au loin, je prends plaisir à regarder le Landmark 81, le gratte-ciel emblématique dans la skyline de Sài Gòn. Le long de l’enceinte de couleur vert menthe du restaurant, je vois l’homme qui surveille les scooters alignés. Son attention se porte sur l’écran de son smartphone. La serveuse qui parle du français a terminé son service. Avant d’enfourcher son scooter, elle bavarde avec Patrick.

 Un panier de basket surprend par sa présence au bord de la route. Les utilisateurs s’amusent sur la chaussée tout en guettant de l’œil le trafic routier. En France, installer un panier de basket de façon permanente sur la voie publique sans autorisation expose à des sanctions. Une amende de mille cinq cents euros est appliquée pour occupation illégale du domaine public. De plus, les paniers de basket sont soumis à des normes de sécurité strictes pour éviter les accidents. En France, la folie de la sécurité à tout-va atteint des proportions démesurées. L’obsession sécuritaire, alimentée par des perceptions erronées et des faits divers isolés médiatisés, conduit à des politiques et des pratiques excessives aux conséquences néfastes dans la vie de tous les jours. Nous revenons chez nous pour commencer les bagages en prévision du départ de demain.

 Devant l’entrée de THT apartment où nous logeons, je vois une petite table pliante au milieu de l’asphalte qui témoigne d’un moment de pause passée. Un motocycliste roule silencieusement dans la rue sans se préoccuper de sa présence. Cette vision raconte l’histoire d’un instant suspendu où la frontière entre l’espace public et l’espace privé se confond. Ce moment éphémère fait partie de la chorégraphie quotidienne. Cette dualité, caractéristique de la ville, montre la riche diversité et l’improvisation débrouillarde des Vietnamiens, qui s’accommodent parfaitement entre eux de ces situations ébouriffantes, impensables en France, qui nous laissent parfois pantois.

 Nous sortons à quinze heures pour retourner chez RuNam. La sortie des classes de l’école anglaise se termine. Les chauffeurs des luxueuses voitures stationnées le long des trottoirs, dont une Ferrari blanche, attendent les derniers élèves. Plus avant, je vois que, malgré le mercure qui dépasse les trente degrés, tous les terrains de jeu du Pickleball Club Bang Bang sont occupés. Près de notre destination, un marchand des rues nous salue tour à tour. Le petit étal fixé sur le porte-bagages de son scooter, telle une charrette des temps modernes, est abondamment garni de fruits aux couleurs éclatantes dont des avocats d’un vert profond et des grappes de raisins pourpre.

 Thy Khuê nous accueille chez RuNam. Elle s’étonne agréablement que je me souvienne de son prénom. La rue devant le salon de thé est toujours inondée. De grands arbres se mirent dans une large flaque deau. Patrick choisit une table dont la vue donne sur la terrasse. Nous prenons place côte à côte sur la banquette en cuir fauve face à la végétation. Sur les conseils de notre hôtesse, nous optons pour un Trà bông cúc mât ong [thé au miel et au chrysanthème]. Nous sirotons le nectar à la robe jaune soufre en savourant une part de tiramisu décorée d’une demi-fraise. Jo Stafford chante It's a marshmallow world.

 Exposée au-dessus de nos têtes contre un mur texturé aux nuances oxydées mêlant des tons de cuivre, de vert-de-gris et de brun, telle une toile riche et patinée par le temps, éclairée par des spots et deux lustres en forme de sphères métalliques dont les ampoules évoquant des flammes diffusent une lumière douce, une œuvre originale captive mon attention. Réalisée en fils métalliques, elle représente une voiture décapotable emblématique d’une autre époque. Les fils tracent et dessinent les contours épurés de la voiture de prestige chargée d’histoire : drapeaux flottants à l’avant, sièges capitonnés et silhouettes humaines debout à l’arrière. Cette composition expressive fige un instant dans le passé, tel un souvenir suspendu qui se mêle aux murmures d’un temps révolu.

 Les minutes continuent de tisser la tapisserie éphémère de nos vies. Dorsay Elyane, Claude Vasori et leur orchestre interprètent Noël, c'est l'amour. Nous sortons du salon de thé vers dix-sept heures. Nous remercions Thy Khuê, nous l’informons de notre départ, nous lui souhaitons de belles fêtes et une bonne année. Tout en marchant vers l’appartement, nous saluons une dernière fois le chat que nous admirons régulièrement. Il vit une partie de son temps derrière la vitrine d’un commerce. Le majestueux félin au pelage tigré couleur sable et caramel se tient tel un sphinx. Ses yeux, deux émeraudes brillantes, s’expriment avec une intensité mystérieuse. Sa fourrure dense et soyeuse ondule en vagues subtiles, créant un dégradé de tons chauds qui rappelle les dunes du désert au crépuscule. Chuyn nous accueille à notre retour avec un long message émouvant en anglais écrit sur son smartphone par sa fille Thào. Je touche mon cœur pour la remercier de cette prose de gratitude…








































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