En fin de matinée, nous allons déjeuner chez Huong Mai. La température est plus élevée. La pluie commence à devenir un souvenir. En chemin, mon regard embrasse l’ancien Bureau de Poste de Huế, un joyau architectural, aux façades bleu azurin et vert menthe embellies par endroits de briquettes rouges, aux fenêtres en arc surmontées d’une élégante frise décorative qui court tout autour de l’édifice, aux doubles colonnes blanches aux quatre angles, au fronton triangulaire, qui me fait penser à un temple grec antique.
Plus avant, je m’attarde devant la porte vitrée d’un commerce où est suspendu un cercle bordé d’or, tel un éclatant mandala de fortune, de réjouissance, de prospérité durable et de bonheur éclatant. Le cercle, qui symbolise l’harmonie continuelle, est orné de motifs floraux qui encadrent Thần Tài, le dieu jovial, bienveillant, au sourire généreux, de la fortune. À ses pieds, des branches enrichies de baies rouges et de feuilles dorées représentent une offrande à la vie, à l’espoir et au renouveau. De chaque côté de Thần Tài, des souhaits universels sont adressés à celles et ceux qui croisent son regard bienveillant. Le cercle, telle une boucle infinie, rappelle que chaque nouvelle année est une page vierge où tout un chacun va écrire son histoire. Près du restaurant, nous passons devant une cérémonie funèbre comme en témoignent les vòng hoa tang lễ, les couronnes de fleurs mortuaires traditionnelles. Quatre dames, assises à une grande table ronde installée au travers de la ruelle, bavardent. Les arrangements floraux élaborés, blanc et jaune, décorés de rubans, dressés sur un trépied, composés de roses, d’orchidées et de chrysanthèmes, montrent des rubans et des pancartes ouvragées de condoléances. Sur l’une d’elles, je lis les mots Vô Cùng Thương Tiếc [Un chagrin infini].
Après le repas, je vois que la vaisselle est lavée dans de grandes bassines colorées posées au sol sur le côté droit du restaurant. Une dame, tantôt le dos courbé, tantôt agenouillée, lave les assiettes, les bols, les couverts et les plats. La cuisine vitrée ouverte sur la terrasse est loin de ressembler à celles aseptisées de la France, opprimées par les contraintes sanitaires. Nous allons chez Hanok situé à deux pas du restaurant. Nous sommes passés plusieurs fois devant cet attrayant café, sous les flots du ciel. De petits lacs de pluie nous avaient dissuadés d’entrer. Une dame coiffée d’un chapeau conique passe à vélo. Nous entrons. Les décorations de Noël retournent progressivement dans les cartons. Un jeune garçon s’éloigne avec deux sapins dépouillés de leur parure de fête. Le décor est baigné de poésie, de quiétude et de sérénité. Je lis un poème écrit en coréen. Il peut se traduire par :
Tu es précieux
C’est beau
Sois heureux
Confortablement assis sur de petits fauteuils devant un vitrage, face à la ruelle, dans la longue salle à la plaisante charpente en bois apparent, nous sirotons un délicieux thé miel et gingembre. Eric Nam chante Love Song. Sur la terrasse, des peintures, accrochées sur le haut d’un muret protégé par un avant-toit incliné, s’offrent aux regards autour du grand bassin rectangulaire qui se crée un monde inversé dans ses reflets. Une petite barque discrète invite à la rêverie. Je suis séduit par une des œuvres représentant un chat roux, au pelage rayé, qui s’étire avec grâce dans un jardin paisible. Près de lui, des fleurs rouges éclatantes s’élèvent, leurs pétales semblant danser sous une brise légère ; un papillon noir vole délicatement comme une ombre ailée attirée par la beauté des fleurs. Je me promène dans ce petit coin de paradis ombragé par la ramure généreuse des arbres aux troncs épanouis. Une balancelle s’enchante de la venue prochaine d’un enfant. Après des instants de doux bien-être, nous allons flâner dans les rues. Nous bavardons avec un monsieur dont des membres de sa famille vivaient à Marseille durant la Seconde Guerre mondiale. À sa demande, je lui donne quelques pièces en euros pour sa collection. Plus avant, une femme qui cuisine assise au milieu d’un trottoir me sourit. Plateaux et bassines sont posés sur quatre petits tabourets en plastique rouge. Des mannequins féminins alignés, au visage expressif, prennent l’air devant une boutique de vêtements. Des lanternes colorées en papier sont suspendues en enfilade devant une autre vitrine. À deux pas, deux autres mannequins arborent chacun un áo dài, l’un orange vif et l’autre rouge. De temps à autre, des scooters lourdement chargés circulent à grande vitesse comme les autres deux-roues.
Nous traversons le pont Đập Đá qui fait digue. Une île, accessible par un petit pont métallique gris arqué, abrite les bâtiments originaux du restaurant buffet Stella qui forment un cercle architectural. Une promenade de chaque côté de la route Nguyễn Sinh Cung nous offre des instants d’insolites découvertes. Des épisodes de vie différents se succèdent avec souvent un autel au milieu du trottoir comme point commun. Grâce au repli de la pluie, nous en voyons un peu partout.
À la sortie du pont, j’attarde avec émotion mon regard sur une femme âgée, assise sur le béton usé d’une ruelle jouxtant la rivière, qui contemple l’horizon, un chapeau conique fleuri protégeant symboliquement ses pensées de la continuelle agitation de la route. Pieds nus, elle porte un pantacourt aux motifs traditionnels, un sweat noir à fermeture-éclair et une écharpe en nuances de beige autour du cou. Un seau blanc rempli d’eau pour moitié à sa gauche est le possible compagnon de ses tâches quotidiennes. Ses mains ridées, posées sur ses genoux, racontent des années de gestes répétés. Son regard, perdu dans une distance que je ne peux percevoir, se promène peut-être dans les souvenirs d’un Vietnam ancestral, dans le labeur des rizières de sa jeunesse, dans les rires de sa famille. Dans cette pause temporaire, elle incarne la sagesse tranquille de celles qui ont vu le temps transformer leur pays, gardant en leur cœur la mémoire des saisons passées et la confiance dans les récoltes à venir. Sa présence m’offre un instant de poésie :
Sous le ciel gris d’une ruelle assoupie
Elle s’est assise, l’âme bercée par l’infini
Un chapeau conique fleuri ami de ses émotions
Protège ses pensées des agitations
Ses pieds nus sur le béton rugueux
Racontent des chemins, des périls silencieux
Chaque ride sur son front raconte une histoire
De joies éphémères, de luttes sans gloire
Le seau blanc à moitié plein à son côté
Compagnon d’un labeur partagé
Ses mains fatiguées mais habiles encore
Tiennent le fil d’une destinée qu’elle honore
Que pense-t-elle en ce moment figé ?
À des rizières dorées sous le soleil d’été ?
À des enfants rieurs ? À des jours meilleurs ?
Aux ombres du passé qui serrent son cœur ?
Elle représente la force tranquille de la terre
Une gardienne des secrets de l’éphémère
Dans son silence résonne une élégie ancienne
Celle du courage des femmes vietnamiennes
Plus avant le long de la route, sur le trottoir, un homme fait cuire à la broche un porcelet qui rougeoie sur les braises. Un homme, assis sur une chaise devant son échoppe ouverte sur la rue, effectue des points de couture. Nous suivons deux ruelles en parallèle qui mènent à la rivière. Au bout de la première, deux hommes pêchent assis sur une chaise pliante. Au bout de la seconde, deux jeunes filles se prennent en photo dans leur áo dài, l’un rouge vif, l’autre rose. Au bout des deux ruelles, des cafés offrent des vues sur la rivière. Plus avant, une allée au tapis vert, bordée de colonnes surmontées de fleurs, mène au Jade Palace où se déroulent les cérémonies de mariage. Autre part, les racines généreuses d’un banian abritent un autel. Nous faisons demi-tour. Nous revenons par le trottoir opposé. Un temple dévoile son porche peint en rose, ouvragé de sculptures blanches. Des grappes de lampes en forme de fleurs de lotus dorées embellissent la façade d’un commerce de lustrerie. À l’entrée d’un magasin de poterie, où le vert turquoise et l’or dominent dans les couleurs, un grand médaillon de la nativité a été suspendu avec les mots Joyeux Noël. Un tableau retient mon attention dans une galerie d’art ouverte sur la rue. Un enfant en tunique rouge, une ombrelle de la même couleur ouverte dans sa main droite, s’éloigne sur des pas japonais noirs ovales dans l’ombre imposante d’une possible statue de Shiva ; seul le rouge et le noir sont présents sur la toile blanche. Plus avant, j’admire la bâtisse en bois foncé, sur deux étages, du restaurant Nón Huế où une enfilade de lampes en forme de chapeaux coniques traverse la façade au rez-de-chaussée. Le restaurateur me fait un signe de la main ; nous nous sommes croisés à l’aller. La façade de l’hôtel Opa me fait penser à une symphonie verticale de touches de piano noires et ivoires. Sur le pont, Patrick prend en photo une abeille charpentière posée sur le sol. Les yeux baignés de l’insolite de la route, nous allons nous désaltérer au Highlands Coffee de l’hôtel Muong Thanh. La jeune Quỳnh Như nous accueille. Après des instants de détente, nous revenons tranquillement à l’hôtel.
En chemin, je m’attarde devant l’angle en pan coupé d’un café-restaurant où la vie urbaine fusionne avec un rituel empreint de mysticisme. Sur le trottoir, une petite table en bois chargée de symboles se présente tel un autel improvisé. Elle porte notamment des offrandes colorées : des fleurs éclatantes, des bananes dorées, des friandises sucrées aux teintes pastel… et trois piles de liasses de billets factices, à brûler en hommage aux ancêtres ou aux esprits bienveillants. De petits bols d’eau et des bâtons d’encens fumants ajoutent une aura sacrée à ce tableau captivant. Autour, la vie continue. Des hommes discutent autour de tables faites de tonneaux recyclés, incarnant l’ingéniosité et la simplicité du quotidien. Les petites chaises en bois invitent à la convivialité dans cette rue animée où les scooters et les voitures circulent à vive allure. Les néons colorés des enseignes illuminent doucement l’atmosphère du crépuscule naissant. Dans cette poésie urbaine, j’entends un murmure entre le sacré et le profane, entre le bruit de la ville et le silence intérieur des prières.
Plus avant, dans la pénombre qui s’accentue, se dresse la façade enchanteresse, aux colonnes et aux moulures raffinées, de l’édifice du salon de massage Sen [lotus] Pattaya Spa admiré en allant déjeuner. Ce soir, dans un ruissellement de lumière, l’édifice blanc, élégant et élancé, s’élève vers le ciel crépusculaire, portant fièrement son arche majestueuse ornée d’un lotus doré en son sommet. La magie réside dans sa parure lumineuse : des dizaines de lanternes dorées, suspendues en cascade, créent une symphonie visuelle rappelant une pluie d’étoiles tombantes. Ces luminaires, telles des gouttes de miel en suspension, diffusent une lueur chaude et accueillante qui contraste délicatement avec la fraîcheur du marbre blanc. Cette symphonie architecturale enchante mon regard…


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