En fin de matinée, nous nous rendons en tuk-tuk au restaurant Pizza Company. Le conducteur nous dépose devant le Wat Ounalom. Le rouge de la carrosserie, telle une fleur de frangipanier dans la poussière citadine, devient éclatant grâce au contraste avec les tons terracotta de l’enceinte du temple, sculptée et ornée de roues du dharma. Celles du tuk-tuk présentent une jante au design distinctif représentant un motif floral élaboré. Les branches qui s'étendent du moyeu vers la jante extérieure rappellent des pétales ou des rayons ornementaux. Sophea nous accueille à la pizzeria. Un Jenga, un jeu de société d'adresse, est posé sur la table de la pizzeria où je pensais m’installer vers le vitrage. Les cinquante-quatre blocs en bois rectangulaires du jeu s’empilent dans une tour de dix-huit étages. Chacun d’eux comporte trois blocs placés côte à côte, perpendiculairement à l'étage inférieur. Les joueurs retirent à tour de rôle un bloc de n'importe quel niveau de la tour, sauf des trois étages supérieurs. Le bloc retiré doit ensuite être replacé au sommet de la tour, perpendiculairement à l'étage précédent. Les joueurs ne peuvent utiliser qu'une seule main pour manipuler les blocs. Le joueur qui fait s'écrouler la tour perd la partie. Le gratte-ciel Jenga sur Leonard street à New York, inauguré en 2017, s’apparente à une gigantesque tour de Jenga avec ses différents niveaux assemblés autour d'une structure centrale donnant l'impression d'une tour géante de Jenga sur le point de s'effondrer. Sa conception audacieuse en fait l'un des gratte-ciel les plus originaux et reconnaissables de New York.
Après le repas, nous longeons la rivière pour nous rendre dans un temple emblématique. Nous cheminons sur le quai de Sisowath, la longue promenade de quelque trois kilomètres bordant la rivière Tonlé Sap. Un petit garçon se promène tout nu. Près de lui, un autre garçonnet, en couche-culotte, portant un tee-shirt rouge aux rayures noires décoré d’une tête d’éléphant bleu clair d’où sort un Hello du bout de sa trompe, me regarde avec une curiosité teintée de surprise. Plus avant, je m’attarde devant un magasin d’artisanat funéraire spécialisé dans la vente de cercueils bouddhistes, véritables œuvres d’art et d’ébénisterie sculptées dans le bois, ornées de motifs floraux complexes et de symboles traditionnels. Le bois précieux, teinté d’une chaude couleur ambrée, est rehaussé de délicates dorures qui captent la lumière. Tel un navire céleste prêt à embarquer pour l’au-delà, chaque cercueil racontera une histoire unique. Les nagas sculptés en blanc et or sur le char funéraire adjacent évoquent les gardiens qui guideront l’âme vers sa nouvelle demeure. Dans la rue perpendiculaire, je vois un autre char funéraire, tel un joyau royal égaré dans le quotidien. La vision est plaisante avec des vêtements suspendus sur des portants, des scooters posés ci et là, fidèles compagnons des citadins, un arbre à la ramure généreuse, quelques habitants savourant un moment de pause sur des chaises en plastique. C'est là tout le charme de Phnom Penh. La vie continue et l’éternité attend.
Nous arrivons devant la Poste Centrale de Phnom Penh, conçue par l'architecte urbaniste français Daniel Fabre qui a laissé une empreinte significative sur le paysage architectural de Phnom Penh pendant la période du protectorat français. La Poste Centrale est considérée comme son œuvre la plus célèbre dans la ville. Construite sur deux étages vers la fin du dix-neuvième siècle, elle se distingue par son ornementation blanche qui met en valeur sa façade jaune, soulignant l'architecture coloniale française de l'édifice. L’architecture néoclassique est un véritable régal pour les yeux, avec ses fenêtres à arc romain, ses colonnes ornées de chapiteaux corinthiens, ses balcons élégants dotés de balustrades et ses frontons sculptés. Couvrant une superficie impressionnante de quelque cinq mille mètres carrés, elle est la plus grande poste du Cambodge. Nous entrons. L'intérieur de la poste se caractérise par ses murs et ses colonnes cylindriques, aux chapiteaux corinthiens blancs, peints en jaune vif, par ses plafonds hauts ornés de trois dômes lumineux circulaires d’où pendent trois lustres élégants. Nous marchons sur un sol en damier bicolore beige et brun. Nous approchons d’un long comptoir en bois foncé qui s'étend le long du mur. Nous achetons des timbres.
Dans les minutes suivantes, nous parvenons au temple Wat Phnom. L’entrée est gratuite pour les citadins. Chaque voyageur étranger est invité à acheter un billet pour un dollar. Pour éviter de grimper les escaliers raides accédant au temple, nous suivons une allée latérale qui permet de monter progressivement sur la colline. Nous passons devant un bas-relief commémoratif d’un événement historique lié au traité franco-siamois du 23 mars 1907 qui représenta un moment historique crucial dans les relations entre la France et le Siam, tout en concernant particulièrement le territoire cambodgien. Le Siam céda à la France les provinces de Battambang, Siem Reap et Sisophon. En échange, le Siam reçut les territoires de Dan-Saï et Kratt. Le traité permit au Cambodge de récupérer le temple d'Angkor, symbole majeur de l'héritage khmer, et le contrôle total du lac Tonlé Sap. Le traité marqua la fin de l'expansion territoriale française en Indochine et établit une nouvelle base pour les relations franco-siamoises. La France renonça à sa juridiction spéciale sur les Annamites, Cambodgiens et Chinois installés au Siam. Une commission mixte fut établie pour délimiter les nouvelles frontières. En léger contrebas, à la droite du temple, nous assistons à un moment de recueillement et de spiritualité. Sous des lanternes rouges traditionnelles suspendues, ornées de caractères dorés, les personnes présentes, pieds nus sur le carrelage terracotta, qui tiennent des bâtonnets d'encens en joignant les mains, prient et font des offrandes. Nous montons une volée de marches et nous entrons pieds nus dans le temple, escorté alentour de stupas blancs aux tailles variées. Il dévoile son écrin précieux. Les hautes colonnes en marbre sombre s'élèvent avec majesté, leurs chapiteaux finement sculptés soutenant un plafond extraordinaire orné de fresques aux teintes émeraude et or qui racontent des récits du bouddhisme. Au centre, trône un imposant Bouddha doré rayonnant, entouré d'une collection d'autres statues et reliques sacrées. Sur l’avant, sur le sol paré d'une mosaïque de carreaux aux motifs géométriques complexes, un autel est recouvert d’offrandes variées. Je vois une jeune fille qui dépose des riels dans chacune des coupes alignées derrière les offrandes. Je m’assois sur la moquette rouge devant l’autel. Un homme m’apporte trois bâtons d’encens qu’il vient d’allumer pour moi. Je m’imprègne d’un moment d’union avec le divin. Une jeune fille agenouillée prie à ma droite. Je regarde sur ma gauche une statue de femme vêtue d’un somptueux sari bleu royal orné de délicates broderies florales argentées. Son visage, paré d’un maquillage traditionnel, aux lèvres framboise, semble porter un doux sourire énigmatique. Près d’elle, à côté d’une grande coupe en métal noir ouvragé pour recevoir les offrandes des fidèles, un bouquet pyramidal majestueux de lotus verts s’épanouit, les pétales serrés évoquant des joyaux d’émeraude. À travers ses yeux mi-clos et son sourire bienveillant, la statue semble percevoir le monde avec une profonde sérénité. Debout devant une des colonnes majestueuses, elle observe silencieusement les va-et-vient des fidèles et des visiteurs. Je me demande qui elle peut bien être. Contre toute attente, une voix s’élève en moi. Je l’écoute : « Je suis Madame Penh, et je vais vous conter l'histoire merveilleuse qui a donné naissance à la magnifique ville de Phnom Penh. C'était à la fin du quatorzième siècle, alors que je vivais paisiblement près des rives du majestueux Mékong. Un jour, alors que je ramassais du bois le long du fleuve, j'aperçus un grand tronc d'arbre koki flottant dans les eaux. Intriguée, je m'en approchai et découvris à l'intérieur un trésor : quatre statues de Bouddha en bronze et une en pierre. Le cœur empli de joie et d'émerveillement, je compris immédiatement que cette découverte était un signe divin. Avec l'aide de mes voisins, nous décidâmes d'ériger une petite colline sur la rive ouest de la rivière Tonlé Sap pour y abriter ces précieuses reliques. Nous construisîmes un modeste temple en chaume au sommet de cette colline, que nous appelâmes Phnom en khmer. Peu à peu, le bruit de cette découverte miraculeuse se répandit, et de plus en plus de gens vinrent s'installer autour de notre petite colline sacrée. C'est ainsi que naquit notre belle ville de Phnom Penh, dont le nom signifie la colline de Penh. Au fil des années, notre humble sanctuaire s'est transformé en un magnifique temple, le Wat Phnom, qui est devenu le cœur spirituel de la ville. Je suis émue de voir que mon nom et mon histoire sont toujours honorés, avec une statue à mon effigie dans l'enceinte du temple, celle que vous observez en tenant les bâtons d’encens. Aujourd'hui, quand je contemple la ville vibrante qu'est devenue Phnom Penh, je suis remplie de fierté et de gratitude. De ce simple geste de dévotion est née une capitale royale, un lieu de culture et de spiritualité qui a traversé les siècles. Mon histoire rappelle que même les actes les plus simples, guidés par la foi et la compassion, peuvent avoir des répercussions extraordinaires. Puisse Phnom Penh continuer à prospérer et à inspirer les générations futures, comme un témoignage vivant du pouvoir de la découverte et de la dévotion. »
Avant de quitter le temple le cœur léger, je dépose plusieurs riels que Patrick a glissés dans ma main. Nous faisons le tour de la colline. Telle une danse des architectures, un kiosque aux toits dorés et aux pointes effilées s'élève sur une esplanade à côté de deux stupas blancs à la taille différente. Des pigeons picorent. Dans le Jardin du Temps, une horloge végétale au cadran verdoyant cerclé de fer forgé s'épanouit au pied de la colline en contrebas d’un stupa blanc et élancé qui veille sur ce jardin où le temps semble suspendu. Des drapeaux multicolores ondulent dans la brise. Tel un gardien mythique, un naga majestueux, serpent mythologique aux écailles d'argent, déploie ses anneaux dans un écrin de verdure tropicale. Sa gueule féroce et ses courbes sinueuses évoquent les légendes ancestrales du royaume khmer, protégeant ce lieu sacré de sa présence mystique. Nous prenons ensuite la direction du marché couvert. Nous passons devant le squelette de béton brut du gratte-ciel pyramidal en cours de construction de la future ruche administrative du Comité National des Élections qui s'élève majestueusement dans le ciel de Phnom Penh, tel un gigantesque jeu de Jenga en béton. Un panneau montre le rendu final ; une tour élégante aux lignes épurées, habillée de blanc et de verre bleuté, qui semble jouer à l'équilibriste avec ses étages en escalier. On dirait que l’architecte s'est amusé à empiler des boîtes de plus en plus petites jusqu'à chatouiller les nuages.
Près du marché, nous côtoyons une somptueuse Rolls-Royce Ghost bordeaux aux reflets profonds. Cette luxueuse berline se distingue par sa prestance incomparable, avec sa calandre Panthéon chromée emblématique aux lamelles verticales étincelantes et son capot majestueux orné de l'iconique Spirit of Ecstasy. L'emblème, qui représente une femme aux bras tendus vers l'arrière, sa robe flottant au vent, orne le capot des voitures Rolls-Royce depuis plus d'un siècle. La plaque d'immatriculation cambodgienne 2BR-6699 de Phnom Penh souligne le contraste saisissant entre ce symbole d'opulence et le décor urbain environnant aux immeubles et aux échoppes modestes. La présence inattendue de la Rolls dans ce quartier commerçant illustre les contrastes socio-économiques de la capitale cambodgienne. Nous nous approchons de la marchande de jus de canne à sucre dont l’étal roulant est toujours à la même place. Elle nous accueille avec un franc sourire. Nous allons ensuite au Starbuks Sorya où je sirote le jus de canne. Patrick étanche sa soif à deux reprises avec du thé Earl Grey. Dans le sillage de ce moment de détente, nous retournons à l’hôtel Capri à bord du tuk-tuk compact blanc à la capote noire de Gnem. Sa carrosserie reflète les années et les courses à travers les rues animées. L’habitacle ouvert aux vents nous plonge dans l'effervescence de la ville, les sens en éveil. La brise chaude caresse nos visages…





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