Lors du petit déjeuner, je découvre la saveur d’un corossol, un autre fruit tropical. De forme ovoïde, il est facilement reconnaissable à sa peau verte et épineuse. J’apprécie sa chair blanche, juteuse et fibreuse. La matinée s’épanouit doucement, rythmée par le ballet des activités du quotidien. Nous déjeunons à midi pour la dernière fois chez Golden Pumpkin. Après un savoureux repas, nous offrons les livres du Petit Prince, le conte universel d'Antoine de Saint-Exupéry, à l’équipe du restaurant ainsi que la peinture sur soie achetée à Huê. Nous annonçons notre départ pour Phnom Penh demain. Sina souhaite prendre une photo souvenir devant l’entrée du restaurant. J’en profite pour tendre mon iPhone pour un cliché pour nous.
Nous allons ensuite découvrir Wat Kesararam distant d’une dizaine de minutes à pied. Quand nous arrivons devant le temple, nous pouvons admirer deux magnifiques chars fleuris créés pour la cérémonie funèbre de Hang Chamroeun. Sur le char principal, deux couronnes de fleurs encadrent le portrait du défunt. Les mots en cambodgien, Condoléances internationales, se lisent sur la première et les mots Profondes condoléances à Monsieur Hang Chamroeun sur la seconde. Hang Chamroeun était un homme d’affaires cambodgien influent et un philanthrope. Il a participé à de nombreuses initiatives visant à améliorer les conditions de vie de ses compatriotes, notamment en soutenant des projets éducatifs et communautaires. Je prends le temps d’admirer les deux chars funèbres qui scintillent, tels des fragments des rêves accomplis par le défunt. Les nagas majestueux, gardiens sacrés des mondes invisibles, prêts à ouvrir un passage vers le Royaume des morts, ornent la proue de ces vaisseaux célestes qui vont probablement traverser le Styx. Chaque char représente une œuvre d’art vivante qui fusionne le tangible et l’intangible. Ils incarnent la magie des traditions khmères, où le sacré danse avec le profane, où les morts voyagent non pas dans la tristesse mais dans la splendeur. Ces chars sont des ponts entre les mondes, des poèmes sculptés qui chantent la beauté du Passage et l’émerveillement de l’Inconnu.
Sous un ciel d’azur où dansent les rayons ardents du soleil, le Wat Kesararam s’offre à nos regards éblouis, tel un joyau enchâssé dans un écrin de verdure. Ses toits dorés, finement sculptés, semblent effleurer les nuages vagabonds. Le temple, connu sous le nom de Pagode des pétales de bleuet, doté de colonnes imposantes et d’une toiture richement décorée, dévoile des fresques et des peintures particulièrement impressionnantes sur les murs et les plafonds du porche magistral soutenu par une quinzaine de colonnes. Celles qui encadrent le porche sont surmontées de la statue d’une apsara. Des serpents nagas, sinueux et mystérieux, qui rampent sur les montées d’escaliers et sur les balustrades où s’intègrent des figures mythiques mi-hommes mi-nagas, veillent sur le temple, tels des gardiens figés entre deux mondes. Les frangipaniers alentour ajoutent une touche de poésie florale, leurs branches caressant doucement les murs ornés de peintures célestes. Après avoir quitté mes sandales, j’entre à l’intérieur du temple où le Bouddha trône majestueusement. De magnifiques fresques colorées et éclatantes racontent la vie de Siddhârta. À l’une des extrémités de la véranda, qui longe trois côtés du temple, deux hamacs fixés à la rambarde et à deux colonnes rappellent que le farniente fait partie aussi de la vie des moines qui vivent dans le sanctuaire. Deux majestueux éléphants blancs en habits d’apparat participent à la beauté du site. Des garçons s’approchent de moi. Ils me demandent mon prénom. Des cinq enfants, seul Nâ semble savoir écrire. Il pianote son prénom sur l’écran de mon iPhone. Les enfants font courir leurs doigts sur les veines apparentes de mon bras gauche tout en levant le pouce. J’ignore la signification de leur impulsion. Suis-je un sage vénérable ? Je me promène dans le vaste espace du sanctuaire où des moines et des familles cohabitent. Un homme prend une douche dans une cour, sa nudité à peine voilée par un mur semi-circulaire. Je croise des personnes vêtues en blanc venues pour la cérémonie funèbre. Je m’attarde plaisamment devant un kiosque enchanteur niché sous l’ombre d’un feuillage dansant, semblable à un carrosse figé dans le temps. Son toit de tuiles orangées, patiné par les ans, évoque la chaleur d’un conte ancien. Les grandes roues en bois, majestueuses et immobiles, qui décorent le kiosque, semblent prêtes à s’éveiller pour m’emmener vers une contrée imaginaire. Les bancs de bois sculptés, polis par les rêves et les confidences, m’invitent à prendre place. Plus tard, quand nous sortons du sanctuaire, des touristes arrivent en car. Ils viennent voir les stupas contenant des crânes et des os de victimes du génocide du régime de Pol Pot. Le site porte la mémoire de la douleur indicible de tout un peuple. Pendant le régime des Khmers rouges, le Wat Kesararam a servi de bureau de sécurité, de prison et de champ d’exécution. Aujourd’hui, il abrite une stèle commémorative et des mémoriaux en hommage poignant aux victimes.
Un peu plus tard, vers le proche centre Heritage Walk, nous nous offrons un voyage en nous élevant dans le ciel au-delà du tangible, en enfilant des ailes tout droit sorties d’un rêve éveillé. Elles déploient un éventail de plumes aux teintes éclatantes : des rouges ardents, des bleus célestes, des verts mystérieux et des gris argentés, comme si elles avaient capturé les couleurs d’un arc-en-ciel au lever du jour. Nous devenons anges d’un instant, messagers d’un monde invisible où la gravité s’efface. Ces ailes magiques nous emportent dans l’imaginaire vers des horizons infinis, là où les étoiles dansent et où les rêves prennent vie. Quelques oiseaux noirs nous escortent. Sont-ils des gardiens ou des guides ?
Plus tard encore, nous allons chez The Glasshouse Deli Pâtisserie à l’hôtel Park Hyatt pour vivre des instants de détente gourmande. En chemin, je m’attarde devant la boutique en travaux. La longue grille métallique rectangulaire sur laquelle un homme réalisait hier une soudure au chalumeau fait maintenant partie du cadre qui va recevoir l’enseigne. Présentement, l’homme coupe un tube métallique avec une petite scie circulaire électrique, toujours au milieu du trottoir. Parvenus à destination, nous admirons le rideau de lanternes colorées qui tapisse une partie de la façade de l’hôtel. Pour pallier l’air conditionné de la salle embellie d’arches jaune safran, nous nous installons sur la terrasse en léger surélevé qui borde la rue animée du joyeux brouhaha de la circulation. Nous prenons place à une table protégée du soleil par un parasol carré orange. Le soleil déclinant s’absente graduellement de la rue. Des bacs de fougères délimitent la terrasse. Une petite dizaine de tuk-tuk sont alignés devant le salon de thé. Pendant la préparation de la commande, je prends des photos à l’intérieur de l’hôtel contigu dont la décoration me séduit. La couleur rose et le bois d’ébène s’harmonisent plaisamment. Champa dépose les douceurs sur la table : un financier aux amandes pour Patrick et une tartelette chocolat pécan pour moi. Nous sirotons du thé apporté dans deux théières en porcelaine blanche par la souriante et courtoise Vanith. Cynthia chante J'attendrai - Je suis seule ce soir. Plus tard, Ann Savoy chante Mélodie au crépuscule. Un lucky bamboo décore la table au plateau en lamelles de bois. La plante, aux feuilles fines et pointues d’un vert vif, symbolise souvent la chance et la prospérité. Daniel Roure interprète la chanson entraînante Déjà. Je suis du regard deux jeunes femmes élégantes et ravissantes qui sortent du salon de thé. L’une est vêtue de blanc et l’autre de bordeaux. Chaussées d’escarpins à talons aiguilles, elles montent avec souplesse à bord d’un des tuk-tuk alignés au bord de la rue.
Après des instants de légèreté dans un doux farniente, nous sortons en traversant les salons et le patio de l’hôtel. Dehors, sous le ciel alangui, je m'attendris devant un tuk-tuk à la structure blanche et aux banquettes couleur miel. Ce carrosse moderne, tiré non pas par des chevaux, mais par l’élan mécanique d’une moto féale, accueille à son bord une maman et sa fillette. Avant de rouler sur les pavés de l’imaginaire, sa petite bicyclette rouge, tel un tricycle avec ses deux petites roues latérales ajoutées pour l’équilibre de l’apprentissage, est dressée sur la banquette avant, sur une couverture rouge. Le conducteur casqué, capitaine de ce caboteur terrestre, s’élance dans le trafic. À deux pas, des scooters sont protégés par des plaids colorés. En chemin, chez Brand Collection, j’achète pour cinq dollars un superbe sweat vert, blanc et bleu où se lisent les mots Chicago Illinois. Le magasin déborde de portants chargés d’un abondant stock de vêtements. Plus avant, nous entrons chez May Bakery & Café pour acheter une douceur pour dîner dans la chambre. Avant de sortir, comme à chacune de nos venues, je regarde la vitrine murale embellie de gobelets blancs dispersés dans un écrin de lumière chaude qui transforme leur blancheur ordinaire en une lueur dorée. L’ensemble dégage une beauté insolite où la banalité devient art et où l’objet utilitaire se pare d’une aura artistique. La lumière révèle l’essence cachée des choses simples de cette œuvre. Après une invitation à voir au-delà du visible et à contempler l’ordinaire avec des yeux neufs, Patrick et moi retournons à l’hôtel pour une dernière nuit à Seam Reap, le pays de la magie quotidienne...




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