En fin de matinée, nous marchons dans la ville des empereurs qui s’est parée d’une mélancolie scintillante sous la pluie persistante. Les gouttes tombent doucement, dessinant des arabesques sur les trottoirs luisants, tandis que les flaques capturent les reflets de la végétation et des créations humaines. L’air est imprégné d’humidité. Chaque souffle de vent murmure que la vie est un voyage. Nous avançons lentement pour éviter les flaques qui jalonnent le chemin. La marchande, avec qui j’échange quotidiennement des sourires, a étalé sur le bord du trottoir, à même le pavé mouillé, ses fruits et légumes qui s’alignent sur leurs différents supports dans une palette de couleurs. Ces trésors de la terre défient la grisaille ambiante en offrant un plaisant contraste à cette journée pluvieuse. D’autres vendeurs dans la rue marchande, vêtus de ponchos aux teintes vives, patientent sous la pluie, leur visage empreint de quiétude. Les scooters, fidèles compagnons, s’alignent aussi le long du trottoir, leurs selles perlées de pluie. Le va-et-vient des parapluies et l’écho des klaxons ajoutent une cadence animée à cette scène urbaine.
Plus tard, chez Pizza Company, Thâng prend notre commande. Il nous dit que son prénom signifie « winner » [gagnant]. Après le repas, la pluie tombe toujours. Nous nous promenons dans le centre commercial Vincom Plaza. Nous découvrons diverses arcades de jeux. Patrick se souvient quand, adolescent, il jouait à Space Invaders. Nous entrons dans la boutique de vêtements Nino Maxx. La jeune Toân nous accueille. Sa présence attentive m’accompagne durant la visite. J’achète un pull rouge orangé à moitié prix pour moins de dix euros. Quand nous sortons du centre, nous voyons que l’immense sapin de Noël devant l’entrée est en cours de défeuillage par une équipe de jeunes garçons. Nos pas nous mènent sous la pluie vers un petit lac artificiel dans les environs. Nous longeons le complexe résidentiel Huê Heritage dont la construction commence.
Parvenus au công [parc] Viên cây xanh [des arbres verts], nous nous promenons sous les palmiers élancés qui se mirent dans les eaux miroitantes du lac où se reflètent les camaïeux de gris du ciel. L’atmosphère bucolique est comme bercée dans une étreinte silencieuse. Les allées pavées baignées de pluie serpentent entre des pelouses verdoyantes et des arbustes taillés avec soin, témoins d’un équilibre entre nature et mains jardinières. Les lampadaires noirs surmontés d’un globe laiteux se dressent comme des balises intemporelles, éclairant mes pensées vagabondes. Alentour, les bâtiments aux façades anciennes semblent s’incliner devant l’harmonieuse végétation luxuriante favorisée par les pluies successives. Leur architecture empreinte d’histoire dialogue avec la modernité aux parois de verre du gratte-ciel de Pham dont la silhouette élancée se perd dans les nuages. Ce contraste subtil évoque le passage du temps et la rencontre des époques. Le discret parc aquatique m’invite à laisser mes pensées s’égarer dans une ambiance empreinte de poésie silencieuse.
Nous nous éloignons du lac en passant à l’angle du Lago Coffee House qui s’abrite plaisamment, portes et fenêtres ouvertes, dans une bâtisse de charme. À deux pas, le Coffee & Milk Tea Lê Bình, défraîchi par les années et les intempéries, se dévoile timidement dans un modeste bâtiment sur deux niveaux. Entre les deux rues parallèles suivies tour à tour se dressera le vaste complexe Heritage dont le coût de construction va se monter à quelque mille trois cents milliards de dôngs, soit plus de cinquante millions d’euros ; quelque sept cents appartements prévus pour environ deux mille personnes verront le jour. Nous prenons tranquillement, par des chemins de traverse, la direction de notre chocolaterie préférée. Je m’attarde devant le Cộng Cà Phê dont l’enseigne blanche en lettres capitales attire mon regard, telle une invitation chaleureuse, au cœur de cette journée pluvieuse, à admirer les façades de la superbe bâtisse qui l’abrite. Les balcons en fer forgé décorés de végétation suspendue, les tuiles rouges discrètes, les stores vénitiens en version vietnamienne partiellement déroulés, les volets bruns à persiennes, l’asymétrie du séduisant refuge épanoui sur quatre niveaux dans un harmonieux décalé, les nuances de vert vivantes et peintes, confèrent au café une aura de mystère colonial. Les scooters alignés sous des bâches colorées vers l’entrée témoignent du quotidien animé de la rue sous la pluie persistante. Les conducteurs des scooters en mouvement, arborant imperméable et casque, ajoutent une dynamique fluide à ce tableau qui m’enchante. Les gouttelettes de pluie presque palpables et l’air gorgé d’humidité enveloppent d’une atmosphère intemporelle cet attrayant refuge pour les citadins désireux de se réchauffer avec un café en s’abritant de la pluie, compagne incontournable de la mousson qui se termine à son rythme. Nous approchons de la chocolaterie. Je vois sur l’autre côté de la rue un grand garage Honda qui ne vend que des scooters.
Nhi, Vân et Anh, trois jeunes fleurs de printemps aux sourires éclatants, nous accueillent pour notre dernière venue chez Marou. Les Beatles chantent All you need is love. J’assiste à la création de mon tiramisu réalisé par la jeune Ynâ dont les doigts gantés se déplacent avec précision. Les Righteous Brothers chantent Unchained melody ; je me trouve transporté dans l’univers du film Ghost avec la palpitante Whoopi Goldberg. Je prends le temps de déguster le tiramisu en sirotant du thé vert. Patrick savoure un cheese-cake en sirotant un cappuccino. Des clients entrent et sortent. Un couple prend place sur la banquette vers l’entrée. Dean Martin chante Everybody loves somebody. Ce dernier interlude de bien-être chez Marou s’estompe. Quand nous quittons l’oasis de tranquillité gourmande, les Beatles enchaînent avec la chanson emblématique « Hey Jude ». Nhi nous offre un muffin au chocolat en cadeau, en plus de l’achat des deux muffins à la banane pour le dîner. Un Bristol s’offre à nous avec un message écrit en anglais que je traduis ainsi : « Cher Monsieur Patrick et Monsieur André, nous souhaitons que vous avez vécu une journée mémorable à la Maison Marou Huê. De la part du personnel adorable, avec amour ».
Nous retournons tranquillement à l’hôtel. Je m’attarde devant la trường tiều [école primaire] Lý Thuồng Kiệt où les élèves terminent leur journée de classe. Des parents attendent leurs enfants en scooter. Plus avant, j’arrête mes pas devant l’entrée de l’hôtel Senna flanquée de palmiers dont chaque tronc est enlacé en spirale par des guirlandes lumineuses. Une constellation de lanternes rouge écarlate danse légèrement sous l’auvent. Le message Bonne Année 2025 se dévoile en anglais en lettres dorées illuminées, escortées de pièces de monnaie flavescentes. Près de notre hôtel, nous constatons que la construction du building semi-circulaire ouvert à tous les vents a repris ; des échafaudages pourvus de filets verts montent progressivement à l’assaut des façades béantes sous le regard bienveillant du gratte-ciel Melia Vinpearl qui abrite le Vincom Plaza où nous avons déjeuné...

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