Lors du dernier petit déjeuner à Huê, je m’offre un petit festival tropical, telle une palette d’artiste. Des morceaux juteux de papaye, couleur de corail, dévoilent leur saveur à la douceur veloutée. Deux morceaux d’un fruit du dragon, pourpre comme un crépuscule, apportent leurs notes suaves. Un fruit de la passion, coupé en deux, révèle son trésor doré dans une constellation de pépins noirs nichés dans une gelée ambrée sucrée, légèrement acide et musquée. J’apprécie trois petites bananes à la peau tachetée à pleine maturité, à la saveur sucrée, tels des croissants de lune mûris par le soleil tropical. Je les accompagne de cacahuètes dorées, telles des graines précieuses, de cerneaux de noix et de dattes Medjool. La composition de ma collation, aux couleurs et aux saveurs variées, représente une ode à la splendeur de Gaïa, la terre nourricière à l’infinie générosité.
Nous quittons l’hôtel Thanh Lich un peu avant dix heures. Le taxi réservé est déjà arrivé. Phường nous conduit au Phú Bài International Airport sous la pluie qui tombe joyeusement, comme vache qui pisse, selon la métaphore savoyarde. Les conducteurs des scooters sont passés maître dans la conduite sur l’asphalte dégoulinant d’eau. Je vois des deux-roues qui surfent allègrement en aquaplaning sans rien changer à leur vitesse. Une petite trentaine de minutes après le départ, nous arrivons à destination. Je suis admiratif devant les toitures du terminal, une œuvre d’art majestueuse que j’apparente aux toits des pagodes et des palais impériaux. Les toitures aux courbes gracieuses se succèdent en se superposant en cascade de chaque côté du panneau solaire central triangulaire. Nous remercions Phường dont la conduite était douce et régulière. Nous entrons dans le terminal. En exagérant un peu, je dirais que nous sommes les seuls passagers en partance. Dans le vaste hall, j’attarde mon regard devant une création enchanteresse qui se déploie en mariant la magie des fêtes à la modernité aéronautique. Deux majestueux sapins de Noël s’élèvent tels des géants étincelants, leurs branches parées d’ornements rouges et d’étoiles dorées scintillantes. En arrière-plan, dans un bleu profond, des avions argentés fendent l’espace parmi des planètes colorées. Cette composition rappelle que même dans notre ère technologique, les êtres humains restent des rêveurs qui contemplent les étoiles, comme les bergers d’antan. Le Père Noël et son compagnon de neige au bonnet rouge veillent sur une constellation de cadeaux aux emballages chatoyants.
Nous nous rendons directement au comptoir de Viêt Jet Air pour pallier les difficultés rencontrées précédemment à Saigon liées à mes trois prénoms. Hier soir, sur le site de la compagnie, nous n’avions pas la main pour ajouter mes deux prénoms manquants. Contre toute attente, la jeune employée nous informe que cela n’a pas d’importance, alors qu’à Sài Gòn, il s’agissait presque d’une affaire d’État. Hier soir, lors de l’enregistrement en ligne, nous avions constaté que notre vol était supprimé et que nos places avaient été transférées dans un autre vol plus tard dans l’après-midi. Ce matin, l’employée nous dit que nous allons embarquer sur un troisième vol qui, cette fois, décollera plus tôt que le vol initial. Cette bonne nouvelle nous déconcerte et nous enchante. Munis de nos cartes d’embarquement fraîchement imprimées, avec mon seul prénom d’usage, nous allons faire enregistrer les valises cabine au guichet 36. Tout se passe à merveille en un tournemain. Nous prenons la direction du contrôle des passeports et de celui des bagages qui se déroulent en cinq minutes chrono. Les employés bavardent avec convivialité dans une plaisante décontraction.
Nous nous rendons ensuite au salon Sông Hương à l’attrayante décoration qui, comme souvent en Asie, fait la part belle aux teintes de rouge et d’or. Sur l’écran digital mural du salon, Patrick voit que l’horaire de notre vol VJ305 a changé. Le décollage est prévu à midi dix, soit quinze minutes plus tard que l’horaire annoncé. Via mon iPhone, j’échange des sms avec Eva Chen Xiao et ensuite avec Hương, le chauffeur du taxi qui va nous conduire à l’hôtel à notre arrivée à Sài Gòn. Il accepte spontanément de venir nous chercher avant l’horaire initialement prévu. Je feuillette distraitement le magazine Heritage où une carte pop-up fleurie se dévoile soudain en trois dimensions. Elle s’épanouit dans un jardinet enchanté où les pétales multicolores dansent dans un ballet orchestré par l’art du papier. Les fleurs, telles des notes de musique figées dans leur envol, composent une symphonie visuelle aux teintes d’orange, de bleu et de vert sur un fond corail chaleureux.
Une quinzaine de minutes avant midi, nous arrivons à la porte d’embarquement numéro trois. En chemin, j’admire les lanternes colorées et le sapin de Noël d’un café. Patrick voit atterrir l’avion qui va nous emmener à Sài Gòn. Je le prends en photo à son arrivée et vers le sas où les passagers vont débarquer. Nous embarquons à midi dix, à l’heure où l’avion devait décoller. Nous occupons les sièges 24 B et C, sans l’espace initial réservé pour mes jambes. L’Airbus A321 s’élève dans le ciel à midi trente-sept. Le hublot est trop loin pour prendre des photos ; je suis assis au bord de l’allée centrale. Graduellement, la clarté solaire emplit la carlingue ; Bonjour Soleil… cela fait une quinzaine de jours que nous étions privés de ta lumineuse présence. L’aéroport semblait « vide » de passagers et le vol est complet. Le ciel est bleu et voir l’azur est un plaisir. Je commence sur le Kindle la lecture du livre La route du temps de Philippe Guillemant. Une cinquantaine de minutes après le décollage, l’avion amorce sa descente. Le train d’atterrissage sort à treize heures trente-six. L’avion atterrit trois minutes plus tard. Je suspends ma lecture avec ces mots qui terminent l’introduction écrite par l’auteur : …devenir alors les magiciens de notre propre vie. La musique très rythmée et originale de la Ballad of Ho Chi Minh par Red Music International est diffusée dans la carlingue avant la voix cristalline de Quynh Anh qui chante « Hello Vietnam ».
Une trentaine de minutes plus tard, nous attendons l’arrivée des deux valises cabine. À quatorze trente, devant l’entrée du terminal, après avoir bavardé avec un couple de Paris qui retourne demain en France après la découverte de Sài Gòn et de Hanoï, nous attendons la voiture qui va nous emmener à notre hôtel. Le taxi arrive. Nous remercions le jeune coordinateur qui tient la feuille blanche A3 où mon nom est imprimé. Nous quittons l’aéroport. Hương, courtois et attentionné, nous dépose cinq minutes après devant l’hôtel Ciao2. La chambre 509 nous est attribuée. Nous déposons nos bagages, nous enfilons une tenue estivale et nous allons nous désaltérer. La température flirte avec les trente degrés. À quinze heures trente, nous sommes au Starbucks de l’hôtel Ibis situé à une dizaine de minutes de notre chez-nous d’une nuit à Sài Gòn. En guise de déjeuner tardif, nous savourons chacun un délicieux pain aux raisins tiédi en sirotant une boisson chaude ; cappuccino pour Patrick et chocolat chaud Signature au lait d’avoine pour moi.
Après des instants plaisants, nous nous rendons au proche centre commercial Menas Mall. Les décorations de l’entrée dévoilent un charme fleuri. Des cerisiers aux fleurs roses se montrent un peu partout. Nous allons chez Menaz Gourmet dont la décoration intérieure et extérieure se montre féerique. La réalité se fond avec l’imaginaire dans des espaces empreints de poésie et de symbolisme, tels des fragments de rêves éveillés. Une ruelle de cerisiers artificiels en fleurs évoque en moi un voyage au cœur du Japon en rappellent la philosophie du mono no aware, cette douce mélancolie face à l’impermanence des choses, un concept esthétique et spirituel utilisé par Motoori Norinaga dans son interprétation du Genji monogatari. Les lanternes rouges suspendues, semblables à des étoiles terrestres, qui nous guident dans la ruelle imaginaire, diffusent une lumière chaleureuse. La couleur rouge stimule notre attention en évoquant l’énergie vitale. Les décors nous transportent dans un univers où passé et présent coexistent harmonieusement. Une rue virtuelle illuminée aux multitudes d’enseignes nous plonge dans des heures nocturnes saturée de néons et d’éclairages variés, tel un kaléidoscope de culture populaire et de traditions. Il me semble voir un petit dirigeable éclairé de l’intérieur par une lumière cyan. La rue célèbre le mouvement constant de la vie. Une fois la ruelle et la rue derrière nous, chez Bread Talk, nous achetons à Kim, une jeune fille au sourire timide, une brioche et un petit pot de confiture aux fruits de la passion. Nous marchons sur un tapis vert parsemé de flocons de neige artificiels, sous les lumières scintillantes d’une arche ornée d’un ruban rouge, telle une traversée entre l’année qui s’est terminée et celle qui vient de commencer. Nous suivons ensuite une autre ruelle à l’ambiance féérique bordée d’un café parisien. Les pavés gris et blanc en mosaïque dessinent des motifs ondulants qui rappellent les vagues ou des chemins sinueux. La présence d’un soldat Casse-noisette géant ajoute une touche de magie en évoquant des contes hivernaux où le réel bascule dans le merveilleux. Toutes ces ambiances, qui créent des fragments de mondes idéalisés, apaisent l’esprit tout en stimulant l’imagination. Je me fais la réflexion que la perception du promeneur est façonnée par cet environnement où chaque détail est là pour éveiller une émotion ou un souvenir.
Nous entrons chez Mena Gourmet. Un haut robot cubique blanc et noir se promène dans les allées du luxueux magasin en débitant en continu des propos incompréhensibles pour nous. La jeune Phạm nous accueille à la caisse et nous offre des petites enveloppes allongées et décorées après mon souhait de bonne année. En sortant du magasin, quand je dis à Patrick que la décoration est magnifique, la dame asiatique élégante qui passe à ma gauche se met à rire. Elle m’adresse la parole en français et nous accompagne jusqu’aux ascenseurs en bavardant. Nous revenons à l’hôtel en cheminant sur des trottoirs plantés d’arbres dont les ramures tombantes nous invitent à serpenter entre les branches basses. Le long de la route à grande circulation que nous suivons, les deux-roues constituent un fleuve en parallèle du flot des voitures. Une symphonie harmonieuse dont la partition mélodieuse est libre de toute fausse note…





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