La pensée de nous régaler nous invite à aller déjeuner chez Golden Pumpkin. Sina nous accueille. Non Phary, une agréable jeune fille gracile, nous apporte les rouleaux de printemps. Les autres plats arrivent au rythme de leur préparation en cuisine. Nous les savourons tout en bavardant de la rétrocausalité et de l’impact sur la vie des gens en partant du postulat qu'une cause future entraîne un effet sur une conséquence du passé.
Après le repas, nous allons voir si Bron est disponible pour nous emmener à bord de son tuk-tuk. En chemin, je m’attarde ici et là devant différents hôtels de charme, à la façade attrayante de créativité, qui se dressent comme des poèmes architecturaux, chacun racontant une histoire unique, teintée de culture avec une touche de rêve. J’admire le Palais doré de la sérénité à la façade couleur miel et aux arches élégantes où fleurs et jardinières agrémentent les fenêtres. La Maison aux balcons solaires brille comme un soleil dérobé dans une cage dorée avec ses colonnes safran et ses balcons à trois pans ouverts ornés de balustrades ajourées qui offrent une vue sur le monde extérieur. Le Temple-hôtel aux gardiens mythiques est une ode à la tradition khmère avec son fronton et son porche ornés de motifs sculptés dignes de la magie d’Angkor Vat. Les deux lions gardiens à l’entrée veillent sur les clients en quête de découverte. L’hôtel Paris Angkor mêle charme européen et esprit cambodgien dans une façade harmonieuse. Les statues dorées mythologiques des deux apsaras veillent sur les visiteurs comme des muses bienveillantes, tandis que les balcons ocre rouge rappellent les façades d’un Paris exotique transporté en Asie. L’entrée invite à un voyage entre orient et occident. Je me fais la réflexion que ces hôtels représentent quatre chapitres d’un récit enchanteur que Siem Reap murmure à ceux qui prennent le temps d’écouter.
Leang nous accueille en l’absence de Bron, partie en promenade avec des touristes. Il nous propose ses services. Nous acceptons. Nous allons acheter deux billets à l’Heritage Walk où une autre charmante hôtesse nous assiste devant une des bornes automatiques interactives. Leang, le sourire éclatant, nous attend à la sortie du centre commercial. Nous prenons place sur la banquette arrière en similicuir noir de l’élégante cabine blanche et bordeaux, pour éviter le terme remorque, trop réducteur, car le tuk-tuk incarne une culture et un mode de vie. Je prends appui sur un petit marche-pied assorti à la couleur bordeaux des accoudoirs. Le toit vert, tel un abri recherché, va nous protéger des caprices du soleil tropical, exubérants aujourd’hui malgré les nuées qui voilent de temps à autre l’astre de vie. Les roues, ornées de jantes soignées, apportent une touche de raffinement. Nous partons. Leang roule vite. Les ouvertures latérales laissent entrer la brise chaude et les bruissements de la ville.
Une vingtaine de minutes plus tard, après être passés devant Angkor Vat, nous traversons la majestueuse porte d’Angkor Thom. Leang nous dépose devant le temple Bayon où, voici des lustres et des lustres, les armées khmères et chams se rassemblaient, après s’être combattues férocement, pour une cérémonie commune dédiée à la victoire et à la paix. Des fresques dans le temple montrent les soldats des deux camps, marchant côte à côte en harmonie, qui respectent les règles de guerre et les traditions du retour à une coexistence pacifique.
Un lac miroir offre de prendre de belles photos du temple qui se mire dans l’eau calme. Nous faisons lentement le tour de ce joyau mystique d’Angkor Thom construit à la fin du douzième siècle sous le règne du roi Jayavarman VII, un chef-d’œuvre de l’Empire khmer, une symphonie silencieuse. À l’origine, une cinquantaine de tours, similaires à celles qui ont traversé les siècles, étaient ornées de plus de deux cents visages grandioses, chacun affichant un sourire énigmatique. Selon le conteur qui raconte l’histoire, ces visages représenteraient celui du roi Jayavarman VII ou celui du bodhisattva de la compassion Avalokiteshvara. Le temple est une représentation symbolique du Mont Meru, centre mythique du cosmos dans les croyances hindoues et bouddhistes. Ses trois niveaux superposés évoquent les mondes inférieur, intermédiaire et supérieur.
Le temple semble tout droit sorti d’un rêve bien lointain sculpté dans la pierre. Des visages géants, aux traits altérés par les ans, devenus temporairement intemporels, nous offrent leurs sourires énigmatiques. Certains semblent dire Bienvenue dans l’éternité. Tournés vers les quatre points cardinaux, ils nous suivent du regard avec bienveillance tout au long de notre découverte. Nous effleurons le labyrinthe de couloirs, de galeries, de tours, de fresques et de bas-reliefs détaillés qui racontent des épopées héroïques et des épisodes de vie du quotidien, comme pour défier l’oubli. Ces couloirs et ces galeries, secrets et inspirés, nous content que la vie est un labyrinthe à explorer dans l’ombre de sa bienheureuse imprévisibilité. Malgré son chaos apparent, le temple m’offre progressivement une sensation d’apaisement. Je me laisse envelopper tout doucement par son aura intemporelle. Des singes se promènent un peu partout, à la probable recherche de nourriture, laissée distraitement par certains visiteurs. Mon regard s’attarde sur un macaque crabier. Les macaques sont connus pour leur adaptabilité et leur comportement sociable, vivant en groupes multimâles composés de plusieurs dizaines d’individus. À l’ombre des ruines, le petit macaque à la silhouette gracile, assis sur la pierre d’un encadrement usée par le temps, entouré de pétales éparpillés comme des offrandes oubliées, semble méditer dans une douce et joyeuse paix de l’esprit. Sous le ciel cambodgien, il devient le gardien silencieux d’un passé glorieux, témoin d’une civilisation qui danse encore dans les murmures du vent.
Son chant discret et le bruissement des feuilles tropicales, qui font écho aux murmures de cet ancien royaume sculpté dans la pierre, nous invitent à musarder, à contempler, à nous laisser porter par cette atmosphère intemporelle. Tout en rêvassant, je me dis avec un soupçon d’humour que le temple Bayon ressemble à feu le mari excentrique Henri de feu ma tante Yvonne qui appelait cacahuète ma sœur Thérèse dans son enfance lors de réunions de familles : fantastique, mystérieux, mais prêt à nous accueillir avec un sourire énigmatique et une histoire fascinante à nous raconter. Les minutes s’envolent sur les ailes des papillons du temps. Le Bouddha qui trône au centre du temple sous le Naga restera en dehors de nos regards. Sous celui d’un visage engageant, je m’attarde devant un tetrameles nudiflora, connu sous le nom de spung en khmer. Cet arbre majestueux est emblématique des temples d’Angkor, notamment Ta Prohm et Banteay Kdei, où ses racines spectaculaires enlacent les pierres millénaires, créant une fusion saisissante entre la nature et l’architecture. C’est le souvenir prégnant que j’ai gardé de mon enfance et que je n’ai pas encore retrouvé à Siem Reap. Le spung, tel un poème vivant, un géant serein, me raconte l’histoire du temps. Ses racines, semblables à des bras puissants et sinueux, s’agrippaient autrefois aux vestiges des temples comme pour les protéger. Elles serpentaient sur la pierre avec une grâce sauvage, défiant les années et les hommes. Son tronc élancé s’élève vers le ciel, portant une couronne de feuillage qui danse avec le vent. La lumière dorée du soleil caresse son écorce rugueuse, révélant des teintes d’ocre et de gris qui témoignent de son âge vénérable. Cet arbre, cet ami, incarne la beauté sauvage et indomptable de la nature, une force qui transcende le temps et rappelle humblement que toute création humaine finit par se fondre dans l’éternité du vivant. Quand nous quittons ce lieu empreint de magie, je me pose une question avec humour : Est-ce moi qui ai contemplé Bayon ou est-ce Bayon qui m’a contemplé ? Les secrets murmurés par ce royaume oublié m’apportent plus de questions que de réponses ; c’est probablement le charme des grands mystères de notre monde.
Nous rejoignons Leang qui bavarde avec un homme. Son tuk-tuk est stationné vers l’endroit où il nous a déposés. Pendant que je prends quelques photos, Patrick se joint à la conversation. Nous retournons au cœur de la ville. Nous dépassons un long tuk-tuk chargé d’une multitude de paniers tressés et de coquettes et attrayantes maisonnettes colorées en modèles réduits. Un balai, qui émerge sous le toit plat, pointe vers l’horizon. Leang s’arrête sur le bas-côté pour nous demander de visiter brièvement un magasin d’artisanat. Si nous acceptons, il recevra des coups de tampon sur une carte, du genre de celle de fidélité proposée par les cafés. Une fois la carte complétée, il recevra un cadeau pour son enfant. Nous acceptons. Dans les minutes suivantes, nous visitons le magasin Silk & Statues dont l’offre n’a rien à envier au musée que nous avons visité hier. Les soies, aux couleurs vives et variées, sont magnifiques de beauté. J’ai un coup de cœur pour un grand tableau féerique en bois où des éléphants en relief vivent leur vie dans le bien-être. Nous rejoignons ensuite Leang qui nous dépose devant le Starbucks situé près du marché ancien. Nous arrondissons la somme convenue, à la grande joie de notre chauffeur. Keed, qui nous reconnaît, nous accueille avec un radieux sourire. Nous sirotons une boisson chaude en testant la saveur d’un tiramisu. L’interlude de délassement s’estompe. Nous prenons le chemin du retour tout en flânant. Nous entrons chez Rachna Book Center où Thyda nous accueille. Son jeune collègue grimpe un escalier quatre à quatre pour voir dans un rayonnage du premier étage le nombre de livres du Petit Prince disponibles. Pour une dizaine de dollars, nous achetons les quatre exemplaires à offrir. Plus avant, à l’angle de deux rues, je m’attarde devant un tuk-tuk boutique. La marchande vend des œufs blancs répartis dans plusieurs paniers. Un instant plus tard, nous entrons dans la boulangerie pâtisserie restaurant Le Pain du Cœur. Un vélo rouge fleuri décore la façade. Nous achetons une galette des Rois à la frangipane à une jeune fille coiffée de la casquette chic british de la tenue vestimentaire du magasin. Elle revient à huit dollars, soit trente-trois mille deux cents riels, la monnaie nationale utilisée au Cambodge.
À l’heure où le soleil décline et peint le ciel de nuances dorées, près de chez nous, nous assistons à la sortie des classes de l’école primaire Arizon. Les enseignes dorées brillent sous les rayons déclinant du soleil. Le trottoir déborde de parents venus chercher leur enfant en scooter. Le ronronnement des moteurs et les éclats joyeux des voix d’enfants chargent l’air d’une douce cacophonie. Les casques et les vêtements bariolés forment une mosaïque où chacun trouve sa place dans un joyeux brouhaha. Je me mélange à la foule. Je suis dans une fresque animée de vie et d’énergie. Je me sens bien dans l’effervescence de la sortie scolaire, entouré de cette marmaille qui s’agite, qui braille, qui sautille, qui gesticule, un sac d’école suspendu à l’épaule ou porté en sac à dos. La vie urbaine se mêle à la tendresse familiale dans ce moment suspendu entre le tumulte et l’allégresse. Chaque enfant se fraie un passage pour rejoindre le parent venu le chercher. Ma présence insolite m’offre des sourires. Cet épisode quasi quotidien représente une célébration bruyante et vibrante de la vie elle-même…





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