dimanche 12 janvier 2025

Samedi 11 janvier 2025 - Un majestueux éléphant noir se dévoile lors de notre flânerie au cœur de Siem Reap...

    Nous sortons de l’hôtel en fin de matinée pour aller déjeuner. En chemin, au cœur d’un carrefour, trône le vestige d’un géant végétal, amputé mais invincible. Ses bras mutilés tendus vers le ciel semblent murmurer des récits anciens à l’ombre d’un lampadaire compagnon. Plus avant, je ralentis mes pas devant ce qui ressemble à un petit train culinaire, composé d’une locomotive et de deux wagonnets. Sous l’ombre apaisante d’un grand arbre, ces trois échoppes ambulantes, ornées de fruits éclatants et d’affiches bariolées, apparemment reliées, animent la rue de leur apparence colorée. Dans cette toile vivante, les scooters, chargés de paniers pour certains, glissent comme des pinceaux sur l’asphalte caressée par le soleil qui dessinent des ombres. Nous traversons la rue qui s’est parée d’une cascade de fils irisés suspendus dans les airs.

    Nous arrivons devant le restaurant Elia Green Kitchen où nous allons déjeuner. La bâtisse à l'angle de deux rues, sur deux niveaux, où le bleu et le blanc dominent, se dévoile telle une hymne à l’élégance coloniale et à la luxuriance tropicale. La cascade de plantes suspendues, qui embellit les façades, cache partiellement les fenêtres ouvertes aux encadrements bleu vif de l’étage supérieur. Les palmiers, qui dansent au rythme des brises légères, couronnent de leur ramure le toit du bâtiment. Nous traversons la terrasse pour prendre place au rez-de-chaussée entièrement ouvert sur les deux rues perpendiculaires. Dany nous accueille. Elle prend la commande. Pendant la préparation du repas, je publie sur Google map un avis sur le restaurant New Leaf Eatery. Une musique d’ambiance se mêle au brouhaha des conversations. Des ventilateurs au plafond brassent inutilement l’air, la température étant agréable. Celui au-dessus de notre table est arrêté à ma demande. Des dolmas, des rondelles frites de courgette, de l’houmous et une salade d’aubergines, servis avec du pain pita chauffé, composent la partition de notre menu.

    Après un déjeuner, somme toute frugal, nous décidons d’aller déguster une coupe glacée à l’Heritage Walk. Auparavant, Patrick achète un sac chez la marchande où je me suis procuré le pantalon khmer que je porte aujourd’hui. Nous prenons le tuk-tuk de monsieur Chhin pour aller vivre ces instants de douceur. Nous montons dans la carriole rouge au toit vert et aux sièges bleu nuit, liserés de jaune. Le chauffeur emprunte une voie qui nous éloigne. Il semble n’avoir pas compris où nous allions. Il enlève son casque et c’est Patrick qui le guide dans les rues dans un jeu de rôles inversés. Le long d’une rue bordée de palmiers, je vois des tuk-tuk élégants qui somnolent, comme des carrosses prêts à s’éveiller, devant une cascade de lanternes multicolores qui se balancent au gré du vent, suspendues entre rêve et réalité. Nous nous arrêtons près de l’Heritage Walk. Nous arrondissons le prix de la course. Monsieur Chhin est content. Il repart en oubliant d’enfiler son casque. Nous allons chez Swensen’s où nous commandons deux coupes de glaces matcha et chocolat. Pendant la préparation, Patrick transfère ses affaires dans le nouveau sac. Je dépose l’ancien sur la console centrale d’un duo en bois jaune présent devant le vitrage. Il est vite repéré par une employée du centre commercial. Un agent vient le chercher. Aura-t-il une nouvelle vie ou ira-t-il à la poubelle ? Les coupes créatives sont un régal. La franchise existe depuis près de quatre-vingts ans. Cela se comprend, car les glaces sont exquises. Après ces instants de détente gourmande, nous retournons au marché ancien. Avant de quitter le centre commercial, je prends une photo de l’atrium inférieur où une aire de jeux est venue remplacer celle des manèges et décorations de Noël. Nous montons à bord du tuk-tuk de Cambodia. Nous prenons place sur la banquette arrière en tissu orange, bordée de franges. Il nous dépose cinq minutes plus tard devant le marché.

    Nous entrons par une des multiples venelles qui débouchent toutes sur les rues alentour. Je m’attarde un instant devant une femme qui, après avoir coupé la couronne et  l’écorce, entaille artistiquement un ananas pour extraire les yeux noirs restés sur le fruit. Une couturière s’active sur une des deux machines à coudre, en repos à notre première venue. Je suis toujours fasciné par l’abondance qui règne dans le marché. Des piles de foulards et d’écharpes ressemblent à des gratte-ciel de couleurs vives. Patrick achète une chemise khmère. Je m’attarde devant un tableau de rêve d’Angkor Vat et devant celui de deux éléphants dont les trompes dessinent un cœur. Après une bonne vingtaine de minutes d’émerveillement, nous allons nous promener le long de la rivière. Nous traversons un pont aux arches artistiquement décorées dont les mots sur le portique signifient Festival de la prospérité. Un immense panneau à l’entrée du pont annonce le festival Bon Om Touk [fête de l’eau] qui se déroule lors de la pleine lune après la saison des pluies qui se termine vers la fin octobre. Il célèbre la fertilité des eaux de la rivière Tonlé Sap et du fleuve Mékong. Le festival est marqué par un phénomène rare dans le monde : l’inversion du sens du cours d’eau de la rivière Tonlé Sap, issue du lac du même nom. Nous avons pu observer ce phénomène à deux reprises lors de notre dernier road trip aux États-Unis d’Amérique. Le Bon Om Touk et le Nouvel An Khmer sont les deux fêtes majeures pour les Cambodgiens. Un scooter arrive sur le pont avec un chargement de bois dans la remorque. Tel un clignotant humain, une femme assise jambes allongées sur les rondins tend le bras gauche pour tourner ; une plaisante vision insolite ! Nous voyons une ancienne roue à eau au bord d’une rive. Nous tombons sur le charme d’un pont couvert qui enjambe la rivière Siem Reap. Sous son toit de tuiles orangées, patinées par le temps et le soleil, il abrite une passerelle en bois qui invite à la rêverie. Nous approchons. Nos pas résonnent doucement sur les planches, comme une mélodie murmurée par la rivière en contrebas. Les poutres sombres et solides, ornées de motifs élégants, rappellent l’héritage artisanal de la région. De chaque côté, des balustrades croisées bordent le passage. Nous prenons place sur un banc le long d’une balustrade. Le toit aux courbes gracieuses nous protège du soleil. Une vue apaisante sur les eaux calmes, où se reflètent les palmiers et le ciel d’azur, s’offre à nous. Je me dis que  le pont, en reliant les deux rives, relie également le passé et le présent dans une harmonie douce et intemporelle. Un bambin passe avec sa toute jeune maman qui s’arrête près de nous pour plier le bas du pantalon de son fils qui touche le sol. L’enfant me regarde avec attention de ses iris presque noirs. Quand il s’éloigne, je dirige mon regard à plusieurs reprises sur un tuk-tuk familial stationné vers l’entrée du pont que nous avons empruntée. Les échoppes en arrière-plan débordent de couleurs et de textures. Je vois un homme au polo orange vif assis sur un banc en pierre à côté du tuk-tuk. Son jeune fils habillé en rouge est allongé à côté de lui. Le père se penche avec douceur sur sa tête. Lui raconte-t-il une histoire ? Des minutes plus tard, dans ces instants du quotidien, sur le même banc, la mère est assise près de son fils qui a changé de position. Le père s’est éloigné. La mère assemble les longs brins de paille d’un balai. Plus tard encore, d’autres membres de la famille arrivent avec un autre enfant. Tout ce petit monde monte à bord du tuk-tuk familial, tel un point d’ancrage, quand nous nous levons.

    En sortant du pont couvert, un enfant cambodgien approche et nous demande des dollars le plus naturellement du monde. Patrick sort son carnet de voyage où les billets apparaissent comme par enchantement devant les yeux de l’enfant. Patrick lui en donne deux. Il en souhaite un troisième qui rejoint les deux autres dans sa main. Avant que j’aie le temps de lui demander son prénom, fou de joie, il détale comme un lapin. Nous le voyons rejoindre son père. À quelques pas, j’admire une statue érigée au bord de la rivière qui incarne une divinité hindoue à quatre visages et à quatre bras. S’agit-il de Brahmā, le dieu créateur de l’hindouisme, souvent représenté avec plusieurs visages pour signifier sa vision omnisciente des quatre directions et son lien avec les Védas ?

    Dans les minutes suivantes, je tombe en admiration devant un majestueux éléphant noir, à la stature imposante, qui semblait prêt à charger, avant la faille temporelle qui l’a figé dans une minute de temps dans le futur à Siem Reap. Ses défenses blanches et son regard vif semblent raconter des histoires anciennes mouvementées, des récits de jungles luxuriantes et de royaumes oubliés. Sur son dos, deux figures humaines, comme sorties d’un conte épique, pointent leur arme vers l’horizon. En arrière-plan, les bâtiments à la couleur rouge saumon de la Banque nationale du Cambodge apportent une note de féerie architecturale. L’éléphant, symbole de force et de sagesse, semble murmurer à la ville : Souviens-toi de tes racines tout en embrassant le présent. Depuis que j’ai consacré à Jumbo la seconde partie d’un des chapitres de mon roman en cours d’écriture sur notre voyage au Royaume du Siam, les éléphants sont devenus pour moi des gardiens de souvenirs précieux, des âmes majestueuses qui portent en elles la sagesse des âges et la mélancolie des horizons lointains. Ils incarnent la beauté fragile de la nature, un lien indéfectible entre le passé et le présent, et chaque rencontre avec eux ravive en moi une tendresse infinie, une danse d’émotions où se mêlent émerveillement et respect. Près de l’éléphant baigné de la magie de ma vision, je vois tourner le tuk-tuk dépassé hier en revenant du temple Bayon, celui qui transportait les paniers et les maisonnettes en modèles réduits ; quelle coïncidence !

    Nous prenons la direction du Starbucks de l’ancien marché pour nous désaltérer. En chemin, au début de Pub street, je contemple un disque solaire suspendu dans le ciel, comme une fenêtre ouverte sur un autre monde. L’astre rougeoyant et flamboyant embrase un océan de feu, ses vagues écarlates dansant sous un crépuscule éternel. Une maquette ornée des silhouettes d’Angkor, suspendue sous le disque, célèbre le royaume mystique. Les guirlandes scintillantes de la rue, déjà admirées, ajoutent une touche de parade entre le passé et le présent. Plus avant, nous passons devant une voiture noire ancienne qui anime l’entrée d’un café restaurant pourvu partiellement d’une rampe semi-circulaire qui mène au premier étage. Sur fond de ciel bleu, un panneau stop m’incite à le photographier pour montrer la traduction en cambodgien sur le blog. Keed nous accueille au café. Thé Earl Grey et camomille sont sirotés. Nous réservons sur mon iPhone, via le site de Booking, une excursion emblématique à vivre demain. Les minutes s’égrènent comme des perles de pluie sur une feuille de bananier.

    En revenant à l’hôtel, nous passons à nouveau devant la marchande, assise sur le trottoir devant sa boutique ouverte sur la rue, qui insère des feuilles en couleurs, rose et jaune, dans une ramette de papier blanc. Nous ignorons le motif de cette pratique ! Plus avant, devant la 10 January 1979 High School, nous assistons à la sortie des classes, totalement différente de celle d’hier. Avant de sortir de l'école, les élèves adolescents, tous en pantalon bleu marine et chemise blanche, sont réunis en groupe sur une esplanade, le regard tourné dans la même direction. Reçoivent-ils un message avant de sortir ? Quand les élèves se séparent, une nuée envahit le chemin vers la sortie où les familles attendent leurs enfants à bord de leur scooter.

    Le Lycée du 10 Janvier 1979 est un établissement éducatif fondé après une période charnière dans l’histoire du pays. Il porte le nom d’une date symbolique qui coïncide avec le début de la réhabilitation du système éducatif cambodgien après des années de guerre et de destruction. Ce lycée a joué un rôle crucial dans la réintroduction de l’éducation formelle au Cambodge, permettant aux jeunes de reprendre leurs études interrompues par les événements tragiques des années précédentes.

    Le mercredi 10 janvier 1979 est une date marquée par les événements qui ont suivi la chute du régime des Khmers rouges. Début 1979, le pays est en pleine transition suite à l’invasion vietnamienne qui a débuté le 25 décembre 1978 et qui a conduit à la libération de Phnom Penh le 7 janvier 1979. Les troupes vietnamiennes, en collaboration avec les forces cambodgiennes anti khmers rouges, ont réussi à renverser le régime de Pol Pot, qui a été responsable de la mort de près de deux millions de Cambodgiens entre 1975 et 1979 par le biais de massacres, de famines et d’exécutions. Cette date est considérée comme un tournant majeur dans l’histoire du Cambodge, marquant la fin d’une période de terreur et le début d’une nouvelle ère sous un gouvernement pro-vietnamien. Après la libération de Phnom Penh, un nouveau gouvernement a été formé, connu sous le nom de République populaire du Kampuchéa, laquelle a été officiellement proclamée le 8 janvier 1979. Ce gouvernement a été soutenu par le Vietnam et visait à reconstruire le pays après les terribles ravages causés par le régime khmer rouge…









































































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