En fin de matinée, nous allons au Heritage Walk pour acheter un billet pour retourner dans le site des temples d’Angkor. Nous passons devant le mur en briques qui progresse. Une fois la transaction effectuée sur la borne automatique interactive, nous décidons de prendre un tuk-tuk pour nous rendre au restaurant New Leaf Eatery. Pov nous convie à monter à bord de son tuk-tuk à la carrosserie violette et aux banquettes gris clair. Cinq minutes plus tard, Sopheap nous accueille. Pendant la préparation des mets, je publie un avis sur les répliques miniatures des temples d'Angkor sur Google map. Nous nous régalons. Avant de quitter une dernière fois le restaurant, je montre à Sopheap sur l’écran de l’iPhone l’avis que j’ai publié. Nous nous souhaitons le meilleur. Elle me caresse le dos amicalement.
Dans la rue, un tuk-tuk à la carrosserie rouge et aux banquettes roses arrive. Rean nous accueille. Nous montons à bord. Il va nous transporter et nous promener cet après-midi dans le site d’Angkor. À un moment donné, nous voyons la grande statue d’une apsara au cœur d’un rond-point. Après une vingtaine de minutes de trajet, le visage baigné du souffle chaud d’Éole, nous arrivons au temple de Ta Prohm. Rean nous indique où le retrouver après la visite, le mot exploration n’étant plus de mise après les interventions humaines. Les temples d'Angkor ont perdu l’atmosphère de mystère présente lors de l’exploration en 1860 d’Henri Mouhot. C’est dans la jungle qu’il découvre les temples d’Angkor. Deux ans auparavant, après avoir reçu le soutien de la Royal Geographical Society et de la Zoological Society of London, l’explorateur français entreprend un voyage vers l’Indochine. Il explore successivement le Siam, le Cambodge et le Laos. Ses expéditions sont marquées par des conditions difficiles et des rencontres fascinantes avec les populations locales. Bien qu’il ne soit pas le premier Occidental à accéder aux temples d’Angkor, il est le premier à en avoir fait une description détaillée qui suscita un intérêt croissant pour le site. Dans ses carnets de voyage, il décrit les temples comme étant plus majestueux que tout ce que la Grèce ou Rome avaient laissé derrière elles. Ses carnets contiennent des descriptions et des croquis qui capturent l’essence des paysages qu’il a admirés et des monuments qu’il a rencontrés. Ces œuvres ont été publiées après sa mort dans le livre Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos. À l’époque de Pierre Loti, le temple était encore niché au cœur de la jungle. Aujourd’hui, la jungle a disparu.
Pour accéder au site par l’entrée est, nous franchissons l’enceinte grâce à un pont constitué de hauts escaliers en bois. Nous marchons sur une large allée en terre ocre rouge plantée d’arbres élancés. De la musique se laisse entendre. Sous un abri modeste fait de feuilles séchées et de bois, un groupe de musiciens interprète des mélodies traditionnelles khmères ; certains se déplacent avec béquilles et jambe artificielle. Leur musique est jouée avec divers instruments traditionnels dont le tro [vièle à archet] et le khim, un instrument à cordes. Les mélodies résonnent plaisamment dans l’air chaud. Nous déposons une obole dans la coupe dorée. Plus avant, au loin, je vois une fillette qui arrive en courant. Elle croise Patrick et semble se diriger vers moi. Elle s’arrête, lève les deux bras en me regardant. Elle porte un pantalon et une chemisette en coton décorés de motifs enfantins qui contrastent avec la terre ocre. Elle s’approche de moi en ouvrant les bras. Je lui souris et je fais mine de continuer mon chemin. Elle s’agrippe à ma jambe gauche pour me retenir. Ensuite, elle joint ses petites mains dans un geste de salutation. Elle lève la tête, me regarde droit dans les yeux et m’offre alors un sampeah en s’inclinant vers moi. Je suis à la fois surpris et honoré. J’ignore ce qui la motive. Je pense à Dy Sreyneang. Il y a probablement de la magie dans l’air. Un homme s’est approché. S’agit-il du père de la fillette ? Il semble tout aussi étonné que moi. Appartient-elle à un autre monde, un monde où candeur et magie coexistent en harmonie ? S’agit-il d’une apsara venue du passé ? Je m’émerveille de sa présence. Le vent léger nous caresse ajoutant une touche d’éphémère à cet épisode presque irréel. Serait-elle un pont entre deux mondes : celui des rêves d’enfance et celui des légendes khmères. Dans ce décor atemporel, elle ressemble à une apparition, telle une étoile filante qui traverse le jour pour illuminer mon cœur de sa poésie infantile. Après ce présent, elle continue son chemin. Je rejoins Patrick qui a pris de l’avance.
Nous approchons du temple. La nature et l’architecture s’entrelacent dans une danse éternelle. Les arbres géants, tels des gardiens silencieux, étendent leurs racines tentaculaires sur les pierres anciennes, enveloppant les murs dans une étreinte à la fois protectrice et intrusive. Dans une vision surréaliste, ces racines, semblables à des bras de créatures mythiques, rampent comme des serpents sur le sol, s’insinuent dans chaque fissure, fusionnant le monde végétal et minéral en une œuvre d’art vivante. Je pense aux montres molles de Dalì. Je commence à voir le reflet de mes souvenirs d’enfance. Les tetrameles nudiflora, avec leurs troncs imposants et leurs branches qui s’élancent vers le ciel, évoquent en moi des piliers célestes reliant la terre au divin. Un peu partout où nos regards se posent, nous voyons leurs racines qui serpentent comme des veines pétrifiées, nous racontant des histoires millénaires. Je trouve que le temple de Ta Prohm respire une magie subtile. Sommes-nous dans un royaume enchanté ? Les ruines dégagent une aura mystique. Je m’imagine que ces arbres sont des esprits anciens figés dans le temps pour veiller sur ce temple sacré. Nous sommes les témoins d’un spectacle unique, un dialogue silencieux entre l’éphémère et l’éternel. Par endroits, nous marchons sur des passerelles en bois quand les pierres au sol sont par trop envahissantes. Ta Prohm chemine aussi sur une passerelle, une passerelle vers un autre monde, un lieu où l’imaginaire prend vie dans un conte intemporel.
Ces arbres majestueux, qui ont survécu dans mes souvenirs, s’élèvent avec une grâce surnaturelle en défiant les siècles et les pierres. Leurs racines, semblables à des tentacules de géants endormis, enlacent tendrement les ruines, comme si elles cherchaient à les protéger ou à les absorber dans leur étreinte. Les pierres du temps, les pierres du temple, usées par le temps, portent les cicatrices des saisons qui se succèdent. Les branches effleurent les nuages comme si elles murmuraient des secrets aux étoiles. Sous le ciel en mouvement, entre ombre et lumière, ces arbres sont des gardiens magiques, des ponts entre deux mondes : celui des hommes et celui des esprits. Peut-être sont-ils nés de sortilèges anciens, de graines enchantées qui ont germé pour veiller sur ce lieu sacré. Chaque feuille frissonne d’une énergie invisible. Chaque racine vibre au rythme d’une mélodie oubliée. C’est un tableau où la nature reprend ses droits avec une poésie sauvage, transformant la pierre en chair vivante et le passé en un rêve éveillé. Je regarde une femme en longue robe rouge, écarlate comme une flamme vive, qui a pris la pose pour une photo au pied d’un arbre majestueux et imposant s’élevant vers le ciel, dont les racines enchevêtrées enlacent les pierres, telles les veines d’une terre vivante. Cette vision évoque en moi la magie du lieu qui s’est dévoilée un peu partout. L’enfant en moi est heureux de cette visite mémorable. Nous sortons de ce monde enchanteur et enchanté, où le temps suspend son cours, où nous avons presque senti le souffle des dieux anciens dans l’air lourd de mystère. Nous empruntons une autre sortie où des ouvriers participent à la rénovation du site. En haut d’un échafaudage, des hommes, coiffés d’un casque jaune et d’une veste bleue, travaillent sous un parasol bleu roi. Au sol, des blocs de pierre sont numérotés en blanc avant d’être intégrés dans le site.
Plus tard, Rean nous conduit au temple Ta Keo, niché également auparavant dans la jungle luxuriante. Le terme forêt me semble plus approprié. Nous suivons un long chemin bordé d’arbres vénérables qui nous mène dans un royaume digne de celui de la Belle au bois dormant, en plus dépouillé. Les racines noueuses des arbres enlacent discrètement les fondations comme pour effleurer, comme nous le faisons, ce joyau oublié. Par respect, elles ont renoncé à envahir ce géant endormi, ce temple-montagne inachevé telle une ode au mystère et à la puissance, une montagne de grès brut sculptée par les rêves d’un roi et abandonnée aux caprices du temps. Construit à la fin du dixième siècle sous le règne de Jayavarman V, le temple est dédié à Shiva. Comme d’autres temples, il incarne le mont Meru, la montagne sacrée au cœur de la cosmologie hindoue, où les dieux résident encore dans un éclat doré. Telle une pyramide s’élevant vers les cieux, Ta Keo hisse ses cinq niveaux majestueux embellis de terrasses. Ses escaliers vertigineux et abrupts nous dissuadent, nous, simples mortels, à les défier et à les gravir vers les hauteurs célestes. Nous nous contentons d’un voyage dans l’imaginaire. Les cinq tours disposées en quinconce au sommet, telle une constellation terrestre, font écho aux histoires de vie recueillies dans leurs pierres. La simplicité brute des blocs de grès, dépourvus de sculptures et de bas-reliefs, confère au temple une austérité saisissante, comme si les dieux eux-mêmes avaient suspendu leur souffle lors de sa construction inachevée. Ce sanctuaire frappé par le destin nous murmure une légende. Un éclair à la puissance inouïe frappa le temple durant sa construction. Les bâtisseurs, voyant un mauvais présage divin, auraient abandonné leur œuvre sans l’achever. Cette infortune a laissé Ta Keo figé dans une éternité incomplète, ses surfaces lisses et ses lignes pures évoquant un poème inaccompli gravé dans la roche. Cette absence d’ornementation amplifie peut-être sa grandeur, car chaque pierre brute semble porter le poids des siècles et des secrets. Au sommet, les touristes que nous apercevons doivent contempler une vue panoramique de la canopée environnante qui doit leur offrir l’illusion d’être comme suspendus entre ciel et terre. Ce lieu empreint d’une douce magie a conquis le cœur d’un couple qui va s’unir en grande pompe devant un des côtés du quadrilatère. Un long tapis menant à une estrade, rouge tous les deux, telle une invitation à rêver, mène à une flottille de tables où les invités prendront place et vivront la cérémonie avec l’écho des chants anciens. Des hommes posent des sortes de lampions triangulaires blancs le long du sol pour délimiter le chemin que le couple nuptial empruntera pour aller s’unir devant les dieux. Des arbustes en pot alignés en nombre se demandent s’ils vont participer au mariage ou s’ils sont destinés à redonner à la forêt alentour un semblant de jungle. Avant de nous éloigner de Ta Keo, qui tente de raconter une histoire sans fin, pour rejoindre Rean à l’endroit indiqué, il me semble entendre le vent murmurer des prières du passé qui invoquaient Shiva pour ressentir la présence bienveillante de Nandi, le taureau sacré qui veille encore à l’entrée orientale…
Plus tard encore sur les plis du temps qui commencent à ressembler à des racines millénaires, nous effleurons également le temple Preah Khan dont les ruines encore vaillantes respirent sous l’ombre bienveillante des arbres séculaires. Ce sanctuaire de la fin du douzième siècle, construit par le roi Jayavarman VII en hommage à son père, est une élégie à sa mémoire dans l’éternité. Son nom, Épée Sacrée, évoque la puissance et la protection divine. Ici, tout semble baigné de sérénité et d’un mysticisme enchanteur. Un lac miroir nappé de mousses par endroits se dévoile de chaque côté de la large allée en pierres irrégulières qui mène à l’entrée. Des arbres, les pieds dans l’eau sombre, s’épanouissent. Les portes monumentales, décorées de lions et de divinités protectrices, s’ouvrent sur un monde suspendu entre réalité et imaginaire. Des têtes ont disparu ; la Reine Rouge serait-elle passée par là ? Ce royaume oublié est aussi enlacé par les racines des tetrameles nudiflora géants qui glissent le long des murs comme pour protéger ce joyau des ravages du temps. Des corridors aux pierres sculptées, tels des labyrinthes, où il doit être facile de se perdre me dit Patrick, se dévoilent dans une chorégraphie silencieuse. À chaque pas, nous sommes enveloppés par une atmosphère riche de sculptures et de légendes gravées. Le temple s’organise autour d’un sanctuaire central cruciforme, reflet symbolique du cosmos bouddhiste. Les galeries successives invitent à une exploration que nous évitons devant les nombreux tertres d’escaliers qui traversent les galeries en enfilade. Nous visitons par l’extérieur où, parfois, nous rebroussons chemin devant des impasses. Des bas-reliefs ornant les murs racontent des histoires d’apsaras gracieuses, de garudas mythiques affrontant les nagas, dans un combat figé sur la pierre. Ces représentations, mêlant bouddhisme et hindouisme, témoignent d’une époque où les croyances coexistaient sans se préoccuper du qu'en-dira-t-on.
Nous terminons ces voyages dans le temps, nous gardons en mémoire des symphonies visuelles. Nous avons cheminé sur les traces d’un passé glorieux en ressentant profondément la fragilité du présent. Ai-je rêvé, car parfois des pierres semblaient murmurer : Souviens-toi… Nous rejoignons Rean qui nous ramène au cœur de la ville actuelle. De temps à autre, je capture des épisodes de vie avec l’iPhone, aux clichés pas toujours cadrés au regard des turbulences de la route. Tuk-tuk et étals variés emportent ma préférence. Un jeune homme, tel un capitaine de navire, tire sans se presser une modeste charrette en bois et métal où une femme et un enfant voyagent parmi des affaires, peut-être celles de leur vie quotidienne. Tel un fanion, un tabouret rouge s’agrippe de son mieux à l’arrière. Rean nous dépose devant le Starbucks vers le marché ancien. Il est content et lève les deux pouces quand je prends une photo. Les trois visages connus nous accueillent avec le sourire. Nous sirotons un thé en savourant chacun une part de gâteau aux noix de cajou. Après cette plongée dans les siècles passés et les milliers de pas parcourus dans les trois temples, nos corps réclament de l’énergie. Quand nous sortons du café, le manteau de la nuit commence à glisser sur la ville, comme les racines des tetrameles nudiflora glissent sur les temples. Nous revenons à l’hôtel en longeant la rivière. Une citation de Bob Marley se dévoile sur un mur à côté de la fresque d’un séduisant visage d’éléphant : Aimez la vie que vous vivez, vivez la vie que vous aimez. Je suis heureux d’être en vie, je suis heureux d’être qui je suis…


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