mardi 28 janvier 2025

Lundi 27 janvier 2025 - Confiance et petits miracles quotidiens à Phnom Penh...

    Après onze heures trente, nous marchons dans les rues animées de Phnom Penh. Quand les trottoirs sont élevés, je marche sur le bord de la chaussée tout en sinuant pour croiser tuk-tuk et deux-roues. Le vent souffle avec entrain, apportant une note de fraîcheur dans l’air chaud. Le long du boulevard Preah Sihanouk bordé de palmiers et d’arbres majestueux, où tradition et modernité dansent un ballet urbain avec au loin l’imposant building aux façades dorées, mon attention est captée par un énorme écran publicitaire digital doté d’un côté arrondi, tel un portail vers le futur, qui promeut l’hôtel Himawari traversé à pied hier où un superbe cyclo-pousse rouge et turquoise était orné pour le nouvel an chinois. Une vendeuse ambulante de ballons arrête son scooter près de moi sous les ramures qui dessinent des ombres chinoises sur l’asphalte. Son apparition m’offre un instantané parmi les petits miracles quotidiens, telle une allumette craquée à l'improviste dans le noir comme l’exprime Virginia Woolf dans ses écrits. Gardienne de rêves colorés, elle chevauche un scooter noir. Vêtue d’une tenue colorée décontractée, coiffée d’un chapeau à motifs d'un seul tenant avec visière et écharpe intégrées, elle est à la tête d’une sympathique flottille magique de ballons scintillants gonflés d’hélium qui pointent vers le ciel. Ces ballons enchantés aux couleurs vives, certains dotés d’une sphère transparente parsemée de confettis, dansent dans la brise fougueuse. Les gouttes de rêve de cette joyeuse constellation, tel un nuage de bonheur en suspension, sont prêtes à rejoindre les mains d’enfants émerveillés. Cette marchande de joie incarne la poésie du quotidien, celle qui transforme les rues ordinaires en théâtre de petits bonheurs à vendre, flottant au gré du vent comme autant de promesses de sourires.

    Plus avant, nous voyons circuler à vive allure deux pick-up utilitaires transportant des accessoires pour la Danse du lion traditionnelle chinoise, en préparation pour les célébrations du Nouvel An Lunaire 2025 qui marquera l’entrée dans l’année du Serpent de bois. Plusieurs têtes de lion de couleurs vives se dévoilent sur le plateau des camions avec d’autres éléments de fête. Les jeunes hommes qui accompagnent les accessoires, vêtus d’un costume festif rouge et or, lèvent le pouce ou deux doigts en V quand je les prends en photo. Nous passons devant une station d’essence Caltex à l’imposante marquise rouge qui s'étend au-dessus des pompes, rouges également. Je vois sur l’affichage digital des tarifs que le litre de carburant tourne autour d’un euro. Nous prenons à gauche dans une ruelle. Ce chemin de traverse s’avère être de manière surprenante celui emprunté par le conducteur du tuk-tuk qui nous a transportés au centre Aeon.

    Nous arrivons chez Bong Bonlai. Le restaurant végétarien est niché dans une bâtisse blanche aux accents art déco à la façade élégante, ornée de motifs géométriques et de fenêtres en baie, bardée de fils électriques. L’entrée est flanquée de tiges verticales de bambou rustique. Le rez-de-chaussée s’ouvre sur un jardin tropical enchanteur qui marie harmonieusement café et bibliothèque. Nous marchons sur un sol en terre cuite. Nous prenons place à une des tables en bois du patio à la végétation luxuriante. Les palmiers majestueux, les philodendrons aux feuilles géantes, les plantes et autres arbres tropicaux sont partis pour former une canopée. Les étagères des diverses bibliothèques débordent de livres aux reliures colorées, créant une mosaïque littéraire qui tapisse les murs. La toute jeune Sreynit nous accueille avec le sourire. Quand notre sélection est faite, je prends plaisir à faire retentir la clochette de service argentée présente sur chaque table pour en avertir notre hôtesse. Pendant la préparation des mets, je promène mon regard. Une passerelle aérienne en lamelles de bois traverse le patio créant une connexion au dernier niveau entre le bâtiment avant et celui à l’arrière. Par endroits, les branches des eucalyptus arc-en-ciel forment des arches gracieuses. Les deux moussakas, dont la préparation en cuisine a pris une bonne trentaine de minutes, se montrent savoureuses. Durant le repas, nous parlons des incendies qui perdurent en Californie et du voyage interstellaire avec des faisceaux d'électrons.

    Après le déjeuner, nous décidons d’aller au proche centre commercial Aeon. Un agent de la sécurité nous invite à entrer par le parking des scooters qui rêvent de voyages de globe-trotters. Le coût du stationnement est de mille riels, soit vingt-cinq centimes d’euro, quelle que soit sa durée. Nous traversons les allées du vaste parking. Je vois deux scooters sur lesquels les conducteurs ont laissé des effets personnels en toute quiétude, témoignant de leur confiance au sein de la société. Cette vision illustre la bienveillance qui existe dans la société cambodgienne où des citadins se font confiance pour laisser leurs effets personnels sans crainte. Cet exemple va de pair avec la courtoisie dont nous sommes les témoins depuis notre arrivée en Asie. Une chanson pop thaïlandaise de Nick Nok et du DJ Moon se laisse entendre quand nous entrons dans le centre. Le beau Korn, au sourire charmeur, nous accueille à la caisse du supermarché. Nous flânons ensuite dans le centre. Nous entrons chez International Book Center, la chaîne de librairies découverte à Seam Reap. Patrick trouve son bonheur pour remplacer son carnet de voyage, plein à craquer de mots et de poésie. Celui sélectionné, pourvu d’un anneau, de couleur rouge, de la marque anglaise Heeton, offre une gaine pour un stylo et des rangements dans la couverture. Nous hésitons sur la destination à prendre en sortant du centre. Nous optons pour le marché central couvert. Nous montons à bord d’un tuk-tuk rickshaw. À un moment donné, dans le flux devenu immobile de la circulation, j’entends, tout comme le chauffeur le bruit sec au sol de la chute de quelque chose. Il sort du tricycle, se penche sous un véhicule stationné pour ramasser une gousse. Il me la montre. Il s’agit d’une gousse tombée de l’Albizia lebbeck, un arbre communément appelé bois noir ou langue de femme, dont la ramure nous protège à l’arrêt. La gousse contient une petite dizaine de graines ovales. Telle une pépite d’or, la gousse arrive délicatement dans la poche de la chemisette du chauffeur. Les propriétés de ces graines sont exceptionnelles. Cet impromptu nous rappelle le gamin en tee-shirt bleu muni d’une longue perche en bois qui, hier quand marchions pour aller déjeuner, tentait de décrocher en hauteur des gousses dans les branches d’un autre Albizia lebbeck. L’enfant était devant une des grilles, toujours fermées, qui accèdent à l’esplanade du Mont Meru [Veal Preah Meru], à côté du Palais Royal, un espace sacré d’importance historique et culturelle. Cette esplanade de parcelles de pelouse traversée d’allées accueille les cérémonies funèbres royales. C'est le lieu sacré où le corps des rois du Cambodge décédés est brûlé pour  permettre à leur âme de s'élever vers le temple céleste. Le site, qui remonterait à plus d'un siècle, a accueilli les funérailles de plusieurs monarques cambodgiens, dont le dernier en date, le roi Norodom Sihanouk. La circulation étant toujours à l’arrêt, je promène mon regard. Je vois une dame sur un scooter turquoise. Telle une fleur urbaine, elle porte une robe aux motifs noirs et blancs. Elle semble perdue dans ses pensées. Derrière ses lunettes, l’expression de son regard me paraît désabusée et empreinte d’une certaine lassitude.

    Le trafic se remet en mouvement. Nous arrivons au marché après une quinzaine de minutes. Nous arpentons cette fois les allées qui forment un cercle autour de la partie centrale.  J’admire un tableau parmi d’autres toiles exposées dans un stand artistique. Il représente une douce quiétude rurale dans un paysage cambodgien en offrant au regard une sérénité enchanteresse. Des palmiers s'élèvent dans un ciel d'un bleu turquoise, des silhouettes portent une palanche en vaquant à leurs occupations, deux pêcheurs sur une barque s’activent sur un lac aux reflets cristallins, une végétation luxuriante d'un vert émeraude borde les rives sinueuses, des habitations traditionnelles se nichent discrètement dans le décor, des montagnes brumeuses se dressent au loin. Cette œuvre capture l'essence même d'un moment quotidien dans la campagne où nature et présence humaine coexistent dans une belle harmonie. Dans l'effervescence du marché, j’attarde mon regard sur une mère, assise, vêtue en blanc, qui donne le biberon à son bébé habillé d'un ensemble bleu.

    Plus avant, je prends plaisir à suivre le déroulement d’une livraison de blocs de glace qui commencent leur voyage depuis la plateforme du camion. Tels des diamants géants, ils glissent majestueusement le long d’un rail d’acier, leur surface polie scintillant sous la lumière. Le livreur, un chorégraphe expert, orchestre ce ballet avec une pince à glace, assure à chaque fois une prise sûre, dépose chaque bloc au début de la rampe qui glisse dans un acheminement fluide vers son port de réception. Un homme au torse nu, en transpiration, récupère chaque bloc avec un pic qu’il plante avec force dans la glace, dans un mouvement régulier et précis. Les blocs se superposent près de lui. Derrière, un autre homme coupe des blocs de glace avec une scie circulaire alimentée par un moteur à essence. Il entaille la glace dans un vrombissement régulier, trace des lignes précises qui graduellement transforment les blocs en damiers. Des copeaux de glace s’envolent en une bruine cristalline tandis que la lame s’enfonce profondément dans la matière translucide. Un autre homme transforme à son tour les damiers en glaçons dans un broyeur sonore. Au terme de ces opérations, les glaçons vont alimenter les divers stands de vente de poissons frais, enfin, je veux dire de cadavres de poissons qui ont commencé leur normale putréfaction.

    Autre part, nous voyons des étals richement garnis d’articles pour les cérémonies funèbres des ancêtres. Des trésors d'offrandes se déploient dans une symphonie de couleurs et de textures. Les étals débordent d'une profusion d'objets rituels, où l'or scintille de mille feux sous les néons bleutés du marché couvert. Un véritable tapis d'or s'étend sur le sol. Des vases précieux, des coupes rituelles, des objets de culte étincellent. Une dame achète deux belles maisons en carton, d’envergure, vendues dans un sac plastique. Un homme achète des lingots d’or. Un autre achète des liasses de billets en dollars. Je me demande comment tous étals qui débordent de marchandises passent la nuit sans protection, sans rideau pour la plupart. La confiance doit être de mise comme dans le parking des deux-roues. Autre part dans un stand, partiellement caché derrière un tapis soyeux aux motifs dorés roulé verticalement, niché dans un cocon improvisé entre des tissus chatoyants et des coussins aux teintes flamboyantes, un jeune vendeur regarde l’écran de son smartphone. Son beau visage souriant aux traits fins reflète une expression de bien-être dans ce doux farniente. Plus loin dans notre boucle, je vois une dame vêtue d'un tee-shirt bleu à manches longues qui s'adonne à un art minutieux. Assise paisiblement, ses mains tiennent un motif de broderie. Munie d’un gros passe laine, elle brode le canevas blanc quadrillé où se mêlent des tons de jaune soleil, de vert tendre et foncé. Sa gestuelle est précise dans une danse silencieuse de ses doigts.

    Avant de quitter le marché, je passe une nouvelle fois devant l’univers fleuri d’une marchande, encore habillée en rouge. Elle se fond dans un tableau vivant de couleurs et de parfums. Telle une fée des fleurs, elle s'affaire discrètement au milieu de cette explosion florale qui transforme son étal en un jardin enchanteur. Cette symphonie de couleurs déborde de vie. Au-dessus de la marchande, une canopée luxuriante donne à cet espace commercial l’apparence d’une grotte merveilleuse. Je suis sous le charme comme à mon premier passage. Nous allons ensuite nous détendre au proche Starbucks Sorya. La marchande de jus de canne à sucre s’est absentée de son étal roulant. Plus tard, nous revenons à l’hôtel en tuk-tuk. Le jeune chauffeur, tel un virtuose du volant, serpente, accélère le plus possible, traverse des stations-service pour gagner du temps, sans aucune demande de vitesse de notre part. Après quelques minutes de trajet frénétique, nous arrivons à destination…
























































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