vendredi 10 janvier 2025

Jeudi 9 janvier 2025 - L’Angkor National Museum, niché dans l’envoûtante Siem Reap, se révèle être une véritable ode à l’histoire khmère…

    Sous un ciel éclatant de lumière, les minutes nous trouvent en fin de matinée le long de la rivière Seam Reap, qui a donné son nom à la ville. Je m’attarde plaisamment devant deux éléphants figés dans une éternité silencieuse. Sculptée avec finesse, leur peau sombre et luisante est rehaussée de touches rosées, comme si le souffle de la vie les avait effleurés. La trompe gracile de l’éléphanteau s’enlace doucement autour de celle de sa mère dans un instant de tendresse figé pour une éternité relative. À côté des pachydermes, une fillette, habillée de rose et de blanc, s’amuse dans un improbable jeu de la marelle sur des pierres plates espacées, de taille variée, disposées de manière irrégulière, formant un plaisant pavé. Je souris à ses parents qui l’attendent tendrement à bord de leur scooter. À une courte distance, nous croisons un tigre. L’espace d’une seconde, une peur viscérale m’effleure qui s’arrête net avec un petit rire quand Patrick me dit qu’il s’agit d’une statue.

    Plus avant, intéressés par la carte du restaurant New Leaf Eatery qui propose des mets végétariens attrayants, nous changeons d’objectif pour le déjeuner. Devant la façade aux couleurs pastel ornée d’un avant-toit de chaume, le panneau du restaurant semble flotter, telle une invitation douce à entrer dans ce havre plaisamment ouvert sur une placette où une roue à eau traditionnelle en bois, une œuvre d’art de belle envergure, honore le patrimoine rural cambodgien. Autrefois utilisées pour l’irrigation, ces genres de roues témoignent du génie hydraulique khmer et de l’ingéniosité des paysans qui ont permis à l’Empire de prospérer grâce à une agriculture largement répandue. La roue relie le passé agricole du Cambodge à son présent. Les plantes luxuriantes, disposées dans des jardinières devant l’entrée du restaurant, ajoutent une touche de vie et de fraîcheur, comme si la nature elle-même nous accueillait.

    Nous entrons. Sopheap nous reçoit chaleureusement. Son sourire éclatant est un plaisir pour les yeux. À l’intérieur, l’atmosphère est intime et chaleureuse. Les murs en briques apparentes racontent le passage du temps. Outre une effluence de convivialité, le restaurant offre un parfum de culture avec une bibliothèque vivante, prête à nourrir l’esprit des curieux, aux étagères pleines de livres. Je vois le troisième tome de La Baie des Anges de Max Gallo. Les tables en bois sombre, élégamment dressées avec des sets tressés et des serviettes soigneusement pliées dans des boîtes artisanales, témoignent d’un soin du détail et d’une volonté d’offrir une expérience unique. Mon regard se perd sur les deux petites boîtes en feuilles tressées, de véritables œuvres d’art miniatures, au couvercle décoré d’une fleur de lotus simplifiée. Elles évoquent la délicatesse et le respect des traditions locales, tout en s’intégrant harmonieusement à cet espace où chaque élément semble avoir été choisi avec amour et harmonie. Des ventilateurs suspendus brassent doucement l’air en ajoutant une dimension presque cinématographique à cette galerie culinaire où les minutes prennent leur temps pour s’écouler. Les mets arrivent. La table s’épanouit, comme par magie, en une symphonie de couleurs et de textures dans une plaisante vision d’abondance. Nous nous régalons. Une soupe crémeuse de pommes de terre couleur ivoire régale les papilles de Patrick. Je me pourlèche les babines avec la mienne, une crème de courge jaune éclatant, pareille à un soleil liquide. Un pain doré légèrement huilé posé sur une feuille de bananier accompagne les deux soupes. Un chili sin carne offre à Patrick un savoureux festival avec des haricots rouges, des lentilles, du maïs, des carottes, des oignons, de l'ail, du piment, du cumin et des échalotes, servi avec des chips de maïs, de la crème aigre de noix de cajou, du guacamole et de la purée de poivrons rouges. Je me régale avec un curry khmer de légumes aux teintes dorées, servi avec un dôme de riz blanc, qui abrite des boulettes de viande végétale, de la patate douce, de la citrouille, des haricots verts, du chou-fleur, du brocoli, de l’aubergine, tel un trésor englouti dans les profondeurs d’un lait de coco parfumé aux épices khmères. Un chat entre, se promène sur les carreaux en terre cuite flammés, autour des tables et sort avec naturel. Après un fabuleux voyage gustatif, nous remercions Sopheap avec un beau pourboire, dont le prénom signifie ce qui est beau et précieux.

    Nous sortons, comme le chat, et nous cherchons un tuk-tuk du regard. Baigné par la lumière douce d’un après-midi tropical au ciel d’azur, un tuk-tuk, modeste et élégant, prêt à serpenter les rues, semble nous convier à monter à son bord. Attelée à un scooter noir, la remorque arbore une capote sombre qui va nous offrir une ombre bienveillante. La simplicité de l’attelage contraste avec en arrière-plan un bâtiment majestueux de couleur saumon à l’architecture coloniale, embelli d’arches en enfilade aux moulures blanches. Je souris en voyant de l’autre côté de la rue un tuk-tuk boutique chargé de bric et de broc. Set nous accueille. Le prix de la course est fixé à trois dollars. Nous prenons place sur la banquette arrière au siège en similicuir fauve et au dossier noir. L’homme cordial enfile son casque, enfourche le scooter et démarre au quart de tour. Nous voilà à rouler dans les attrayantes rues de Seam Reap, le visage caressé par un vent chaud. Je me sens bien. Je prends des photos de temps à autre. Set s’arrête devant une agence de voyage, qui vend aussi des articles variés, où nous pouvons acheter les billets pour le musée que nous allons visiter. Pendant que Patrick s’absente un instant, je bavarde avec Set. Il me dit comment bien prononcer le mot susadei [bonjour]. Phonétiquement, le mot s'articule sauce e d’ail, en appuyant légèrement sur le e. Patrick revient. Les deux billets coûtent près de vingt-cinq dollars, une somme élevée au regard du salaire moyen au Cambodge qui tournerait autour de deux cents dollars par mois. Lors de la prise de photos, je privilégie les tuk-tuk dont certains sont de vraies boutiques ambulantes à l’offre parfois inouïe. Pendant le trajet, comme j’étrenne un nouveau pantalon khmer, j’ai mis le porte-monnaie entre mes jambes pour éviter qu’il ne glisse en dehors de la poche. La peur est mauvaise conseillère. Elle influence nos actions et attire ce que nous redoutons… ce qui ne va pas tarder à m’arriver. Captivé par l’animation des rues, j’oublie la présence du porte-monnaie et quand nous arrivons à destination, je sors du tuk-tuk sans y penser. Nous remercions Set en arrondissant en monnaie locale la somme convenue. Il propose de nous attendre. Nous déclinons son offre, car en sortant du musée nous irons faire des courses dans un proche supermarché à la façade annoncée comme spectaculaire. Il repart sur les chapeaux de roues. Je prends des photos de l’extérieur du magnifique Angkor National Museum dont l’architecture majestueuse évoque les tours sacrées d’Angkor Wat, comme si les pierres millénaires avaient décidé de se réincarner dans une version moderne. Les toits blancs en pagode s’élèvent vers le ciel, tels des lotus épanouis sous le soleil au zénith. Je prends le temps d’admirer les jardins verdoyants et le bassin rectangulaire aux nénuphars. Nous entrons. Patrick me demande le reçu du paiement pour le joindre au voucher délivré par l’agence de voyage afin de récupérer les billets d’entrée. Ma poche est vide ! Le porte-monnaie a dû glisser sur le sol du tuk-tuk quand je me suis levé. Nous ressortons pour voir si, à tout hasard, il serait tombé sur le sol ; rien n’entre dans mon champ de vision. Nous retournons dans le musée. Je garde confiance pour la suite de cette seconde péripétie. Le reçu étant inutile, une agréable hôtesse, vêtue d’un habit traditionnel brun et or, nous donne deux superbes billets. J’en prends un en photo. Telle la rampe qui monte en spirale autour de la rotonde du musée Guggenheim à New York, nous suivons un plan incliné dont le sol monte en pente douce au premier étage. Un bassin miroir rectangulaire à l’eau turquoise se laisse admirer pendant la montée. La visite commence.

    L’Angkor National Museum, niché dans la ville envoûtante de Siem Reap, se révèle être une véritable ode à l’histoire khmère, un écrin où le passé dialogue avec le présent dans un ballet de lumière et d’émotion. Nous découvrons la Galerie des Mille Bouddhas, le joyau du musée, un sanctuaire où des centaines de statues illuminées semblent nous chuchoter des récits intemporels. Sculptées dans le bois et la pierre, ornées de jade pour certaines, elles racontent les multiples visages du Bouddha à travers les âges. Je ressens un indéfinissable mélange de recueillement et de curiosité enfantine, comme si chaque statue voulait me révéler un secret oublié. Nous vivons un voyage intérieur entre mysticisme et culture dans une immersion sensorielle et intellectuelle. Les galeries suivantes déroulent un tapis d’histoires et de légendes : des récits gravés dans la pierre aux représentations des grands rois khmers comme Jayavarman VII ou Suryavarman II, le souverain à l’origine de la construction d’Angkor Vat. Nous découvrons également les prouesses architecturales d’Angkor Thom et les subtilités religieuses qui ont façonné l’Empire khmer. Chaque salle est une fenêtre ouverte sur une époque où dieux et hommes cohabitaient dans une symphonie d’harmonie et de respect. J’apparente le musée aux multiples visages à une machine à remonter le temps et à un guide érudit pour nous qui allons explorer les temples voisins d’Angkor Vat. Je passe sans m’arrêter devant les films explicatifs et les audioguides multilingues qui ajoutent une touche interactive pour celles et ceux dont l’ouïe est excellente. Le musée s’enrichit d’une pincée de magie et d’énigme grâce aux lingas sacrés, aux inscriptions en sanskrit et aux apsaras célestes qui dansent encore pour apaiser les dieux grincheux. En sortant des salles du premier étage, nous découvrons une exposition de peinture de batik dont les œuvres de Paskal sont à vendre. Le batik est une technique artisanale de teinture textile qui repose sur le principe de la réserve, c’est-à-dire qu’une partie du tissu est protégée pour empêcher la teinture de l’atteindre. Cette méthode, originaire de Java en Indonésie, est utilisée depuis plus de mille ans et s’est répandue dans le monde entier, notamment en Asie, en Afrique et au Moyen-Orient. Aujourd’hui, elle est reconnue comme un art textile riche en motifs et couleurs uniques, souvent inscrit dans les traditions culturelles locales. Nous découvrons ensuite l’exposition sur le sanctuaire d’Angkor Vat au rez-de-chaussée. Après ce voyage au cœur de l’âme khmère où nous étions dans un moment hors du temps, nous arrivons dans la vaste boutique de souvenirs qui fait la part belle à l’art asiatique.

    Nous sortons du musée par une allée latérale. Elle nous offre de découvrir des bassins entourés d’une végétation luxuriante où des œuvres d’art embellissent l’extérieur du musée. Quand nous arrivons devant l’entrée principale, nous voyons Set qui vient à notre encontre en tenant à la main mon porte-monnaie. Dès qu’il s’est aperçu de sa présence sur le plancher de la remorque, il est revenu tout de suite au musée pour guetter notre sortie. Je suis admiratif. Quelle empathie ! Je pense que l’influence culturelle et le désir d’aider autrui ont participé à sa motivation. Quand il me tend la main avec un sourire discret, je ressens le désir d’une reconnaissance pour son action bienveillante. Je prends sa main, je rencontre son regard et je le remercie vivement et chaleureusement. Patrick sort son carnet de voyage, prend deux billets en dollars et les lui pose dans la main que je desserre. Comme il sait que nous allons au supermarché, il nous remercie d’un sourire et s’éloigne. Je suis heureux de cette situation. Il me faudra garder ma confiance habituelle pour éviter une troisième péripétie !

    Dans la minute suivante, nous arrivons au supermarché qui se dresse comme une œuvre architecturale audacieuse, mêlant tradition et modernité. Le panneau indiquant Angkor Market, simple et élégant, nous guide avec discrétion. La façade principale, un jeu de briques ajourées, de cylindres de verre et de briques en terre cuite, évoque un dialogue entre le passé et le présent, entre l’artisanat khmer et les lignes futuristes. Je me dis que ces cylindres ondulants évoquent les silhouettes des pagodes des temples anciens. Des palmiers gracieux bordent la large voie menant à l’entrée principale en ajoutant une touche tropicale au décor urbain. Nous entrons. À l’intérieur, un univers d’abondance foisonnante s’ouvre à nos yeux éblouis. Des lanternes rouge et or suspendues agrémentent les linéaires de vente, impeccablement organisés, qui regorgent de produits venus des quatre coins du monde. Des lampions en guirlandes verticales annoncent peut-être le Nouvel An chinois. Une symphonie de couleurs et de textures anime les rayons. Nous effectuons des courses. Tous les prix sont affichés en dollars. Je trouve des dattes moelleuses Kurma Madu Segar. Dans le rayon des thés, nous découvrons des Infusions des Marmottes produites en Haute-Savoie ; étonnant ! Lín Bìjuān interprète en chinois une chanson entraînante et rythmée, créée il y a dix ans, où il est question de richesses. Ensuite, nous montons au premier étage par un escalier mécanique pour découvrir les produits asiatiques dont ceux du Cambodge. Je plonge mon regard sur l’océan d’abondance du rez-de-chaussée où les articles présentés semblent participer à une chorégraphie. Après un passage au rayon boulangerie où nous achetons des escargots aux raisins, nous allons à la caisse. 

    Nous prenons ensuite la direction du Starbucks situé à une courte distance. Nous traversons les Jardins royaux de l'Indépendance, un écrin de sérénité et de beauté où la nature et les symboles culturels khmers se mêlent harmonieusement. Nous passons sous une arche métallique en forme de sapin surmonté d’une étoile qui nous guide vers le cœur du parc où la symétrie des allées et l’élégance des aménagements paysagers, ponctués de buissons taillés avec soin et de fleurs éclatantes, comme des touches de peinture sur une toile verdoyante, reflètent un profond respect pour l’esthétique. Les couleurs vibrantes d’un bougainvillier fuchsia contrastent avec le vert apaisant du feuillage environnant, créant une palette visuelle qui enchante mon regard. Nous nous attardons sous un vénérable figuier sacré dont l’ample ramure étend ses longues branches ornées de décorations colorées suspendues sur des filins qui dansent doucement au gré du vent. Près du figuier, une tête géante finement sculptée représente un personnage mythologique aux traits féroces, symbole de force et de défense. Sur une grande place, quatre lions majestueux rugissant, cerbères vigilants, encadrent une sphère dorée à pétales posée sur un rocher. Nous sortons du parc au niveau du Angkor Shopping Center. J’admire la façade principale de ce magnifique bâtiment qui a charmé mon cœur. Je vois des hommes qui jouent au đá cu, un jeu découvert à Huê. Les volants à plumes voltigent d’un pied à l’autre avec agilité dans une coordination rapide qui m’éblouit. Un tuk-tuk, tel un restaurant ambulant, couvert d’une bâche bleue à deux pans, chargé notamment de tables et de chaises en plastique bleu et rouge empilés, passe quand je traverse la rue.

    Him, un jeune homme portant en catogan sa longue chevelure, nous accueille au Starbucks. Nous prenons place à une table à l’extérieur pour pallier la climatisation. Cappuccino et thé chaï au lait de coco sont sirotés. Nous revenons ensuite chez nous. Je vois un des gardes du centre commercial qui se restaure sur son lieu de travail, dos au trottoir, assis à une table pliante en aluminium. Devant l’hôtel, les tas des briques rouges empilées sur le trottoir ont diminué, le mur s’élève graduellement avec élégance…























































































































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