Lors du petit déjeuner, je m’offre un festival de fruits tropicaux : papaye, mangue et jaque, le fruit du jacquier, dont je découvre la saveur pour la première fois. Dans la matinée, nous achetons sur Internet les billets d’avion pour notre prochaine destination. Nous sortons de l’hôtel avant midi pour aller déjeuner.
En chemin, j’attarde mon regard sur une œuvre d’art éphémère, créée sur un trottoir, réalisée avec de la terre disposée sur une petite bâche rouge. Elle représente l’esquisse d’un grand cœur avec une empreinte de main différente appliquée sur chaque ventricule ; deux cœurs battent probablement à l’unisson. Cette œuvre reflète l’esprit créatif et artisanal de Siem Reap. La ville est connue pour sa scène artistique dynamique. Lors du Cambodia Urban Art Festival, des artistes créent des œuvres éphémères dans les espaces publics. Siem Reap abrite une communauté florissante d’artistes et d’artisans, influencée par ses traditions khmères et son très riche patrimoine culturel. Des lieux comme Theam’s Gallery ou les Ateliers des Artisans Angkor témoignent de cet héritage artistique.
Je traîne en marchant dans les rues ensoleillées de Siem Reap, [nous avons laissé la pluie à Huê], pour m’attarder devant plusieurs tuk-tuk au charme différent. Ces petits carrosses modernes, surnommés remork ou kong bei, dansent leur ballet quotidien ou se reposent avant une nouvelle promenade. Tels des papillons mécaniques, ils se distinguent de leurs cousins thaïlandais par leur silhouette unique : une remorque à deux roues, coiffée d’un ample toit protecteur, tirée par une moto fidèle. J’ai la sensation, devant leur singularité, qu’ils ont une âme, comme l’écrivait Alphonse de Lamartine dans ces deux vers : Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? Le poème Milly ou la terre natale, dans lequel se trouvent ces vers, évoque la profonde connexion entre les êtres humains et les objets inanimés, notamment ceux qui les entourent, en questionnant leur capacité à ressentir des émotions et à établir des liens affectifs avec nous. Quelque part, ces tuk-tuk incarnent l’évolution progressive du rickshaw ancestral, transformant le labeur humain en symphonie de couleurs vives et de moteurs chantants, où chaque trajet devient une danse entre tradition et modernité, un écho aux exclamations émerveillées des passagers et aux klaxons joyeux des deux-roues, moins nombreux qu’à Huê, qui résonnent dans les rues moins animées. Leur métamorphose, née dans la seconde moitié du vingtième siècle, raconte l’histoire d’un pays qui se relève et se réinvente. Les tuk-tuk avec des accoudoirs en bois bruns embellis de balustres emportent aujourd’hui ma préférence. Leur banquette duo se décline dans toutes les couleurs. Celui que je regarde au bord de l’arrondi d’un trottoir, à la banquette en tissu frangé orange, à la carrosserie blanc et rouge, me séduit particulièrement. Les tuk-tuk cambodgiens ouvrent une plaisante fenêtre mobile sur la ville de Siem Reap. J’imagine que, sous le soleil tropical, ces carrioles modernes offrent une expérience unique permettant d’observer la vie qui pulse dans les rues de la cité ; nous la vivrons prochainement.
À midi, nous déjeunons dans le centre commercial Heritage Walk. Chantha nous accueille chez Pizza Company. Patrick opte pour une pizza végétarienne. Je choisis des spaghettis aux légumes, pimentés au chili. En sortant, je dis Li hai [au revoir] en khmer à notre hôtesse qui rectifie ma prononciation. Phonétiquement, le hi de lee-hi se prononce comme le I, le Je en anglais. Un peu plus tard, Nine, un jeune garçon souriant qui porte un appareil orthodontique pour corriger l’alignement des dents, nous accueille au Starbucks. Cappuccino et thé vert matcha au lait de coco sont sirotés. Father John Misty chante Goodbye Mr Blue.
Plus tard, aux abords du centre commercial, j’entends, sous de grosses boules rouge et or, suspendues à la ramure d’un arbre, dansant avec le souffle du vent, Jincheng Zhang qui chante Discipline I love you. En face de l’entrée principale du centre commercial, je prends le temps d’admirer le bâtiment de trois étages du grand magasin Angkor Shopping Outler Center, figé dans le temps tel un vestige d’une époque révolue, qui paraît définitivement fermé. Ses toits embellis de jacobines couverts de tuiles rouges, ses façades élégantes crème soulignées d'or, ornées d’arches symétriques baignées de lumière dorée, se souviennent d’un passé glorieux où l’effervescence régnait et où les vitrines regorgeaient de merveilles à acheter. Aujourd’hui, le silence règne dans ses allées. Les reflets du soleil sur ses fenêtres-vitrines arquées, vides, déplorent le temps où des éclats de vie et de couleurs animaient ses galeries, où les murmures des passants et les rires résonnaient dans l’air léger d’un jour ordinaire. Tel un poème urbain, ce bâtiment à l’architecture créative, dont la végétation alentour adoucit l’aspect déserté, exprime fièrement sa majesté et son harmonie mélancolique. Autrefois vibrant de vie, aujourd’hui silencieux et inanimé, il nous invite à le contempler dans le passage du temps en nous rappelant la fragilité des créations humaines face à l’inexorable et continuel changement.
Nous retournons ensuite à l’hôtel pour effectuer la réservation de notre prochain séjour. Je prends quelques photos de notre chez-nous temporaire à Angkor Vat.
Au jour déclinant, Zany nous accueille au Starbucks. Elle m’explique la prononciation de différents mots khmers. Nous sirotons une boisson chaude. Nous laissons les minutes nous emporter dans des instants de doux farniente dans le café animé par le joyeux brouhaha de la jeune clientèle. Patrick offre leurs boissons à quatre jeunes gens russes, trois garçons et une fille, dont l’application de paiement sur leurs smartphones refuse de fonctionner. Ils acceptent spontanément avec naturel le cadeau qui leur est offert. Quand nous sortons du café, le manteau de la nuit a déjà bien drapé la ville. Les lumières décoratives du centre commercial brillent de mille feux.
En revenant chez nous, je m’attarde devant un sanctuaire miniature khmer, finement sculpté, à la couleur crème aux nuances de sable, rappelant les temples majestueux du Cambodge, qui baigne avec sérénité et spiritualité dans la végétation luxuriante épanouie qui l’entoure. Érigé sur un piédestal orné de motifs floraux et mythologiques, il dévoile son architecture sacrée, avec ses colonnes élancées soutenant un toit complexe aux pointes effilées, symbolisant une aspiration vers le divin. Ces ornements minutieux témoignent d’un savoir-faire ancestral. Des fleurs en spirales rouges de Costus cherchent à atteindre progressivement le temple. Le proche palmier, où s’enroule en spirale une guirlande lumineuse dorée, participe à cette ode à l’harmonie entre l’homme et la nature. Elle invite à la contemplation, au respect des croyances et à l’émerveillement devant la beauté des choses simples et expressives…
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