Le déjeuner se déroule agréablement chez Golden Pumpkin. Nous revenons ensuite à l’hôtel après un passage au Pain du Cœur où nous achetons deux escargots aux raisins pour le dîner. La brise qui nous accompagne est légèrement fraîche.
Nous partons de Siem Reap en début d’après-midi à bord d’un petit car couleur vert wasabi pour nous rendre avec seize autres personnes au village flottant sur pilotis de Kampong Phluk, situé le long de la rivière Tonlé Sap qui s’étire jusqu’à l’embouchure du lac du même nom. Nous suivons la route nationale six dont l’asphalte a dû connaître des jours meilleurs. Nous quittons l’effervescence du trafic et nous prenons à droite après Prasat Bakong. Deux poteaux de chaque côté de la route filtrent les véhicules au regard de leur largeur. Le chauffeur du car, habile, doit avoir un compas dans l’œil, car l’espace entre la carrosserie et le poteau doit représenter à peine deux centimètres quand nous franchissons le portail sélectif. La route se présente comme un poème inachevé. Nous roulons sur de la terre battue rouge et poussiéreuse qui s’étend au loin devant nous. Des rizières verdoyantes parsèment le paysage. Le trajet est déjà une aventure en soi. La route chaotique s’offre des nids-de-poule qui semblent se multiplier comme des étoiles dans le ciel nocturne. Les maisons en bois colorés sur pilotis, qui surgissent ici et là, témoignent d’une culture profondément ancrée dans l’eau et la terre. Des palmiers élancés se dressent fièrement, tandis qu’alentour rivières et ruisseaux temporaires serpentent comme des rubans d’argent à travers le paysage. Un arrêt est effectué. Le guide va acheter les billets pour une excursion en bateau sur la rivière Tonlé Sap. Nous sortons prendre des photos. Une fillette, habillée de jaune et de blanc, me suit du regard. Je m’approche d’elle. Assise pieds nus sur le bord d’une estrade à l’entrée d’une maisonnette près de la route, elle tient distraitement un balai aussi grand qu’elle. Ses prunelles à l’iris presque noir, grandes comme des lunes curieuses, me captivent. Sa mère est allongée derrière elle dans un hamac vert. Une paille dépasse d’une noix de coco posée sur le bois clair de l’estrade. Je croise à diverses reprises le regard de cette enfant ancrée dans l’instant présent. Je traverse la route. Deux enfants s’amusent en contrebas près de la rivière. L’un d’eux ressemble à un arlequin avec ses vêtements colorés et bariolés. Le car repart. À mesure que nous approchons de Kampong Phluk, le suspens grandit.
Un village apparaît soudain comme une peinture impressionniste flottante, ses maisons s’élevant majestueusement au-dessus des eaux du Tonle Sap. En saison des pluies, ces habitations sur pilotis, telles des échasses en terrains marécageux, sembleront flotter en défiant la gravité dans une atmosphère presque surnaturelle. Comme évoqué précédemment dans la légende du porteur de riz, la superficie du lac se voit multipliée par six quand arrive la saison des pluies de mousson, concomitante à son début avec la fonte des neiges. D’un mètre de profondeur, le lac grossit en s'élevant de huit mètres de hauteur supplémentaire, noyant rizières, forêts, rivières et ruisseaux temporaires. Sur cette nouvelle mer annuelle, seuls les déplacements fluviaux sont possibles. En décalage temporel, à cette période, nous serions noyés. Les maisons vibrantes contrastent avec le bleu profond du ciel, tandis que les reflets des ombres créent un jeu de lumière enchanteur où chaque silhouette danse dans l’éclat de ses atours éphémères.
Nous montons à bord d’un des nombreux bateaux amarrés où la peinture bleue domine. Le rouge et le jaune viennent embellir ces embarcations de tailles différentes au charme fou. Le ciel est d’azur. En glissant sur l’eau à bord de cette caravelle sans mâts, nous sommes enveloppés par une bulle de magie. Les mangroves bordant le cours d’eau murmurent des confidences, tandis que les rayons du soleil filtrent à travers le feuillage dense, ajoutant une touche de mystère à notre exploration. Un pêcheur en maillot de bain noir démêle un filet sur la rive de terre sèche et rocailleuse, aux tons ocre et beiges, bordée par un rideau de végétation broussailleuse. La lumière intense dessine son ombre courte et fugitive qui montre que nous sommes en milieu de journée. L’homme interrompt un instant son ouvrage. Son regard se perd à l’horizon. Le bateau serpente entre les habitations sur pilotis suspendues entre ciel et terre. Elles semblent danser sur de hauts pilots en bois, tels des échassiers géants, défiant la gravité et les moussons. Plus avant, des dizaines d’habitations deviennent mitoyennes, blotties dans une vision ultraréaliste ; je me demande si Salvador Dalí est venu ici. Je suis alors fasciné par les pilotis élancés, hauts d’une dizaine de mètres, plantés fermement dans le sol argileux, qui forment une forêt inextricable d’échasses en soutenant les maisons tout en dominant les flots boueux. En période de crue, quand le lac déborde allègrement, monte et atteint sa cote de niveau maximale, les pilotis doivent être invisibles et les maisons doivent donner l’impression de flotter comme par magie. Une dame est accoudée à la rambarde d’une terrasse inférieure sur pilotis qui doit probablement être submergée une partie de l’année. Décrire toutes ces maisons différentes et uniques dans leur création demanderait des pages et des pages. Les embarcations colorées amarrées sur les berges, aux formes et tailles variées, bercées par l’onde ocre du fleuve, charment nos regards. Elles sont les veines de ce monde aquatique, transportant rêves et récits d’une rive à l’autre. Sur les balcons suspendus au-dessus des eaux, des plantes en pot ajoutent une touche de stabilité à cet univers chahuté par les caprices des saisons. Toute cette communauté humaine en harmonie avec son environnement en continuel changement cohabite avec l’eau dans une danse millénaire. Cette immersion dans la culture locale de me comble de joie. La rivière serpente comme pour nous dévoiler mille facettes de ces habitations sur pilotis, de grandes dames fragiles et solides à la fois. Ici et là nous apercevons des enfants qui rient, qui jouent, et des femmes qui préparent des plats traditionnels sur leurs terrasses flottantes. Sur le gaillard arrière, nous faisons la connaissance de Catherine et Pascale, deux charmantes Océanides d’un jour qui, comme nous, découvrent l’Asie du Sud-Est. Perchée sur ses longues jambes de bois, en équilibre entre ciel et terre, une bâtisse aux allures d’un temple, dotée d’un double escalier en miroir, coiffée d’une toiture rouge ornée de discrètes têtes de dragons, inspirée d’une pagode, s’élève tel un lotus en pleine floraison. S’agit-il d’un lieu de rencontre ?
Le bateau accoste au bord du village de Kampong Phluk. Un grand temple à la splendeur dorée se dévoile près de la statue de deux séduisants éléphants prêts à barrir. Depuis le haut d’un escalier, j’admire une rue qui serpente au loin, bordée de maisons sur pilotis. Cette vision enchanteresse sera unique dans mes souvenirs. Nous suivons le guide sans écouter ses propos en anglais pour nous mélanger aux habitants dont certains nous regardent. Malgré le déferlement régulier des touristes, leur curiosité à notre égard reste intacte, comme celle des enfants toujours en éveil. Les sourires chaleureux des villageois nous accueillent comme un rayon de soleil après la mousson. La pêche et la culture du riz coexistent harmonieusement avec le tourisme. La vie quotidienne se déroule sous nos yeux émerveillés. Assise avec légèreté sur la banquette d’un tuk-tuk coloré et bariolé, une fillette au sourire discret prend la pose avec grâce pour une photo. Sa présence transforme le tuk-tuk en carrosse, la fillette devient alors une princesse. Dans la rue, les enfants pieds nus, aux vêtements colorés et bariolés quand ils en portent, sont particulièrement attentifs. Une fillette en jupette rouge mange de la noix de coco dans une fausse tasse transparente. Son regard intense rencontre le mien et les battements de mon cœur s’accélèrent quelque peu. Une autre fillette, tel un penseur de Rodin infantile, est accoudée à l’avant d’un tuk-tuk boutique qui aurait rendu jaloux un certain Ali. Son expression donne l’impression qu’elle prend la pose dans une douce rêverie. Une autre fillette, une princesse ingénue en robe blanche à bretelles, s’amuse avec une tigelle en bambou. S’agit-il d’une fée des champs qui tient une baguette enchantée ? Une barque sur le sol sableux devant une maison attend tranquillement la montée des eaux. Une dame souriante assise sur une échelle d’accès devant sa maison nous demande un dollar. Je le lui donne avec un sampeah. Son sourire devient éclatant. Plus avant le long de la rue en terre battue que nous suivons, je vois un jeune garçon, allongé à une des extrémités d’une barque posée sur l’herbe, qui tient un smartphone dans sa main ; le passé et le futur se réunissent dans le présent. Tous ces enfants sont les gardiens des rêves du village. Nous arrivons à la fin de la rue ; la route se continue après une sorte d’immense grange aux innombrables pilotis entrecroisés pour beaucoup. Un enfant approche. Il me donne son prénom. Je l’invite à l’écrire sur l’écran de l’iPhone, toutefois cela lui est impossible, car il ne sait pas encore lire et écrire. L’échange verbal étant limité par notre langage respectif, il se contente de me sourire avant de s’éloigner. Nous rejoignons la rivière où le bateau nous a précédés. Nous serpentons entre des tas de tiges de bambou. Je vois un homme assis au sol qui tire alternativement de ses mains sur la chaîne d’une crémaillère attachée à un tronc d’arbre. Cet opportun point d’ancrage végétal lui permet de tirer un gros tas de tiges de bambou. Nous reprenons le large.
Nous arrivons à l’estuaire de la rivière. Nous débarquons sur des plates-formes flottantes allongées en bois et en tôle, rouge vif pour certaines, aménagées astucieusement pour le tourisme. Un enfant allongé dans un hamac en corde tissée, qui ressemble à un filet de pêche, porte son attention sur l’écran d’un smartphone. Une connexion Internet est-elle possible ici ? Une organisation, digne de Disney, se dévoile. Du côté opposé, proche du labyrinthe aquatique de la mangrove, où les arbres se plaisent les pieds dans l’eau ocre, des barques colorées flottent comme des pétales éparpillés sur la rivière. Je me crois devant une des peintures d’Emil Nolde. Les tapis tissés et les coussins aux couleurs vives, aux motifs différents, transforment ces embarcations en salons flottants. Nous imitons les autres voyageurs pour vivre une promenade sur l’eau dans la mangrove. Nous montons dans l’embarcation de Santhoméa, une dame qui manie la pagaye par des gestes tranquilles, empreints à la fois de force et de douceur. Son prénom a été porté par la reine des Yacks. Dans la légende, la reine Santhoméa, dont le sceptre magique lui permit de franchir l'espace, oscille entre beauté et ruse, entre force et courage, ce qui en fait une figure fascinante de la mythologie khmère. Le clapotis de l’eau nous accompagne. Des vagues se forment quand d’autres embarcations nous côtoient plus rapidement. Catherine et Pascale embarquent après nous. Patrick est assis devant moi. Je prends des photos pour immortaliser, temporairement, cette expérience magnifique. Les rayons obliques du soleil déclinant nimbent les flots de reflets miroitants embellis d’ombres créées par la lumière, dignes d’Albert Marquet, l’artiste qui a fait de l’eau un sujet central de son œuvre. Nous contemplons cette palette subtile qui nous transmet une sensation de calme et de sérénité dans ce paysage aquatique où la canopée née de la ramure des arbres innombrables forme une voûte vivante, un refuge de clarté et de pénombre agrémenté par les murmures de la brise. Dans la mangrove baignée d’une lumière dorée, nos vies semblent suspendues entre rêve et réalité. Les eaux calmes, teintées d’ocre, s’étirent comme un miroir liquide, réfléchissant les frondaisons des arbres aux racines immergées. Les barques colorées glissent doucement entre les troncs en s’entrechoquant furtivement de temps à autre. Le soleil déclinant caresse les feuillages d’une lumière chaude et douce, transformant la mangrove en un lieu enchanté où chaque reflet sur l’eau est une étincelle d’émerveillement, où chaque ombre dansante est une invitation à l’imaginaire. Le temps s’efface, l’esprit s’évade porté par la beauté. La boucle se termine. J’échange un sourire avec Santhoméa. Nous prenons place à une table en bois pour siroter une noix de coco habillement entaillée à la hachette par une jeune fille concentrée sur sa tâche. Le moment d’embarquer à nouveau arrive. Nous quittons l’estuaire pour naviguer sur le lac. Le bateau s’arrête sur l’eau, le temps pour les passagers d’admirer le coucher de soleil. Nous voyons un îlot de constructions près de la mangrove. Une cérémonie de mariage se déroule sur la terrasse qui surplombe l’îlot. Un grand cœur rouge se dévoile à côté d’une paillote.
Sous un ciel embrasé par les derniers feux du jour, la magie opère. Le lac s’étend à perte de vue, miroir d’or liquide où le soleil dépose un au revoir flamboyant. Les silhouettes des maisons flottantes et des embarcations dansent doucement sur l’onde où chaque reflet, chaque ondulation, murmure une douce mélodie. Au loin, un bateau qui glissait paisiblement se trouve temporairement captif dans un des sillons dorés dessinés sur le royaume de Poséidon. Nous assistons à un ballet enchanté, une célébration silencieuse de la vie et de la lumière. Je ressens de la gratitude infinie pour cet instant qui m’invite à rêver et à me perdre dans l’éclat du crépuscule. Le lac me fait penser à un océan. La prise de photos du coucher de soleil me renvoie sur les différents navires de croisière où nous avons eu la joie d’admirer l’astre de vie lors de ses multiples disparitions à l’horizon grâce à la rotation de la Terre. Quelle magie créatrice pour nous offrir ce voyage sur le vaisseau Terre dont la vitesse avoisine les trente kilomètres par seconde, lui faisant parcourir chaque année environ un milliard de kilomètres autour du Soleil qui tourne sur son axe et orbite à son tour autour du centre de notre galaxie, la Voie lactée. Une révolution complète du Soleil prend environ deux cent cinquante millions d'années. Il lui faut un peu plus de vingt-cinq jours terrestres pour faire une rotation complète sur lui-même. Que de magie ! Une intelligence doit bien être derrière toutes ces merveilles. Le disque d’or a disparu à l’horizon. Le moteur se met à ronronner. Nous faisons demi-tour. Le bateau remonte la rivière pour nous déposer sur un ponton près duquel le car est stationné. Le manteau de la nuit nous enveloppe graduellement. De petits bateaux nous dépassent en agitant les flots qui frissonnent avant d’aller éclabousser les roseaux. Une fois dans le car, la nuit tombe très vite.
À l’issue de ce voyage sensoriel inoubliable au trajet chaotique, où chaque moment fut une invitation à découvrir la beauté d’un pays riche en culture et en traditions, où la magie de Kampong Phluk a résidé dans son authenticité et sa capacité à nous émerveiller, nous sortons du car vers le vieux marché. Je lance un orkun sonore au jeune chauffeur qui m’offre un sampeah. Nous donnons un bon pourboire au guide dont le prénom me fut incompréhensible. Un panier près du volant recueille la générosité des passagers. Nous revenons à pied à l’hôtel dans les lumières électriques de la nuit qui jaillissent un peu partout. Deux des ponts admirés précédemment se sont parés de merveilles lumineuses offrant des visions de rêve…




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