En fin de matinée, nous sommes à bord du tuk-tuk de Chim qui nous conduit au marché russe. Nous lui avons donné cette destination par facilité, car la compréhension des adresses précises est aléatoire. En route, nous passons une nouvelle fois devant la Gold Tower 42, un gratte-ciel emblématique de Phnom Penh, aux deux ailes majestueuses, qui s’élance dans le paysage urbain de la capitale cambodgienne. Son histoire se montre en dents de scie. Tel un rêve doré interrompu, ce titan doré de verre et d'acier connaît un destin tumultueux. L’idée de sa construction a jailli dans l'euphorie immobilière des années deux mille. La tour part à la conquête du ciel en 2005, à l'intersection stratégique des boulevards Sihanouk et Monivong. Ses quarante-deux étages devaient symboliser l'ambition et la modernité d'une ville en pleine métamorphose. Toutefois, tel un mirage dans le désert urbain, la construction, initialement développée par la société sud-coréenne Yon Woo Cambodia Company Limited, s'est figée quatre années plus tard, victime de la crise financière mondiale. Pendant d’autres années, sa structure inachevée s'est dressée tel un phare à l'hubris développemental, une tour de Babel moderne abandonnée aux vents. Huit autres années plus tard, un souffle de renaissance réveille la tour endormie grâce à un accord entre Yon Woo et deux entreprises chinoises. Tel le Phénix renaissant de ses cendres, le chantier reprend vie. La tour finit par atteindre son sommet architectural, marquant la fin d'une interruption de près de dix ans. Un pont circulaire reliant les deux tours au faîte symbolise l'union du ciel et de la terre. Cependant, en 2020, une infortune mondiale met fin aux travaux en cours. L'édifice, qui vacille entre promesse et désillusion, se rendort à nouveau, laissant ses façades dorées capter la lumière du Soleil, comme les écailles d'un dragon mythique, dans un rappel silencieux des ambitions passées. Aujourd'hui, le ministère de l'Aménagement du territoire continue d'encourager la reprise de ce rêve vertical inaccompli qui s’élève à plus de deux cents mètres. Le géant tronqué attend patiemment le jour où il pourra enfin accomplir sa destinée…
Chim nous dépose vers l’une des entrées du marché. Je m’attarde devant un grand plateau métallique de vente avec des rebords vitrés qui occupe toute la surface d’un étal. Il contient des bigorneaux en vrac et d’autres petits mollusques marins comestibles. Quelques touches de rouge montrent que des condiments et de la sauce pimentée accompagnent les mollusques. La quantité est telle que toute la surface du plateau est couverte de ces coquillages dont la teinte naturelle varie du beige au gris. Les bigorneaux constituent un mets populaire dans la cuisine de fruits de mer, particulièrement appréciés comme amuse-bouche. Je vois un homme qui prend et met dans sa bouche avec naturel quelques mollusques en passant. Nous cheminons dans les rues pour nous rendre au proche restaurant Golden Pumpkin dont l’adresse nous a été indiquée par Sina à Siem Reap. En chemin, nous croisons deux gamins d’une dizaine d’années qui roulent cheveux au vent sur un scooter. Ils se déplacent joyeusement dans une liberté de l’enfance qui a disparu en France. Dès notre arrivée, je prends des photos. Un édifice de charme, à la façade coloniale aux balcons ouvragés, abrite un lieu enchanteur. Des scooters sont alignés sur le trottoir. La salle est ouverte sur la rue. Des lanternes en bambou tressé descendent du plafond suspendu. Sous un tableau noir encadré de bois doré fixé sur une façade de bois patiné par le temps, deux volets d'un bleu azur éclatant apportent une note méditerranéenne dans la décoration qui compose une symphonie visuelle célébrant la douceur de vivre cambodgienne. Le restaurant est une oasis où la citrouille dorée ne se transforme jamais en carrosse, gardant sa magie intacte du matin jusqu'au soir. L’entreprise familiale à l’origine de sa création a vu le jour à Siem Reap voici une quinzaine d’années. L’utilisation créative de la citrouille dans les plats proposés au menu, l'innovation culinaire et une délicieuse cuisine khmère ont participé à la réputation croissante du restaurant. Fort de son succès, la famille a ouvert un second restaurant à Phnom Penh, il y a environ deux ans, celui où nous déjeunons aujourd’hui. Merci à Sok Mean, à son mari Samnang et à leurs deux équipes.
Durant la préparation du repas, sur mon iPhone, nous regardons sur Instagram des photos et nous lisons des textes publiés par Alexy, le neveu de Patrick, et par sa compagne de vie Zoé qui vivent tout comme nous un long voyage en Asie. Leurs dernières photos remontent à trois jours quand ils découvraient Mumbai… avant de prendre le train pour un trajet de neuf heures à destination de leur prochaine étape.
Les deux soupes de courge commandées sont déposées délicatement sur la table. Durant une réjouissante étreinte liquide des papilles, je pense plaisamment au conte de Cendrillon. Dans ce restaurant incomparable, dont nous avons apprécié les mets à Siem Reap à diverses reprises, la citrouille d'or demeure dans sa splendeur du crépuscule à l'aurore. Grâce à l’abondance de Gaia, elle nous offre de nous délecter sans compter. Nul besoin de baguette, ni de fée pour réaliser la crème de courge, la magie des doigts de l’équipe des fourneaux opère dans un savoir-faire inégalé. Loin des horloges qui sonnent minuit et des souliers perdus, nous nous régalons à chaque cuillerée. Pour cette première et dernière venue, le départ étant proche, nous savourons en plat principal deux des mets les plus appréciés à Siem Reap.
Après le repas, nous retournons dans les rues animées. Dans la pénombre d'une échoppe débordante, telle une gardienne des trésors du quotidien, une dame âgée se tient assise, paisible et contemplative. Je la regarde. Son visage serein, encadré par des cheveux argentés, témoigne d'une vie bien remplie. Vêtue d'une robe fleurie à manches longues aux motifs violet, rose et blanc, elle veille sur un royaume de bric-à-brac, un univers fascinant où s'entremêle une multitude d’articles variés. L’échoppe ressemble à une caverne d'Ali Baba contemporaine, où chaque recoin révèle un nouveau trésor. J’apparente le visage de l’Aînée à une carte des années où chaque ride, tel un sillon d’un disque vinyle, raconte son histoire de vie. Ses cheveux blancs comme la soie des nuages encadrent délicatement ses traits asiatiques empreints de sérénité. Elle porte la grâce tranquille des années qui passent. Son regard se tourne vers moi lors d’une première photo pour ensuite revenir de profile pour la photo suivante. Son intériorité impénétrable abrite un cœur et une âme unique, un joyau de la diversité infinie de la vie. Sa vision du monde, comme la mienne, est unique. Il y a dans sa posture une noblesse naturelle, celle des êtres authentiques qui ont traversé les saisons avec force et courage. Le temps a déposé sur elle sa patine précieuse, comme un artiste qui aurait délicatement sculpté chaque trait de son visage, créant une œuvre vivante où la beauté de l'âge se mêle à celle de sa singularité et de son irréductibilité.
Dans l'océan des êtres sa vague est unique
Sculpture éphémère façonnée par le temps
Nul ne peut saisir son essence authentique
Mystère insondable de son cœur d’enfant
Singularité joyau de chaque existence
Éclat irréductible en sa conscience
Au-delà des mots et des concepts usés
Tout son potentiel à jamais préservé
Plus tard, dans l’après-midi, les minutes nous retrouvent à bord du séduisant tuk-tuk de monsieur Sarom qui roule tranquillement. Il nous dépose devant notre hôtel. Nous allons ensuite au proche salon de thé Kayser, découvert récemment. Nous vivons en terrasse des instants de bien-être. Patrick sirote un cappuccino. Je m’offre une tartelette aux pommes que je savoure lentement avec un nouveau thé dit énergétique. Une famille anglophone avec deux fillettes se régale à une table voisine en sirotant thés et cappuccinos. Assis à une autre table, deux hommes jouent avec passion à l'Ouk Chaktrang, la version cambodgienne traditionnelle des échecs, très populaire dans les cafés de Phnom Penh. Ce jeu ancestral remonte au temps des royaumes d'Angkor, comme en témoignent les bas-reliefs d'Angkor Vat. Patrick trouve un bas-relief dans le temple d’Angkor Vat sur le web pour illustrer le blog. Je regarde les joueurs de temps à autre. Le Fou a pris la forme d’un stupa à deux étages. Les Tours ressemblent à des bateaux. La Neang [Reine] est petite et pointue. Le Sdach [Roi], la plus grande pièce, s’apparente à un stupa à trois niveaux. Régulièrement, j’entends les joueurs qui claquent des pions sur le plateau de la table. Ce bruit caractéristique s’appelle Ouk. Un homme asiatique vient regarder la partie en cours à un moment donné. Quand le roi, en position d'échec, est capturé, le joueur attaquant dire Ouk. Ce jeu est profondément ancré dans la culture et la tradition cambodgienne. Des parties en cours se remarquent à toute heure de la journée dans les cafés de Phnom Penh.
Notre conversation se promène sur l’actualité, notamment sur la guerre déclarée à propos de l’Intelligence Artificielle. Tesla prévoit de lancer son premier service de robotaxi autonome à Austin au Texas en juin 2025, en utilisant sa technologie de Conduite Autonome Complète (FSD) non supervisée dans des véhicules fonctionnant sans conducteurs humains. La tentative de sécession de la Californie progresse. L'Horloge de l'Apocalypse se rapproche de minuit. Dans ce bien-être agréable, dans la chaleur tropicale et dans la douceur du moment présent, nos pensées s'envolent, libres comme des oiseaux. Le jeu des ombres sur le pavé se poursuit aussi avec la rotation de la Terre. J’observe de temps à autre le ballet des deux-roues. L’heure dorée s’étire en filaments de plaisirs. Le jour s’évapore graduellement. Quand nous éloignons du salon de thé, la partie d’Ouk Chaktrang est toujours en cours…






