Nous déjeunons au restaurant végétarien The Leaf. Le serveur dépose sur la table un bloc-notes et un crayon à papier pour écrire les codes de notre sélection. Nous nous régalons. En début d’après-midi, nous allons découvrir l’ancien Manoir du thé floral dans lequel Jim Thompson s’est rendu avec Connie dans la matinée du jeudi 23 mars 1967. Nous marchons le long de la rue Beach. Dans un éclair de lumière céleste, nous rencontrons deux jeunes gens habillés tout en blanc. Ils apparaissent telles deux étoiles qui se seraient détachées du firmament pour se poser sur terre. Le jeune homme me sourit. Leurs vêtements fluides et vaporeux semblent faits de la même essence que les nuages, comme si le ciel lui-même avait pris forme humaine. Foulent-ils pour la première fois le sol terrestre ? Viennent-ils d'une autre galaxie, tels des messagers d'un amour cosmique, pour transmettre les secrets de l'univers à ceux qui savent écouter ?
Plus avant, nous passons devant l’emblématique caserne centrale de pompiers de Lebuh Pantai construite en 1908, la plus ancienne caserne du pays qui combine des éléments d'architecture moghole et édouardienne. Témoin d'une époque révolue, tel un phare majestueux, elle dresse fièrement sa tourelle et ses façades blanches ornées de colonnes et de pilastres dont les encadrements de fenêtres, les moulures et les corniches s’expriment en rouge vif. La caserne est devenue un chef-d'œuvre d'expression artistique. L’espace d’un instant, je vois des chevaux qui tirent des pompes à incendie, j’entends le son retentissant des alarmes, je suis du regard des pompiers empressés. Nous prenons ensuite à droite dans la rue Ah Quee où deux fresques se dévoilent. Ma préférence va à celle qui surfe sur une originalité étonnante. Devant une porte à double battant en bois ocre rouge à la peinture écaillée au centre d’un mur en briques où l’enduit s’effrite avec le temps, un jeune garçon casqué, au regard jeté par-dessus son épaule vers l’arrière, au visage empreint d’une inquiétude palpable, chevauche une moto noire fixée au sol, venue par magie dans notre réalité comme surgie d'un rêve tangible. Plus loin, devant un restaurant indien, un homme attablé à la terrasse me parle de l’œuvre rouge, orange et jaune peinte sur la pierre du trottoir devant l’entrée. Il s’agit d’un Rangoli, ou Kolam dans le sud de l'Inde, une forme d'art populaire. Le rangoli, à la signification symbolique profonde, est considéré comme un signe de bienvenue et de bon augure. Il apporte la prospérité et la chance. Dessiné également pour éloigner les mauvais esprits et pour attirer les énergies positives, il apporte de la couleur et de la joie dans la vie quotidienne. Quelques pas plus loin, nos regards sont attirés par une myriade de parapluies colorés dans la lorong [ruelle] Soo Hong. Ouverts et suspendus, tel un kaléidoscope artistique, ils constituent une canopée improvisée qui filtre la lumière du Soleil en une pluie d'éclats multicolores. Curieux, nous nous approchons. Telles des ombrelles arc-en-ciel, chaque parapluie offre au regard les huit pans de sa toile, chacun vibrant d'une couleur différente. Sur un des murs blanchis à la chaux de l’hôtel Boutique Résidence, un chat suspendu dans une bulle de temps, au pelage orné de teintes improbables dans notre réalité, se laisse admirer. Ses yeux, deux billes d'or liquide, s'écarquillent d'étonnement, le regard irrésistiblement attiré vers le ciel bariolé au-dessus de lui. Contemple-t-il l'arche d'alliance d'un monde fantastique, un univers parallèle où les chats sont rois et les couleurs reines. La ruelle aboutit dans la rue Armenian, très animée. Nous faisons demi-tour.
Une dizaine de minutes plus tard, le long de la rue Campbell, le café des chats Munchkin & The Gang retient notre attention. Nous nous approchons. Au travers du vitrage, nous voyons de nombreux chats, cajolés pour certains par les clients en nombre dans le café. Quand nous retraversons la rue, un couple italien vivant en Belgique nous adresse la parole en français. L’homme nous pose des questions sur le café des chats. La femme nous sourit. Ils continuent ensuite leur chemin après nous avoir souhaité de bonnes vacances ; il leur est impossible d’imaginer que nous sommes nomades. Plus avant dans la rue, nous nous attardons en face de la Jawi Peranakan Mansion devant laquelle une calèche d’un autre âge, aux roues silencieuses et au cuir couleur café patiné par les ans, attend patiemment son attelage, comme si les chevaux allaient revenir d'un instant à l'autre. L’eau d’une fontaine, au bassin octogonal paré de mosaïques bleues et turquoise, cascade en une douce mélodie sur deux vasques circulaires. Les branches des arbres alentour, aux feuilles en corolle qui se gorgent de soleil, se penchent sur les gouttes d’eau, des perles de lumière sous le ciel d’azur. Les fenêtres aux volets à persiennes, telles des paupières closes sur un monde de souvenirs, laissent par endroits filtrer la lumière du jour. Des lanternes rouges suspendues embellissent le porche accueillant doté d’une marquise au toit grenat soutenue par quatre colonnes massives. La maison, qui évoque un tableau vivant où l'histoire et la beauté se rencontrent dans une belle harmonie, témoigne de l'histoire des Peranakan, évoquée brièvement au Starbucks lors de notre arrivée à Penang. Les Jawi Peranakan sont issus de mariages entre des hommes musulmans indiens et des femmes malaises. Cette communauté a développé une culture distinctive, mélangeant les traditions de leurs ancêtres avec les coutumes locales. L'architecture reflète ce mélange en combinant des éléments de design malais, indien et européen. Dans cette maison vécurent des familles riches et influentes de la communauté Jawi Peranakan.
Dans les minutes suivantes, nous arrivons au Rumah Teh Bunga, le long de la jalan Hutton. [Les mots lebuh et jalan sont interchangeables, toutefois lebuh est plutôt associé à une rue historique]. L’ancien Manoir du thé floral dévoile sa majesté. La particularité de cet ancien manoir, construit dans la dernière décennie du dix-neuvième siècle pour le Malais Tuan Abdul Wahab, un riche marchand Jawi Peranakan, réside dans sa couleur ocre jaune clair, qui rappelle une variété de fleurs de thé, et dans son mélange architectural éclectique lié aux Straits Settlements, un groupe de territoires britanniques d’Asie du Sud-Est créé en 1826, initialement administrés par la Compagnie britannique des Indes orientales. Après la rébellion indienne de 1857, leur administration passa sous le contrôle du Raj britannique pour devenir dix ans plus tard une colonie de la Couronne, relevant directement du Colonial Office de Londres. Les Établissements des détroits comprenaient initialement Penang, Singapour, Malacca et, plus tard, Dinding. Une vingtaine d’années plus tard, les îles Cocos [Keeling] et l’île Christmas furent ajoutées à la colonie. L'île de Labuan, située au large de Bornéo, fut incorporée en 1907 avant de devenir une colonie distincte cinq ans plus tard. La capitale des Établissements des détroits fut déplacée de George Town à Singapour en 1832. Singapour devint alors un important centre commercial en Asie, justifiant le passage sous administration directe britannique en 1867. Les Établissements des détroits servirent également de colonies pénitentiaires pour des prisonniers indiens, ce qui leur valut le surnom de Botany Bays de l'Inde. Les Établissements des détroits furent dissous après la Seconde Guerre mondiale. Singapour devint une colonie distincte de la Couronne, tandis que Penang et Malacca furent intégrés à l'Union malaise, qui évolua plus tard en Fédération de Malaisie. Les îles Cocos et Christmas furent transférées à l'Australie dans les années 1950. Les Établissements des détroits jouèrent un rôle crucial dans l'expansion britannique en Asie du Sud-Est, servant à la fois de centres commerciaux et de colonies pénitentiaires avant leur dissolution en 1946.
L'architecture du manoir de style Straits Eclectic combine les influences chinoises, malaises, indiennes et européennes tout en reflétant la richesse culturelle des Jawi Peranakan. Le fronton du manoir, orné de motifs floraux, arbore l'étoile et le croissant islamiques, de couleur blanche, symbolisant la foi de son premier propriétaire. Les vents d'aération aux motifs ajourés en dessus des volets à persiennes des fenêtres cintrées nous transportent dans une époque où la circulation de l'air était essentielle pour pallier la chaleur équatoriale. Nous entrons dans la propriété qui fut acquise par Tan Chong Keat au début du vingtième siècle. Elle resta une résidence chinoise pendant plusieurs générations avant d’être achetée par le Département du Patrimoine National au début du siècle qui la restaura et la transforma en galerie d’art et musée. La visite est gratuite. Nous sommes invités par la jeune femme coiffée d’un hijab de l’accueil à écrire nos noms et prénoms sur un livre d’or. Dans une vitrine, j’admire un magnifique service à thé rose et blanc et de la vaisselle qui semble reprendre les teintes délicates des fleurs ayant inspiré le nom de cette demeure historique. Diverses horloges me rappellent celles que nous vendions dans le magasin familial à Cranves-Sales.
Après cette découverte, grâce à Jim, nous allons vivre des instants de détente chez The Founders Hutton, un restaurant salon de thé repéré le long du trajet. Rabbi, un grand et beau jeune homme hindou, nous accueille sur le pas de la porte et nous propose de nous installer à la table C2 dans cette ancienne demeure indo-malaise du dix-neuvième siècle qui nous offre une atmosphère décontractée et accueillante. Nous laissons de côté le code QR qui permet de passer la commande via Internet. Je vais au bar pour l’effectuer auprès d’un être humain. Thés Earl Grey et rooibos sont servis avec deux parts de Pandan gula melaka, un gâteau traditionnel de Malaisie et d'Indonésie qui combine les saveurs du pandan, une plante aromatique, et du gula melaka, du sucre de palme. Les feuilles de pandan sont souvent appelées vanille d'Asie en raison de leur parfum distinctif. Le sucre de palme gula melaka est essentiellement produit à partir du jus des fleurs de cocotier. Nous nous régalons. À la grande table ronde voisine, posée sur une estrade en pierre, huit élégantes jeunes femmes semblent fêter un évènement. Elles sont enjouées, fraîches comme des fleurs printanières. C’est un plaisir de les regarder, surtout quand elles se prennent en photo. Un petit dragon rouge ondule au plafond.
Après des instants de bien-être dans le salon de thé animé du brouhaha des conversations et des musiques diffusées, nous revenons tranquillement à l’hôtel. En chemin, Patrick achète un sac pour remplacer celui acquis au marché ancien de Siem Reap, inadapté pour ranger l’iPad. Nous nous attardons devant l’entrée du restaurant Foodpanda où, comme à l’aller, une file d’attente est constituée devant l’entrée. Cette fois, la file est composée uniquement d’une nuée de femmes portant l’hijab. Nous repassons vers la station de Pompiers où nous remarquons cette fois une ruelle latérale où des fleurs aux pétales multicolores qui tourbillonnent au vent dans une joyeuse symphonie chromatique, fixées en enfilade verticale sur des poteaux rouges, attirent nos regards. Suspendues dans les airs, des sphères en filigrane métallique dansent au gré du vent en projetant des ombres variées sur les dalles du pavé. Nous nous approchons pour admirer ces créations avec émerveillement et les immortaliser à travers nos photographies. Près de l’hôtel, dans l’aire de restauration Medan Selera Sri Weld, vide de présence humaine, un chat tigré sous une table nous regarde passer de ses yeux, deux émeraudes posées sur le silence de cette fin d’après-midi…

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