jeudi 27 février 2025

Mercredi 26 février 2025 - Le château de Kellie, entre la réalité tangible et le rêve éternel...

    Après le déjeuner au buffet de l’hôtel, Kai nous accueille dans sa Honda hybride blanche. Elle nous emmène dans un lieu où un rêve s’est incomplètement réalisé. Nous arrivons à destination après une trentaine de minutes de route. Un magnifique château en éternel devenir, à l’architecture moghole, mauresque, anglo-indienne, grecque et romaine, s’offre à nos yeux éblouis. Les battements de mon cœur s’accélèrent quelque peu devant une telle magnificence qui oscille entre la réalité tangible et le rêve éternel. Situé à Batu Gajah, qui fut le centre du district minier d'étain le plus riche au monde, le château Kellie, destiné à être une somptueuse résidence familiale, est né au début du siècle dernier de la volonté de William Smith. Le rêve de William a été interrompu lorsque sa flamme ardente s’éteignit subitement lors d'un voyage. Après sa mort, sa femme Agnes vendit la propriété et retourna en Écosse avec leurs enfants, laissant le château inachevé. Aujourd'hui, il se dresse tel un témoignage poignant des aspirations, des desseins grandioses et des rêves suspendus dans leur élan. Son apparence lui confère une aura de mystère et de romantisme. L’histoire de William est une fresque romanesque teintée d’amour, de vision sublime et de tragédie, inscrite dans les pierres du château inachevé.

    William Smith est né le 23 mars 1869 dans une petite ferme près de Dallas à Moray Firth, en Écosse. Il était le troisième des cinq enfants de la famille. Les Smith, agriculteurs, vivaient chichement. Ils furent gravement touchés par la révolution industrielle et avaient du mal à joindre les deux bouts. Alors que les Britanniques s'étendaient en Inde, en Birmanie, au Sri Lanka et en Malaisie, alors appelée Malaya, il y avait de nombreuses opportunités pour les jeunes hommes britanniques ayant un goût pour l'aventure. William, jeune ingénieur civil de vingt-deux ans, décida de tenter sa chance à l'étranger et finit à Batu Gajah, où il travailla pour Charles Alma Baker, un pionnier colonial originaire de Nouvelle-Zélande qui, ayant obtenu des concessions du gouvernement pour défricher des forêts à Batu Gajah, avait créé une entreprise de topographie. William rejoignit son équipe d'arpentage et participa à la construction routière dans le sud du Perak. Plus tard, il fonda sa propre entreprise, W. R. Smith & Co., Civil Engineers, Architects and Contractors et, en 1894, il obtint un contrat de deux ans pour fournir du ballast pour les chemins de fer. Malheureusement, le projet fut interrompu. Son partenariat avec Alma Baker prospéra et il réussit à acquérir nombre d’hectares de terres cultivables dans la région de Batu Gajah. William tenta de planter du café, mais son boom était terminé et les prix chutèrent en raison de la concurrence du Brésil. William se tourna alors vers une plantation d'hévéas qui connut un plein succès puisque le caoutchouc était la matière première utilisée pour fabriquer des pneumatiques très demandés. Il se lança aussi dans l’industrie minière de l’étain. En 1903, il dut retourner en Écosse pour être auprès de sa mère mourante. Après son décès, lors de son retour en Malaisie, il rencontra Agnes sur le navire qui voguait vers Penang…

    Nous nous promenons autour et dans le château avec de nombreux jeunes gens qui prennent plaisir à laisser s’exprimer leur imaginaire. Munis de caméras, ils jouent divers scénarios dont un où ils disparaissent dans un tunnel secret. Ils doivent savoir que le château a servi de lieu de tournage pour le film Anna et le Roi avec Jodie Foster et Chow Yun Fat. Leur vitalité et leur exubérance sont un plaisir pour les yeux. J’offre et je reçois des sourires. La vie est belle. La chambre d’Anthony et celle de sa sœur Helen sont reliées par un passage secret depuis leur salle de bain. Un escalier leur a offert de pouvoir quitter le château en douce à leur convenance. Nous découvrons les deux niveaux supérieurs libres de tous interdits, le vide est proche et les protections succinctes suffisent devant la responsabilité de chacun. Je prends plaisir à cadrer des photos pour refléter la magie du lieu, baigné de la lumière du passé. Durant une longue averse nourrie, nous nous abritons dans le château. Pendant ce temps, j’écoute Agnes me raconter une partie de sa vie depuis l’au-delà.

    Je m’appelle Agnes Smith. Ce château et ces pierres inachevées portent les rêves de mon William. Tout a commencé sur un bateau, en 1903, alors que les vagues de l’océan dansaient sous les étoiles. William, cet Écossais au regard de feu, m’a raconté sa Malaisie où il est arrivé début 1891 : une terre où les jungles murmuraient des promesses de fortune. Je suis tombée amoureuse de son audace, de cette folie qui brillait dans ses yeux quand il parlait de construire un empire… et un château pour notre famille. Il rentrait en Malaisie après les funérailles de sa mère ; il avait ajouté son nom de jeune fille au sien, devenant ainsi William Kellie Smith. Fille d'une riche famille de marchands de coton à Liverpool, j’effectuais mon premier voyage en Extrême-Orient. Malgré nos huit ans d'écart et mon statut social élevé, nous nous sommes fiancés à bord et nous nous sommes mariés dès le débarquement à Penang en mars. En arrivant à Batu Gajah, j’ai découvert une maison en bois modeste, entourée d’hévéas et de mines d’étain. William l’avait baptisée Kellas House, en hommage à son Écosse natale. L’année suivante, nous étions à Singapour. Comme j’étais riche d'un fonds fiduciaire de trois cent mille livres sterling, William a pu contracter un prêt afin de développer notre domaine. Notre fille Helen naquit lors des négociations. Plus tard, nous avons rencontré des problèmes financiers dus à des retards liés au déblocage de mon fonds fiduciaire. William perdit de l'argent dans des entreprises infructueuses comme l'exploitation de carrières et la culture du patchouli. Le jeudi 18 mars 1915, Anthony est venu au monde. Après sa naissance, William a voulu mieux. Un palais pour mon prince, disait-il en dessinant des arches majestueuses sur des parchemins. Les briques rouges, importées d’Inde, ont commencé à s’empiler, et avec elles, nos espoirs. Les artisans tamouls venus de Madras sculptaient chaque pierre. Le château prit forme : des couloirs voûtés, de vastes pièces, une cave à vin, des escaliers cachés et même un tunnel secret menant au temple hindou Sri Maha Mariamman que William, à la demande des Tamouls suite à la grippe espagnole, qui ralentit les travaux, et qui emporta vingt d’entre eux en 1918, fit construire pour apaiser leurs craintes et les dieux. Des ombres menacèrent le devenir du château. Les dépenses grandissaient avec les murs. L’or se transformait en poussière : la carrière de marbre, les concessions minières… tout menaçait de s’effondrer. Malgré des entreprises infructueuses, William fit preuve de détermination. Harrisons & Crosfield achetèrent une partie des terres. Le rêve se poursuivit. En 1926, William et Helen firent un voyage en Europe pour nous rendre visite, Anthony et moi, car j’avais emmené notre jeune fils en Grande-Bretagne pour son éducation. Sur le chemin du retour vers la Malaisie, William fit une escale à Lisbonne pour charger l’ascenseur sur le bateau. Il en profita pour finaliser ses concessions de plantations dans la colonie portugaise du Timor. Ses lettres me parvenaient régulièrement et puis, plus rien. Ce fut un choc dévastateur, quand j’appris qu’il avait contracté une pneumonie et qu’il en était mort, loin de moi, dans une chambre d’hôtel en décembre, à l’âge de cinquante-six ans. Après sa brusque disparition, je revins à Batu Gajah. J’ai regardé une dernière fois le château inachevé, inapte à poursuivre seule le rêve de William. Helen, déjà femme, refusait de revenir. J’ai fermé toutes les portes. J’ai vendu Kinta Kellas Estate et le château Kellie à Harrisons & Crosfield qui ont bien voulu l’acheter, mais sans le terminer. J’ai emporté dans mes malles quelques souvenirs et je suis retournée avec Anthony en Angleterre rejoindre Helen. Je ne suis jamais retournée en Malaisie. Le château devint alors un fantôme de pierre, tout comme Anthony, devenu pilote, qui devint un fantôme de guerre. Il fut tué le mardi 9 juin 1942, à l'âge de vingt-sept ans. Il avait un fils, la lignée continua. J’ai vécu à Londres dans un appartement luxueux près de Harrods. J’ai eu ouï dire que le château était hanté. Moi, j’entends encore les rires de nos enfants et les promesses de William. Notre château est un cœur de pierre qui bat encore, quelque part entre l’Écosse et la Malaisie, entre le passé et l’éternité. Née en 1878, je suis morte en 1960 à l'âge de quatre-vingt-deux ans. C’est avec une émotion mêlée de nostalgie que je vous ai raconté tout cela, de manière peut-être un peu décousue. Les allers-retours temporels ont peut-être créé une légère confusion. Bien que je n’aie jamais revu cette terre exotique de Malaisie, où nous avions bâti tant d’espoirs, mon cœur est resté lié à ces murs silencieux qui racontent encore notre histoire. Le château, majestueux et mystérieux, demeure un témoignage de l’amour de William pour sa famille, de ses ambitions et de ses rêves interrompus…

    La pluie cesse. Nous découvrons les ruines extérieures du manoir Kellas House construit en 1909, une l'extension de la première maison, le modeste bungalow en bois. Les minutes pensent à s’égrener sur l’horloge du temps, elles annoncent l’heure du retour. Kai nous a attendu. Elle a pris des photos. Je la sens plus détendue. En revenant à l’hôtel, elle a quitté son masque et les manchettes de protection de ses avant-bras qui lui venaient jusqu’aux mains. Je vois sur le tableau de bord une statuette qui représente Ksitigarbha, une figure importante du bouddhisme Mahayana, en posture assise, qui tient dans sa main droite un shakujo, utilisé pour ouvrir les portes des enfers, et une perle lumineuse dans sa main gauche qui symbolise la sagesse. Ksitigarbha est vénéré comme le protecteur des âmes, notamment celles des enfants décédés, des voyageurs et des êtres en enfer. À notre arrivée sous la marquise de l’entrée, Kai sort de voiture et vient nous saluer. Elle nous offre un radieux sourire. Après un temps de détente chez Zus Coffee et chez Secret Recipe, nous retournons tranquillement dans la chambre…

































































































Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire