Nous sortons de l’hôtel avant midi pour aller déjeuner. En chemin, nous voyons une file d’attente devant le consulat du Bangladesh. Arrivés à destination, contre toute attente, nous constatons que le restaurant The Leaf est fermé un jour avant la date annoncée de la semaine de congé. Patrick voit dans le décor le mot végétarien sur un mur orange d’une coquette bâtisse. Nous approchons. Des plantes luxuriantes encadrent le seuil. Nous entrons chez Viva Victoria. Je me promène dans le restaurant pendant la préparation de la commande. La décoration créative se distingue par son charme éclectique. Des guirlandes de feuillages suspendues se mêlent à des luminaires en forme de sphères lumineuses. Les murs turquoise sont ornés d’œuvres d’art abstraites et florales, tandis que des ballons verts suspendus ajoutent une touche ludique et festive. Les tables sont recouvertes de nappes colorées toutes différentes aux motifs variés. Le comptoir, décoré d’abat-jours en rotin tressé et entouré de plantes en pot, offre une ambiance équatoriale chaleureuse. Le plancher en bois par endroits équilibre cette explosion de couleurs et de verdure. Nous nous régalons avec une onctueuse soupe aux champignons servie avec une délicieuse tranche de pain huilée. Tajmeel Sherif interprète plusieurs chansons de sa voix mélodieuse. L’artiste s’est fait connaître du grand public lors de sa participation à la treizième saison d’Indian Idol, une émission de télévision très populaire en Inde. Sa performance a été remarquée et fortement appréciée par les juges et le public. Les deux plats principaux se montrent un peu trop épicés : des spaghettis à la sauce tomate et pommes de terre pour Patrick et d’excellentes têtes de chou-fleur en sauce pour moi. Le repas se termine. Nous retournons à l’hôtel. Après treize heures trente, nous sommes à bord de la voiture Honda City blanche de Kenji qui nous conduit vers l’un des plus grands et des plus impressionnants complexes bouddhistes d’Asie du Sud-Est dont la construction a commencé en 1890 pour se terminer quarante années plus tard.
Après une trentaine de minutes, nous arrivons à destination. Perché sur la colline d'Ayer Itam, le Kek Lok Si, le Temple du Bonheur Suprême, tel un véritable patchwork spirituel et esthétique, s’étire comme un dragon endormi, enroulé dans une mer de lanternes rouges et dorées. Son architecture éclectique mêle la majesté chinoise, la finesse thaïlandaise et l’élégance birmane, comme si les architectes de l’époque avaient décidé de faire un tour du monde spirituel sans quitter leur chantier. Je me fais la réflexion que ce joyau architectural à l’éclat ostentatoire s'élève vers les cieux comme le rêve d'opium d'un démiurge excentrique à la puissance imaginative démesurée. J’imagine un énorme gâteau de mariage, saupoudré de lanternes rouges comme des cerises confites, conçu par un pâtissier fou empilant pagodes sur pagodes. Nous entrons dans la station de l’ascenseur incliné pour prendre un petit funiculaire. À la différence d’un ascenseur vertical commun gratuit, celui-ci est payant. Je suppose que les fidèles d'antan gravissaient péniblement les marches en quête d'élévation spirituelle. Aujourd’hui, la technologie nous approche des hauteurs divines sans faire rechigner les genoux.
En sortant de l’ascenseur, au premier palier, un jeune homme nous propose de prendre place dans un buggy électrique pour joindre le niveau suivant. Nous déclinons son offre. Dans la minute suivante, nous voyons à distance la pagode Ban Po Thar, riche de ses sept étages et de ses quelque dix mille statues de Bouddha en albâtre et en bronze, qui ressemble à une tour jenga géante. Elle invite les visiteurs à gravir ses marches en quête d’illumination ou simplement pour prendre un selfie. Nous nous contenterons de l’admirer. Figés devant un spectacle grandiose, nous sommes ébahis par un véritable carnaval architectural. Des toits aux courbes gracieuses dansent alentour une valse lente avec les nuages, tandis que des petits bouddhas dorés nous observent d'un air mi-amusé, mi-sérieux depuis une gracieuse et décorative pagode centrale délicatement posée sur un lotus en pierre rose. Ses toitures intermédiaires, telles des ombrelles d’un conte ancien, embellissent les étages qui s’élancent dans le ciel comme une offrande florale. Il me semble que ces petits bouddhas par dizaines, nichés dans les alcôves des niveaux octogonaux, murmurent avec bienveillance : Bienvenue dans ce sanctuaire spirituel aux allures de parc d'attractions ! Derrière la pagode effilée, je crois voir un manège pour enfants. Des lanternes rouge rubis et jaune soleil ont remplacé les chevaux de bois. Elles dansent comme des lucioles autour du visage stoïque du bouddha central. La musique entraînante habituelle a été remplacée par le murmure des prières qui flotte dans l'air. Le rire des enfants a été remplacé par le tintement doux des cloches du vent. Je suppose que ce manège improvisé est un carrousel pour l'âme, un endroit pour monter vers l'illumination sur un nuage de méditation. Tout autour de nous, les couleurs éclatantes, l'exubérance des fleurs tropicales, les décorations fastueuses, créent une symphonie visuelle qui ferait pâlir un arc-en-ciel furtif, comme si les architectes du passé avaient décidé de défier la sobriété en personne, armés de pinceaux trempés dans les palettes les plus audacieuses qui soient. Au milieu de ce faste, le petit pavillon octogonal qui se dresse courageusement au-dessus de son bassin circulaire, tel un jouet oublié par un géant distrait, s’interroge dans ce décor surréaliste sur le sens de toute cette opulence. Et que dire de ces lanternes rouges qui pendent de partout comme des gouttes de sang figées dans le temps ? Elles oscillent doucement dans la brise, semblant murmurer des secrets à qui veut bien les entendre. Peut-être se racontent-elles l'histoire de ces ascenseurs inclinés, dernière lubie d'un monde où l'ascension spirituelle se fait désormais par des moyens détournés. Ainsi se dresse devant nous le Kek Lok Si, dans la démesure et la beauté, où le fidèle vient pour nourrir son âme et le visiteur pour se régaler les yeux. Le sacré et le touristique se côtoient et s'entrechoquent dans une danse joyeuse et légèrement absurde.
Nous montons graduellement par étapes. Sous le ciel chargé de mystère, nous suivons une passerelle bordée d'une balustrade rouge vif, comme une veine de feu courant à travers le cœur du sanctuaire. Des lanternes, sphères de lumière jaune et rouge, pendent en rangs serrés au garde-à-vous, leurs inscriptions symboliques allusives murmurant des promesses de clarté. Patrick, silhouette solitaire sur la photo, monte les dernières marches, son ombre temporairement égarée en quête de lumière sous le voile des lanternes. Nous grimpons des escaliers, nichés un peu partout dans ce labyrinthe bouddhique, vers d’autres édifices qui s'éparpillent un peu partout. Nous nous attardons devant deux bas-reliefs qui racontent des légendes anciennes sculptées dans la roche. Dragons et divinités se meuvent en silence, gardiens du lieu sacré où le temps lui-même s’interroge, réfléchit à son propre mystère sous un œil céleste en pierre qui veille. Nous arrivons sur un jardin suspendu où la sérénité de statues dorées en enfilade rencontre l'exubérance de lanternes colorées. À travers des ouvertures circulaires, nous voyons la ville en contrebas où l’agitation du monde diffère de la quiétude céleste. Nous passons devant un labyrinthe d'escaliers blancs qui mène à un sanctuaire sous le ciel où les nuages dansent comme des moutons égarés. Plus avant, je m’attarde devant une statue dorée, parée d'une armure d'écailles scintillantes, qui rayonne d'une splendeur antique en tenant un luth orné. Son diadème ciselé témoigne d'une grandeur passée. Nous traversons une vaste boutique aux milliers d’articles consuméristes. Sur un grand étal métallique, une myriade de flammes vacille dans des calices de verre ambré, telles des lucioles captives offrant leur lumière dans un océan de prières silencieuses. Un jardin secret s'épanouit dans une cour intérieure, apportant une note de fraîcheur. Une cascade de mousse émeraude murmure sur des pierres ancestrales où une tortue et des crapauds se reposent. Une fenêtre circulaire encercle des bambous vert jade en évoquant la sérénité d'une forêt lointaine.
Nous prenons un autre ascenseur incliné payant pour accéder au dernier niveau où la statue colossale de la déesse de la Miséricorde trône sous un pavillon monumental soutenu par seize colonnes de bronze gravées et sculptées. Haute de plus de trente mètres, Kuan Yin, dont le nom s’écrit aussi Guanyin dans une transcription plus directe du chinois, semble scruter l’horizon avec sérénité tout en se demandant parfois pourquoi les humains exagèrent dans la taille de leurs statues. Nous traversons une esplanade où des voitures peuvent se stationner. Deux éléphants sereins et un lion mythique rugissant aux écailles acérées gardent l’entrée du pavillon. Nous nous promenons dans un jardin accueillant. Un joyau d'architecture orientale, un pavillon aux couleurs chatoyantes, flotte sur un miroir d'eau verdoyant. Une cascade murmure à ses côtés, berçant les songes des statues animales qui embellissent cette oasis de bien-être. Le ciel, en une douce aquarelle grise, veille sur cet écrin d'une beauté sereine et intemporelle. En quittant le jardin, nous côtoyons un serpent de pierre, aux écailles finement sculptées, majestueux et menaçant, la gueule béante dans un cri silencieux, enroulé autour d’un rocher argenté. L’heure du rendez-vous pour le retour approchant, nous décidons de descendre de la colline par la route suivie par les véhicules. Aucun buggy électrique n’est en vue pour nous transporter. Arrivés à notre point de départ, nous flânons autour de l’entrée du funiculaire dans un paysage enchanteur où la pierre et l'architecture s'entrelacent harmonieusement. Deux pavillons sculptés en pierre gris clair se dressent superbement sur des rochers sombres, reliés par un pont délicatement arqué. En contrebas, une multitude de tortues, tels des joyaux vivants, forme une mosaïque d’écailles sombres et luisantes sur un îlot rocheux.
À seize heures, nous montons à bord de la Nissan Almera blanche de Wei qui nous dépose une trentaine de minutes plus tard sur la rue Armenian. Nous décidons de nous rendre au café Khing pour des instants de détente où nous laisserons s’exprimer le péché de gourmandise, malgré les réticences du Kek Lok Si au mélange grandiose d’art religieux et d’extravagance architecturale, où la spiritualité rencontre allègrement le consumérisme dans un curieux mélange, où le sacré flirte avec le profane. En chemin, nous passons à côté d’un homme d'âge mûr, dont l’attention est captée par l’écran de son smartphone, qui se prélasse sur un banc argenté avec son chien noir sous ses jambes aux pieds posés sur l’accoudoir central ; tous deux baignés par la lumière douce d'une fin d’après-midi paresseuse. Dans le café, un homme souffle une bougie d’anniversaire dans la musique emblématique de fête. Marilyn Monroe, aux lèvres rouge rubis, au visage dans un clair-obscur d’ombre et de lumière, figée dans l'ambre du temps, nous murmure ses secrets tout en nous observant de son regard captivant…


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