samedi 22 février 2025

Samedi 22 février - Promenade dans les vieux quartiers de Ipoh...

    Lors du petit déjeuner, j’observe un enfant vêtu d'un tee-shirt gris foncé assis à la table voisine avec sa mère qui porte un hijab. Des jeux captivent son attention sur l’écran de sa tablette. Il mange distraitement. Nous sortons de l’hôtel vers onze heures trente. Le ciel est d’azur et la température s’élève au-dessus de trente degrés. Nous prenons la direction des quartiers historiques de la ville où nous déjeunons au restaurant Memories. Patrick passe la commande du repas sur Internet via un QR code. La commande est bien arrivée puisque le serveur vient reprendre les cartes du menu. Je me promène dans le rez-de-chaussée du restaurant sans monter dans la salle principale au niveau supérieur accessible par un escalier raide en bois aux nombreuses marches. Devant le four à bois, un cabanon est plein de rondins pour alimenter le feu. Les couloirs et recoins du restaurant sont empreints d’une poésie silencieuse. Une bicyclette rouge devant deux volets bleu-vert fermés paraît sortir d’une carte postale ancienne. Un glockenspiel dans sa valise tapissée de feutrine rouge se dévoile sur un banc. Cet instrument de musique à percussion est composé de lames de métal mises en vibration à l'aide de baguettes. La véranda, sur trois côtés, ouverte sur le haut des murs par une enfilade de persiennes constituées de morceaux de briques enfilées les uns sur les autres, est visitée par le souffle du vent épaulé par des ventilateurs. Les murs, pourvus de petites lucarnes sommaires alignées, présentent une surface rugueuse et fissurée. Des morceaux d’enduit et de peinture se détachent. Les murs peinent à se souvenir de leurs couleurs d’antan bleu lavande et ocre beige. Jason Derulo chante. Les deux minestrones arrivent. La recette a dû s’égarer en venant d’Italie. Quelques cubes de légumes sont noyés dans la préparation huileuse à la couleur cuivrée. Des frites et des patates douces accompagnent les soupes. Jia Jia chante. Après le repas, à deux pas de la table, devant l’une des deux vasques circulaires en pierre, j’ouvre l’eau directement sur le tuyau d’arrivée.

    Dehors, la chaleur est encore plus forte. Nous prenons la direction de la gare. Nous traversons la ruelle Market lane embellie de fresques expressives, d’une murale de chapeaux coniques colorés, de rubans multicolores et de lanternes colorées suspendus. Devant un commerce, un chat tacheté de gris et de blanc est allongé sur un grand ballot blanc et bleu fermé par une ficelle nouée. Plus avant, nous passons devant la Birch Memorial Clock Tower. Cette tour à l’horloge historique emblématique fut érigée en 1909 en l'honneur de James Wheeler Woodford Birch, le premier résident britannique de l'État de Perak. Élégante, de style victorien, elle se distingue par sa structure blanche imposante, ses horloges symétriques et son architecture néoclassique ornée de statues décoratives au sommet. Un élément particulièrement remarquable est la frise peinte qui ceint la tour. Elle représente l'évolution de la civilisation et les grandes figures de l'histoire mondiale. James était un fonctionnaire colonial britannique né en avril 1826 et assassiné en novembre 1875. Après avoir servi dans la marine royale et occupé divers postes administratifs à Ceylan et dans les Établissements des détroits, il fut nommé premier Résident britannique de l'État de Perak en novembre 1874. Son mandat à Perak fut marqué par des tensions avec la population en raison de son interférence dans les affaires locales, son manque de sensibilité culturelle et ses tentatives de réformer l'administration, notamment en matière de fiscalité et d'esclavage. Ces actions ont conduit à son assassinat à Pasir Salak par des partisans d'un chef malais.

    Nous arrivons devant le Dewan Bandaran Ipoh, l’ancien Hôtel de Ville, un édifice emblématique situé dans le cœur historique. Conçu par l’architecte britannique Arthur Benison Hubback, sa construction débuta en 1914. Retardée par la Première Guerre mondiale, elle s’est achevée deux ans plus tard. Le bâtiment majestueux arbore avec panache des façades blanches et des colonnes imposantes qui reflètent l’élégance de l’architecture coloniale britannique. À l’origine, il abritait non seulement les bureaux municipaux mais également le poste de police du district et une partie des services postaux. Aujourd’hui, le Dewan Bandaran Ipoh a été rénové pour accueillir divers événements culturels, artistiques, publics et privés, tel que le Festival annuel des Arts d’Asie. Je me souviens que le vendredi 24 mars 1967, Jim Thompson et son amie Connie avaient rendez-vous devant l’hôtel de ville pour changer de voiture dans le cadre de leur trajet de Penang aux Cameron Highlands. Informés avant leur départ de Bangkok que les taxis de Penang refuseraient de les conduire sur la route très sinueuse aux plus de deux cents courbes des verdoyantes collines de la jungle primaire menant à Tanah Rata, ils se sont organisés pour changer de véhicule et de chauffeur à Ipoh. À cette époque, la grande aiguille de l’horloge du fronton de la mairie chatouillait le douze en chiffres romains et sonnait allègrement les quatorze heures quand Jim et Connie arrivèrent. Aujourd’hui, la grande horloge a disparu, remplacée par un cercle ornemental incrusté dans la pierre blanche qui évoque une rosace stylisée.

    Dans les minutes suivantes, nous arrivons devant la gare, située en face de la mairie. Avec sa façade blanche et ses dômes élégants, tel un palais ferroviaire, elle se dresse majestueusement sous le ciel devenu nuageux. Construite à l'époque coloniale britannique et achevée en 1917, elle témoigne d'un temps révolu où le chemin de fer était la voie royale. Aujourd'hui encore, ornée des drapeaux malaisiens et régionaux flottant au vent, elle continue d'accueillir les voyageurs, assurant la liaison entre Ipoh et le reste de la Malaisie, tout en demeurant un symbole emblématique du riche héritage architectural de la ville. Nous entrons brièvement à l’intérieur, privé de charme. Intégré dans la gare, l’hôtel Majestic Station a tiré sa révérence depuis plus de dix ans. Je prends le temps d’admirer les extérieurs de l’hôtel qui a gardé tout son charme. Je suis séduit et captivé. C’est alors que l’hôtel s’adresse mentalement à moi comme par magie. J’écoute avec attention ses propos : « Je suis le Majestic Station Hotel, une âme figée dans le temps, nichée au cœur du tumulte ferroviaire d’Ipoh. Jadis, j’étais un havre de bien-être pour les voyageurs du monde entier, un témoin discret des murmures et des rires qui traversaient mes couloirs ornés d’œuvres d’art. Je fus conçu par Arthur Benison Hubback, dans une architecture coloniale et mauresque, et construis durant la Grande Guerre. Dans les années trente, après un agrandissement et des embellissements, je fus surnommé le Taj Mahal d’Ipoh. Je représentais le summum du luxe colonial de l’époque. Durant trois quarts de siècle, je fus alors un lieu de prestige pour les voyageurs ferroviaires et les visiteurs de la ville. J’ai servi de décor pour le cinéma. Des prises de vues pour les films Indochine avec Catherine Deneuve et Anna et le Roi avec Jodie Foster ont été tournées dans mes murs blancs, autrefois éclatants sous le soleil équatorial. Ils portent aujourd’hui les cicatrices du temps. Les fissures qui serpentent sur mes façades racontent des histoires oubliées, celles des mineurs d’étain venus chercher fortune, des officiers coloniaux en quête de gloire et des amants secrets qui trouvaient refuge dans mes chambres. Je me souviens encore du parfum du café chaud qui flottait dans l’air du matin et des femmes aux robes élégantes qui dansaient lors des soirées mondaines. Mais désormais, mes couloirs sont silencieux, mes chambres vides résonnent des échos du passé. Le vent s’engouffre dans mes fenêtres brisées, fredonnant une mélodie mélancolique. Toutefois, je tiens bon. Jadis, j’étais le joyau d’Ipoh, le témoin privilégié des voyageurs qui traversaient la péninsule malaise. Mes arcades majestueuses, inspirées des palais moghols, ont vu défiler l’élite coloniale, les marchands, les rêveurs. Aujourd’hui, je somnole sous le ciel équatorial, bercé par le passage des trains. Mes dômes contemplent les nuages qui passent, porteurs de promesses de renouveau. Les photographes, comme toi André, viennent parfois capturer ma décrépitude, trouvant de la beauté dans mes cicatrices. Des murmures me parviennent. Je devrais renaître sous une nouvelle étoffe. Peut-être retrouverai-je ma gloire passée, accueillant à nouveau les âmes curieuses et aventureuses. Alors que je contemple aujourd’hui les nuages sombres au-dessus de moi, je chuchote à la ville : ne m’oubliez pas ! Je suis plus qu’un bâtiment délaissé, je suis une mémoire vivante. »

    Enchanté, je rejoins Patrick. Le ciel devient menaçant. Nous prenons la direction d’un Zus Coffee indiqué par Google map. Nous traversons des rues dont certains bâtiments sont attrayants. Nous longeons la rivière Kinta. Un majestueux figuier banian aux longues racines aériennes, qui pendent de ses branches tel un rideau naturel, s’offre à nos regards. Nous cheminons sous sa canopée verdoyante qui s'étend au-dessus du sentier. Nous arrivons au pont Hugh Low, traversé ce matin, nommé d'après le quatrième Résident britannique de Perak. Plus avant, nous passons devant un magnifique bâtiment historique aux façades peintes en rose vif qui abrite actuellement le magasin Yin Onn, comme l'indique son enseigne en caractères latins et chinois. Le bâtiment se distingue par sa vingtaine d’arches élégantes peintes en orange doré au premier étage et par ses grandes vitrines au rez-de-chaussée ornées de stores à lamelles verticaux de couleur bleu ciel. Nous pressons le pas, car un orage est près d’éclater. Le tonnerre gronde.

    Moins de cinq minutes plus tard, nous entrons précipitamment au Zus Coffee sur la Jalan Yau Tet Shin alors que des gouttes de pluie se transforment en cataracte. Nous échappons de justesse aux trombes d’eau. Les vannes du ciel sont grandes ouvertes et les grosses gouttes de pluie ressemblent à des grêlons. Nous prenons place à une table le long d’une banquette commune. Avant d’entrer, nous avons eu le temps d’admirer une immense fresque murale extérieure représentant le buste d’une élégante femme asiatique tenant une tasse de café. Sa chevelure rouge et son qipao bleu roi sont embellies de roses rouges et blanches. La tête de la jeune femme est entourée d’un cercle ornemental orange aux motifs géométriques traditionnels. L'intérieur du café adopte une esthétique similaire avec des peintures murales aux tons bleus et corail. Devant un mur ocre crème décoré d’un cadre aux motifs géométriques bleus, une femme vêtue d’une qipao bleue tient une ombrelle rose devant un authentique ancien cyclo-pousse. Pendant que Patrick passe la commande auprès de Nornazumi, je ressors. À deux pas, au bout des arcades protectrices, j’achète des cookies chez Happiness authentic local delights. La pluie crépite fortement et des filets d’eau coulent verticalement des façades. Nous sirotons de la citronnade au miel. Je trempe deux cookies dans la délicieuse boisson chaude.

    Une heure s’écoule dans le bien-être. La pluie, moins forte, continuant de tomber, nous commandons une voiture avec l’application Grab. Dans les cinq minutes suivantes, nous sommes à bord de la Perodua Alza noire de Liew Chee Keen qui nous dépose huit minutes plus tard sous la marquise de l’hôtel Weil. La course revient à environ un euro. Nous donnons un billet de dix ringgits au jeune chauffeur. Nous allons au supermarché du centre commercial Ipoh Parade pour des achats pour le dîner. Kirubha nous accueille à la caisse sans nous regarder. Nous achetons une boîte de dattes Mazafati dans le stand temporaire lié à la célébration de la Selamat Hari Raya [fête de l'Aïd] qui marque la fin du mois de jeûne du ramadan. Le jeune Syakir nous accueille à la caisse. Nous retournons tranquillement à l’hôtel. Le centre commercial est très animé, probablement en raison de la pluie…







































































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