Après sept heures trente, nous sommes chez Coffee Bean où Patrick s’offre un cappuccino avec deux croissants au beurre. Je promène mon regard sur la salle. Deux personnes, la tête posée sur leurs bras repliés sur un plateau de table, se reposent. Après dix heures, nous quittons l’hôtel. Nous sommes dans le terminal numéro deux. Le vol Batik Air Malaysia OD2104 est absent des panneaux d’affichage numérique. Contre toute attente, nous apprenons que nous devons nous rendre dans le terminal numéro un qui se situe dans une autre aérogare, je devrais plutôt dire dans un autre aéroport au regard de la distance à parcourir que nous effectuons en taxi pour huit dollars payés d’avance à un comptoir, la recherche d’une navette s’étant avérée infructueuse. Le trajet dure une dizaine de minutes. Le paysage à la végétation luxuriante est coiffé d’un plaisant ciel moutonneux. Le chauffeur appuie sur le champignon sans demande particulière de notre part. Par moments, nos têtes frôlent le plafond quand il roule sur des ralentisseurs ou des inégalités de l’asphalte qui nous propulsent en l’air.
Le terminal, plus ancien, se montre peu attractif. Nous sommes amenés à faire imprimer les étiquettes des bagages par un robot. Munis de ces bandes autocollantes, nous allons aux guichets G animé par d’autres robots. Après une fausse alerte, liée à un supplément de bagages non dû demandé par un des robots pour le dépôt des valises en soute, et une attente inutile au guichet du paiement des suppléments de poids de bagages, nous nous rendons à un des comptoirs E de Batik Air indiqué par un être humain en service, courtois et souriant. Une charmante employée procède à l’enregistrement des deux valises cabine, sans nous demander aucun supplément. Nous allons ensuite au contrôle des passeports effectué par Assamie, une jeune femme en uniforme, bardée de décorations et de médailles, qui s’identifie à sa fonction de par son attitude sérieuse et rigide. Elle sourit à peine à mon terima kashi [merci]. Le contrôle des bagages à main se déroule plaisamment. Les employés, en tenue décontractée, sont souriants et avenants. Nous traversons le temple mercantile des marques et autres tentateurs pour nous rendre à la porte B7. Ensuite, nous cherchons, vainement, un Starbucks. Nous effectuons une pause au café Singgah. Patrick opte pour un café latte et un muffin au chocolat. J’observe une jeune femme asiatique, à la chevelure noire de jais, assise sur une chaise haute en bois clair à une table voisine. Elle porte un superbe yukata, une robe traditionnelle japonaise aux teintes douces et romantiques en nuances de rose embellie de motifs floraux dorés et gris finement brodés qui dansent sur le tissu comme des papillons dans un jardin printanier. Au Japon, le rose symbolise la douceur et la féminité. La jeune fille consulte son téléphone portable rose vif, créant une intéressante juxtaposition entre l'intemporalité du vêtement traditionnel et la technologie d'aujourd'hui. Sur la chaise haute voisine, un magnifique lapin blanc en dentelle brodée et ajourée accompagne la jeune fille. Cette apparition, toute en volutes et arabesques de dentelle, semble sortir tout droit d'un rêve d'Alice au Pays des Merveilles. Dans la culture japonaise, le lapin blanc occupe une place importante. Une légende célèbre raconte qu'on peut apercevoir un lapin sur la surface de la Lune, pilant des herbes dans un mortier. Cette image est devenue un symbole culturel incarnant la patience et la persévérance. Le lapin près de nous susurre à la jeune fille : Ô toi, ma jeune amie aux doigts agiles sur ton téléphone, lève les yeux et vois le monde qui t'entoure ! Tu navigues dans un océan virtuel, moi je veille sur la poésie du réel.
À midi quarante-cinq, nous sommes à la porte B7 où l’embarquement a commencé en avance sur l’horaire annoncé. Patrick intègre la file d’attente. Je vais attendre sa venue, assis près du guichet du contrôle. La climatisation s’affole dans une approche hivernale alors que la température extérieure embrasse l’équateur. Devant moi, un passager distribue leur passeport aux trois personnes qui l’accompagnent. À treize heures, nous sommes à bord d’un Boeing 737, assis aux places 8E et 8F. L’avion contourne le terminal, roule sur le tarmac durant une dizaine de minutes pour se positionner sur une des pistes d’envol. À Phnom Penh, le tarmac comportait une seule piste. L’oiseau de métal prend son envol à treize heures trente-huit. Nous prenons lentement de l’altitude. Je retourne en 1901 à Angkor sur les pas de Pierre. Le sanctuaire de Bayon, le plus ancien d'Angkor, célèbre par ses tours aux quatre visages, ne ressemble en rien à celui que nous avons découvert. Celui qui surprend les regards de Pierre est étroitement enlacé de toutes parts par la jungle qui l'étouffe.
Après quatorze heures, l’avion amorce sa descente. Il survole l’île de Penang où l’urbanisation se montre très développée. Le train d’atterrissage est sorti sans bruit. Nous atterrissons à quatorze heures dix-neuf dans une secousse relativement violente sur le tarmac. Les roues ont touché le sol avec force. Pour freiner le fougueux bolide, le pilote actionne les freins hydrauliques à disque, active les inverseurs de poussée des moteurs dans une impressionnante inversion du flux d'air des réacteurs. La force de freinage considérable secoue la carlingue et les passagers. Simultanément, le pilote déploie les volets situés sur le dessus des ailes. En se relevant, ces panneaux perturbent le flux d'air, augmentent la traînée, réduisent la portance en plaquant l'avion au sol. Moins de dix minutes plus tard, nous marchons dans le terminal en direction des carrousels à bagages. Cinq minutes suffisent aux valises pour arriver sur le carrousel numéro six. Nous sortons sans contrôle d’identité puisque nous étions sur un vol intérieur. Lance nous accueille à la sortie de l’aéroport. Nous montons à bord de sa Toyota Rush. Les deux portières arrière bénéficient d’un petit rétroviseur ; étonnant ! En quittant l’aéroport, je parviens à photographier le panneau de bienvenue à Penang. Je vois sur la plage du tableau de bord une statuette de Yaksha, un gardien spirituel. Une petite guirlande ornementale dotée de perles ambrées est suspendue au rétroviseur où pendille une fleur orange vif décorée de fins rubans rouges. Après quarante minutes de route dans un paysage urbain privé de tuk-tuk et avec peu de deux-roues, nous arrivons à l’hôtel Royale Chulan Penang à Georgetown. Joel nous accueille et nous attribue la suite 440. Les deux mêmes portraits officiels sont accrochés dans le hall à deux endroits. Ils représentent le couple dirigeant de l'État de Penang en tenue officielle : le Yang di-Pertua Negeri [Gouverneur] Tun Dato' Seri Utama Ahmad Fuzi bin Haji Abdul Razak, né le 8 janvier 1949 à Sungai Bakap, qui occupe le poste de huitième Yang depuis bientôt quatre ans, et son épouse Toh Puan Dato' Seri Utama Khadijah binti Mohd Nor. En tant que Première Dame de Penang, elle participe activement à la vie sociale et caritative de l'État. Toh Puan porte une abaya, une robe longue traditionnelle, bleue claire, ample et fluide. Elle est coiffée d’un hijab, un vêtement qui couvre les cheveux, les oreilles et le cou, tout en laissant le visage apparent.
Nous nous installons. Plus tard, nous allons nous désaltérer dans le Starbucks sur Jalan Green Hall, distant d’une dizaine de minutes à pied. Niché dans le quartier historique, le café a pris place dans un majestueux édifice colonial du début du siècle passé qui incarne l'élégance architecturale de cette époque. Sa façade blanche et crème est rythmée par une succession d'élégantes fenêtres cintrées dotées de volets noirs à persiennes. Nous entrons à l’angle arrondi de l’édifice par une véranda couverte soutenue par deux élégantes colonnes. L'intérieur dévoile au sol des carreaux Peranakan d'origine. Les Peranakan sont les descendants des premiers immigrants chinois qui s’installèrent dans les colonies britanniques de Malacca, Penang et Singapour entre les quinzième et dix-septième siècles. Arifin nous accueille, nous demande de quel pays nous venons, nous parle de football ; il connaît un certain Zinédine Zidane. Nous sirotons un thé tout en savourant une douceur : un petit pain allongé au chocolat pour Patrick et une part de gâteau chocolat et noisettes pour moi. Nous voyons entrer une apparition peu coutumière dans un café. Une jeune mariée arrive gracieusement au comptoir, sa silhouette élégante mise en valeur par une somptueuse et vaporeuse robe de mariée blanche ornée de dentelle transparente. Les volants de tulle superposés cascadent jusqu'au sol. La lumière qui filtre à travers les fenêtres crée un jeu d'ombres sur le tissu blanc. Cette apparition éphémère transforme le quotidien du café en quelque chose de magique. La mariée nous fait un signe de la main en prenant place à une table voisine.
Après une trentaine de minutes agréables, nous marchons en direction d’une boulangerie-pâtisserie repérée sur le web. Nous suivons Love lane, une rue plaisante que nous reviendrons arpenter en flânant. Nichée également au cœur de Georgetown, la Rainforest Bakery & Pastry, fondée au début du siècle par les jumeaux Jerry et Jesse, se révèle être une oasis gourmande qui séduit dès le premier regard. Dans un écrin chaleureux, des branches de cerisiers artificiels aux fleurs roses éclatantes courent sur un mur de briques blanches. Deux longs miroirs inclinés encadrés de bois clair reflètent le comptoir, les étagères à pains et une partie des vitrines garnies de viennoiseries et de pâtisseries artisanales. Nous achetons deux parts de cakes pour le dîner. Nous revenons ensuite tranquillement à l’hôtel pour une première nuit sur l’île de Penang…



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