Dans la matinée, la connexion Internet est coupée. Il me faut descendre à la réception pour prendre un nouvel identifiant unique. Dans notre monde hyperconnecté, il y a quelque chose de profondément anachronique à voir ces petits bouts de papier de l'hôtel Royale Chulan, en photo sur le blog, avec leurs codes wifi soigneusement imprimés ; c'est comme si je recevais un jeton pour téléphoner. À l'heure où la 5G inonde les villes, où des milliards de personnes naviguent quotidiennement sur Internet via leurs appareils mobiles, cette pratique hôtelière pour limiter l'usage aux seuls clients de l’hôtel sort tout droit d'une autre époque. Cette démarche de restriction est inutile, compliquée, absurde, en décalage. Elle pénalise le client. Cette volonté de contrôler l'accès à une ressource devenue omniprésente révèle une forme de paradoxe : plus Internet devient accessible, plus certains établissements persistent à le rationner.
En fin de matinée, dans la rue Victoria baignée de soleil, nous sommes devant un charmant bâtiment. Son enseigne rouge éclatante proclame fièrement Otto Pizza en lettres majuscules blanches. La façade blanche et rouge vif ornée d’arcs élégants évoque une architecture ancienne. Nous entrons. Le bel Hassan, souriant et courtois, originaire du Pakistan, nous accueille chaleureusement. Dans la longue salle attrayante, un mur s’anime sous les traits d’une fresque enjouée : un chat majestueux, au regard perçant empreint de mystère, tient une part de pizza comme un trésor. Ses yeux verts semblent scruter l’âme des convives, tandis que la texture douce de sa fourrure rose pastel adoucit l’intensité de son expression. Plus avant, une tranche de pizza géante, dégoulinante de fromage et parsemée de garnitures colorées, danse sur le mur dans une explosion de gourmandise. Les tables en bois clair alignées invitent à la convivialité. Les chaises en osier tressé ajoutent une touche exotique qui contraste harmonieusement avec les murs rouge vif et blanc qui se regardent plaisamment. L’atmosphère est intime et chaleureuse, baignée par une lumière tamisée qui met en valeur chaque détail du décor. Nous prenons place dans ce lieu où l’art rencontre la gastronomie, où chaque décoration semble raconter une histoire. Attilio réalise avec passion nos deux pizzas au gorgonzola, mozzarella, courgette et noix. Nous nous régalons. Une soupe de tomates et des patate bravas accompagnent les pizzas de rêve. Le chat, de rêve également, et la pizza joyeuse murale symbolisent l’équilibre entre le fantasque et le quotidien, entre l’excellence et l’ordinaire. Otto Pizza est plus qu’un restaurant aux mets savoureux, c’est un tableau vivant où Patrick et moi devenons acteurs d’une expérience sensorielle unique. En fin de repas, Hassan nous offre deux petits verres de limoncello, une liqueur digestive italienne traditionnelle à base de zestes de citron. En sortant, nous saluons en italien, un Italien qui savoure une pizza.
Enchantés de cette escapade culinaire italienne, nous prenons la direction du manoir indigo. En chemin, nous passons devant l’institution Saint Xavier, le long de la lebuh Farquhar, dont c’est la sortie des classes. L’après-midi, il fait trop chaud pour étudier. L'institution est l'une des plus anciennes écoles de Malaisie, avec une histoire remontant à 1787. Initialement fondée par le prêtre catholique français Arnold Garnault, elle a été reprise par les Frères de La Salle en 1852 et rebaptisée en l'honneur de Saint François Xavier, un missionnaire jésuite espagnol. L'école a connu plusieurs relocations et reconstructions, notamment après avoir été détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle a été rebâtie en 1954. Historiquement une école pour garçons, Saint Xavier, après avoir admis des élèves féminines uniquement en Form 6 [équivalent à la terminale] depuis l’année 1955, accueille les filles dans toutes les classes depuis maintenant trois ans. Nous voyons des étudiantes qui portent le hijab. Bien que l'institution Saint Xavier soit une école catholique, la présence d'élèves portant le hijab reflète le contexte multiculturel et multireligieux de la Malaisie, où les écoles, même confessionnelles, accueillent des élèves de diverses religions.
Nous arrivons au manoir en avance sur l’heure du rendez-vous. Nous attendons, assis à la terrasse du café Mangga, ombragée par l’ample ramure d’un figuier de la baie de Moreton, un arbre majestueux découvert lors de notre long voyage en Australie. Des Suzanne aux yeux bleus dévoilent leurs fleurs lavande au cœur jaune lumineux rayonnant comme un petit soleil. Suspendues à leur liane, messagères d’un monde féerique, elles dansent doucement au gré du vent, tissant des rêves de leurs pétales qui évoquent des ailes de papillon prêtes à s’envoler. Nous entrons dans l’enceinte du manoir indigo Cheong Fatt Tze un peu avant quatorze heures trente. Tout comme Jim Thompson, nous admirons l’extérieur, avant de découvrir l’intérieur. Nous entrons, nous foulons les carreaux du hall d’accueil, nous sommes chez Cheong Fatt Tze.
Le jour de sa naissance, en 1840, un soleil levant émergea sur l'horizon, symbolisant l'aube d'une vie prometteuse. Zhang Bishi, comme un lotus qui pousse dans les eaux troubles, allait s'épanouir et devenir un magnat et un philanthrope en Asie du Sud-Est, connu comme Cheong Fatt Tze, une romanisation de son nom chinois. Né dans une modeste famille Hakka, un sous-groupe de Chinois Han au sud de la Chine, dans un petit village du comté Dabu, dans la province du Guangdong, il gravit les échelons de la société grâce à son intelligence, sa détermination et un sens aigu des affaires. Son parcours, d'un jeune homme humble à un magnat respecté en Asie du Sud-Est, est une véritable légende. On l'appelait le Rockefeller de l'Orient. Il migra vers le sud-est asiatique à l'âge de dix-sept ans, en raison des troubles politiques et des guerres civiles, et construisit graduellement une fortune considérable dans le commerce et la finance, devenant l'un des hommes les plus riches de Malaisie à son époque. Il occupa divers postes importants, notamment celui de consul général de Singapour. Au cœur de George Town, se dresse un témoignage de sa grandeur et de sa vision : le manoir indigo. Cette demeure, avec ses murs d'un bleu vibrant, est bien plus qu'une simple maison ; c'est un poème architectural, une ode à la richesse culturelle et à l'harmonie entre l'Orient et l'Occident. La vie de Fatt fut aussi colorée que les murs de son manoir. Ses huit épouses lui apportèrent leur beauté, leur histoire, en lui donnant six fils et probablement des filles, non mentionnées à cette époque. Le vaste manoir indigo fut un lieu de rassemblement, de célébration et de vie familiale très animée. Les rires et les intrigues enfantines bourdonnaient dans les cinq cours pavées de granit et dans les quelque quarante pièces du manoir. En dehors du romantisme, Fatt développa sa fortune en investissant, notamment, dans diverses industries, le commerce, l'agriculture et l'exploitation minière, contribuant ainsi au développement économique. Philanthrope très généreux, il soutint notamment des causes éducatives et sociales. Le Kek Lok Si bénéficia de ses largesses. En 1916, un crépuscule silencieux tomba sur Batavia [aujourd'hui Jakarta], marquant la fin d'une époque. En ce lundi 11 septembre, comme une feuille d'or se détachant de l'arbre de la vie, la flamme de Fatt s'éteignit du souffle glacé d'une possible pneumonie. Comme une feuille qui tombe de l'arbre, la vie de Fatt s'acheva, laissant derrière lui un héritage durable, un long testament né de son esprit indomptable et des réalisations exceptionnelles. De nos jours, après bien des péripéties, le manoir indigo abrite un hôtel de charme et un site patrimonial. Il appartient à un groupe de personnes de Penang qui a acheté la propriété aux descendants de Cheong Fatt Tze en 1989 pour sauver le manoir d’une démolition potentielle. Il attire des visiteurs du monde entier, fascinés par son histoire, par son architecture et son atmosphère unique. Pour la petite histoire, en 1992, le manoir a servi de décor au film Indochine avec Catherine Deneuve.
Tout en découvrant les espaces accessibles des deux niveaux, les cours intérieures baignées de lumière étant réservées à la clientèle de l’hôtel, nous nous imprégnons de ce lieu chargé d’histoire. Parmi les informations affichées dans diverses pièces, dont le testament de Fatt, nous trouvons une lettre : « Je suis Cheong Fatt Tze. Alors que je flâne dans mes jardins, je ressens une douce nostalgie pour les jours passés. Ma maison s’élève façonnée dans l’éclat du bleu indigo, tel un écho des mers qui m’ont vu naviguer. Bien plus qu’une demeure, c’est une ode à la vie, un poème d’architecture et de culture niché au cœur de Penang. Les artisans que j’ai fait venir de Chine ont sculpté ces murs avec une précision digne des palais impériaux. Les matériaux, venus de contrées lointaines comme l’Écosse, ont donné à cette demeure sa majesté unique. Cinq cours intérieures respirent la sérénité, tandis que les deux cent vingt fenêtres s’ouvrent sur le monde, capturant lumière et ombres dans un jeu poétique. Ici, dans ce havre de bien-être aux sept escaliers sinueux, j’accueille ma famille et mes affaires. Cette maison est bien plus qu’une résidence : elle est le cœur battant de mes entreprises, le théâtre de mes aspirations, le creuset de mes passions. Mes invités entrent par des portes ornées d’arabesques chinoises, tandis que mes proches vivent dans des espaces empreints de chaleur et de respect pour nos ancêtres. Né dans la simplicité d’un petit village de Guangdong, j’ai traversé mers et tempêtes pour bâtir ma destinée. Marchand, diplomate, visionnaire, j’ai voulu que cette maison reflète mon âme : un mélange d’Orient et d’Occident, un pont entre les mondes. Ses murs bleus, teintés du pigment précieux venu de l’Inde, racontent l’histoire de mes ambitions et de mes rêves. Ils murmurent les secrets d’un homme qui aime la beauté autant que le progrès. Chaque détail de ce manoir est une déclaration d’amour à l’art et à la tradition. Les tuiles chinoises vernissées brillent sous le soleil, tandis que les fenêtres aux arcs gothiques rappellent l’élégance européenne. À l’intérieur, les cours baignées de lumière accueillent le murmure des fontaines. Le parfum des jasmins que j'ai plantés embaume l'air. Le vent danse à travers les persiennes en bois sculpté, portant avec lui les échos du passé. C’est ici que ma famille vit, aime et rêve. Les rires de mes enfants résonnent dans les couloirs. Mes banquets somptueux réunissent des invités venus des quatre coins du monde. Mais au-delà de la richesse visible se trouve une philosophie : celle d’honorer mes racines tout en embrassant le changement. Dans la cour intérieure où je me suis assis, le murmure de l’eau apaise mon esprit souvent occupé par le développement de mes affaires. C’est ici que je trouve la sérénité, entouré des rires de ma famille et des ombres bienveillantes de mes ancêtres. Parfois, une mélancolie douce m’habite : ce manoir est aussi l’écrin de mes rêves inachevés et de mon vague à l’âme. Ô voyageur qui lit cette lettre, sache que ma maison indigo est un poème vivant, un message d’amour à la vie que j’ai menée, tumultueuse et vibrante. »
Avant de sortir du manoir, nous prenons place dans des fauteuils, garnis de velours bordeaux côtelé de roses, posés sur des carreaux encaustiques victoriens, importés de Stoke-on-Trent en Angleterre, typiques des demeures construites à la fin du dix-neuvième siècle. Ces carreaux reflètent le goût de Cheong Fatt Tze pour les matériaux de haute qualité provenant du monde entier. Les balustrades ouvragées et ciselées en fonte écossaise, les vitraux Art Nouveau anglais et le carrelage de la Blue Mansion représentent un mélange culturel au raffinement architectural qui caractérise cette demeure emblématique. Nous écoutons au piano Elizabeth Joy Roe qui interprète la Nocturne numéro 2 en do mineur de John Field, composée en 1814, une des premières nocturnes pour piano de l’artiste. Elle est caractérisée par une mélodie cantabile sur un accompagnement arpeggié, typique du style nocturne que John a popularisé. Né en juillet 1782 à Dublin et mort un jour de janvier 1837 à Moscou, pianiste et compositeur irlandais, il est considéré comme l’inventeur du nocturne pour piano, mais c’est Frédéric Chopin qui popularisa et magnifia ce genre avec ses vingt-et-une nocturnes. Le nocturne au piano évoque la nuit par son ambiance mélancolique et rêveuse. Il est caractérisé par un mouvement lent, une expression pathétique et des ornements mélodiques. John étudia avec Muzio Clementi. Il connut une carrière brillante en Russie où il devint un professeur et un virtuose renommé. Ses compositions, notamment ses nocturnes, eurent un impact significatif sur le développement de la musique romantique.
À seize heures, nous sommes au café Zus près de l’hôtel où une mélodie inconnue est jouée au piano. Assis dans des cabriolets bleu indigo, nous sirotons de la citronnade au miel. L’espace d’un instant, ma pensée s’envole vers notre amie Josiane. Je me laisse bercer par les notes cristallines. Les minutes, légères comme des plumes portées par les arpèges, s’écoulent comme de douces gouttes de miel et s’étirent comme des fils de soie entre les doigts du temps…

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