Nous déjeunons au restaurant végétarien The Leaf. Pendant la préparation des mets, je réponds au mail de María. Elle a bientôt terminé la traduction en anglais de mon roman Apavudia. Après le repas, toujours aussi savoureux, nous retournons à l’hôtel. Un peu plus tard, Jhesee nous accueille à bord de sa Perodua Ativa noire. La jeune femme asiatique nous conduit au funiculaire de Bukit Bendera, distant d’une trentaine de minutes. À notre arrivée, nous remercions Jhesee qui reviendra nous chercher. Nous entrons. Sous un oculus qui cadre le ciel changeant, une œuvre d’art se dévoile. Des branches d'un bleu céladon pâle aux feuilles de verre translucide s’enroulent autour de trois mâts en bois, capturant la lumière et la diffusant en doux éclats. Blottie au cœur d'une architecture circulaire, l’œuvre invite à la rêverie. Munis des tickets, nous suivons la file d’attente pour monter à bord du funiculaire. Après une dizaine de minutes d’une ascension abrupte pour gravir les hauteurs luxuriantes, nous arrivons huit cents mètres plus haut. Diverses plateformes d’observation nous offrent un panorama de George Town et de l’île de Penang, surnommée la Perle de l’Orient. La tour Komtar nous sert de point de repère. Des oiseaux chantent. Nous découvrons la Gate House aux façades en pierre brunâtre mises en valeur par la couleur blanche des joints de mortier. De chaque côté de l'arche centrale, où une grosse araignée-chasseuse tisse une vaste toile dans les airs, des arcades plus petites soutenues par des colonnes blanches créent une galerie aérée et lumineuse. Nous nous promenons ensuite dans la végétation luxuriante tout en admirant la vue imprenable sur l’île.
Nous arrivons devant une plaisante œuvre d'art qui rend hommage à la beauté cachée. Une grande coquille d'huître blanche s'ouvre délicatement sur son piédestal orné d'un palmier simplement peint et de motifs floraux stylisés. La perle en pierre blanche d’une quinzaine de centimètres de diamètre que nous pensions contempler a disparu. Pourtant, nous sommes au bon endroit, car deux panneaux en bois vert foncé proclament l'identité du lieu : Pulau Pinang [Île de Penang], Pulau Mutiara [Île de la Perle], Penang, Pearl of the Orient [Penang Perle de l’Orient]. La perle, le symbole de l'île de Penang, le joyau caché au cœur de l'Orient, a vraiment disparu. Nous sommes déconcertés. Alors que nous déambulons près de l’emblématique sculpture pour voir si la perle aurait glissé de manière improbable hors de sa coquille ouverte, quelque chose d’étrange se produit. Une lumière éclatante illumine soudainement la colline et, devant nous, deux figures légendaires émergent mystérieusement, comme sorties de deux romans, d’une sorte de vortex temporel inexplicable : Sherlock Holmes et Agatha Christie eux-mêmes ! Les deux légendes du crime et du mystère sont enjointes par une force inconnue pour résoudre cette énigme aux implications encore inconnues, car la perle est plus qu’un simple ornement, elle symbolise l’histoire et la culture de Penang. Sa disparition risque de semer le trouble dans les relations diplomatiques. Leur enquête commence. Sherlock, vêtu de son manteau en tweed, sa loupe emblématique en main, observe attentivement la coquille vide. « Voyez ici », dit-il à Agatha Christie qui prend des notes dans un carnet à la couverture en cuir marron. « Ces éraflures sur la pierre indiquent que l’objet a été soulevé avec un outil métallique. » Agatha acquiesce. « Mais pourquoi voler une perle aussi lourde ? Cela ne peut être qu’un acte prémédité. Nous devons examiner les suspects potentiels. » Nous guidons les deux détectives qui explorent les environs. Ils interrogent plusieurs visiteurs et employés qui participent à l’entretien des abords paysagés de la route. Holmes remarque rapidement une anomalie : un homme portant lourdement un sac a été aperçu à peine quelques minutes avant que nous ne découvrions le vol. Revenu devant la coquille, Holmes murmure : « Regardez ces empreintes près du monument. » Il s’accroupit pour examiner une série de traces boueuses menant vers un sentier isolé. Holmes et Christie suivent les empreintes. Nous marchons sur leurs pas. Le sentier serpente à travers une jungle dense. Les indices nous mènent à une petite cabane abandonnée. À l’intérieur, les deux détectives trouvent des outils compatibles avec les éraflures observées sur le socle, ainsi qu’un plan détaillé du site touristique, mais pas de perle en vue. « Le voleur est méthodique. » déclare Agatha, « Mais il a laissé derrière lui des indices révélateurs. » Sherlock hoche la tête. « Il a sous-estimé notre capacité à déduire ses intentions. » Il ramasse un morceau de tissu accroché à une branche près de la cabane. « Ce tissu appartient à un uniforme spécifique, probablement celui d’un employé du site. » D’un commun accord, les deux limiers du passé décident d’aller au funiculaire dont nous leur avons parlé. Holmes demande à voir le registre des employés présents aujourd’hui. L’un d’eux, récemment embauché, vient de quitter son poste brusquement. Nous parvenons à le rattraper. Les détectives confrontent l’individu qui, sous la pression combinée des déductions incisives de Sherlock et des questions psychologiques astucieuses d’Agatha, finit par tout avouer. L’homme nous explique qu’il a été engagé par un collectionneur privé désireux d’acquérir la perle pour sa valeur historique inestimable. Il nous dit qu’il a rendez-vous avec lui au jardin botanique. Il va venir en empruntant le Jeep Track, la route goudronnée sur la colline utilisée par les véhicules des résidents. Le voleur nous conduit ensuite à l’emplacement où il a caché la perle. Grâce à l’intervention rapide et brillante des deux détectives légendaires, j’ai l’honneur de porter la perle jusqu’à son emplacement d’origine. Nous sommes suivis par un cortège de personnes, l’incident ayant déjà pris de l’ampleur. Un responsable du funiculaire nous félicite pour notre vigilance. Quand la foule se dissipe, je prends une photo avec la perle dans son écrin. Sur ma première photo, la coquille était vide. Sherlock Holmes et Agatha Christie s’intéressent au boîtier bizarre que je tiens à la main, sans toutefois demander d’explication, car ils sont conscients d’être dans le futur. Cette énigme dépasse leurs compétences temporelles. « Un autre mystère résolu. » dit Holmes en souriant légèrement. Avant de franchir la faille temporelle avec Sherlock, Agatha ajoute avec un sourire énigmatique : « Et voilà comment deux voyageurs savoyards ont permis à deux détectives hors du temps de résoudre une affaire qui restera gravée dans les annales. » Ébahis par cette aventure extraordinaire, nous remercions chaleureusement nos nouveaux amis avant qu’ils ne disparaissent aussi soudainement qu’ils étaient apparus. Ainsi s’achève l’affaire de la Perle disparue, où passé et présent se sont entremêlés pour notre plus grande joie et se sont entrelacés pour sauver un trésor inestimable. Nous aurons une histoire extraordinaire à raconter, celle du jour où nous aidâmes Sherlock Holmes et Agatha Christie à sauver la ferté de Penang, la Perle de l’Orient.
Nous reprenons notre promenade dans la végétation luxuriante de Bukit Bendera, encore abasourdis par cette aventure incroyable. Nous continuons d’admirer le panorama époustouflant et les magnifiques fleurs colorées. Nous nous attardons devant un singe aux poils ébouriffés. Le langur à lunettes festoie avec des fleurs de corail rouges en apportant une touche plaisant à l’atmosphère. De temps à autre, nous voyons de belles demeures d’où la vue plonge vers la mer et le paysage urbain en contrebas. Nous arrivons au Maingaya Garden, un petit jardin pittoresque aux aménagements paysagers bien entretenus riche de fleurs colorées et d’une balançoire rose lilas en forme de hibou. Patrick me prend en photo quand je me balance. Cet endroit charmant offre d’autres vues sur l'île. Un panneau commémore le centième anniversaire du funiculaire, après cent années de transformations. Plus avant, nous arrivons à The Habitat Penang Hill, une réserve naturelle. Nous suivons une allée ombragée qui aboutit à un café restaurant Kommune niché dans la végétation luxuriante. Nous entrons. La découverte de la promenade dans les cimes des arbres de Curtis Crest et celle sur la canopée de Langur Way seront pour une autre fois, ou pas, car parcourir les deux kilomètres nous ferait manquer notre rendez-vous avec Jhesee.
Nous revenons sur nos pas pour aller prendre le funiculaire. J’admire en chemin des heliconias spectaculaires aux inflorescences vives et colorées qui me font penser à des oiseaux tropicaux. À quelques pas, une plante à cuivre se dévoile. L’arbuste ornemental montre ses larges feuilles ovales vertes aux nervures et aux motifs panachés qui présentent une marge dentelée de couleur blanche. Dans la file d’attente pour redescendre, je lis que le funiculaire de la colline de Penang a été officiellement lancé par le gouverneur du détroit, Sir Laurence Nunns Guillemard, le premier janvier 1924 et que la voiture de troisième génération, mise en service en avril 2011, a été fabriquée en Suisse. Nous arrivons en bas à seize heures sept comme l’annonce l’horloge numérique noire aux chiffres blancs. Jhesee arrive avec de l’avance. En route, j’admire d’un coup d’œil la Macalister Mansion, un luxueux hôtel colonial qui tient son nom de Sir Norman Macalister, l’ancien gouverneur de Penang au dix-neuvième siècle. Un peu plus loin sur la jalan Macalister, un autre magasin Ghee Hiang se niche dans une superbe bâtisse aux façades de couleur pêche et aux encadrements blancs. Jhesee nous dépose une vingtaine de minutes plus tard au niveau de la rue Armenian. Nous allons nous désaltérer au proche café Picco Polo dans la rue Pantai. Nous sirotons de la citronnade au miel. Patrick s’offre une part de cheesecake. Je récidive avec une bûche carrée à la mousse de chocolat noir. En revenant à l’hôtel, le long de la rue Beach, nous croisons un jeune couple avec deux enfants dans un cyclo-pousse. Le garçonnet est assis sur le marche-pied entre les jambes de son père. Ses yeux grands ouverts tentent de tout voir. La fillette est assise entre ses parents. Toute la famille montre des cheveux blonds comme les blés. J’ai un coup de cœur pour ce tableau éphémère où j’imagine une famille heureuse dans leurs vacances. Plus tard, après le dîner, un serveur sonne. Il apporte quatre mignardises. Sur le bristol en forme de marque page, nous lisons : Avec les compliments d’Agatha et Sherlock…







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