En sortant du restaurant, où se déroule le petit déjeuner, nous voyons que la porte d’entrée historique de l’hôtel est ouverte. Le chauffeur d’un car de tourisme attend ses passagers. Je prends en photo la belle façade qui a contribué au choix de l’hôtel Royale Chulan.
En ce matin du jeudi 13 mars 1828, un jeune homme de vingt-huit ans, vêtu d’un manteau de laine épais malgré la chaleur tropicale, pose le pied sur les quais animés de Singapour. Edward Boustead, fils du Yorkshire, respire l’air chargé d’épices et de sel. À bord du navire Hindustan, il vient de traverser les océans avec une idée en tête : créer un empire commercial entre l’Orient et l’Occident. Homme d'affaires audacieux et philanthrope, il sera nommé le Visionnaire de Singapour. En quelques mois, Boustead & Co voit le jour avec la Maison des vingt-sept piliers conçue par l’architecte George Drumgoole Coleman, lequel concevra également la demeure où vivra Edward et sa famille. Les ballots de soie chinoise voisinent avec le poivre de Malacca, tandis que les machines européennes arrivent en échange de l’étain des îles Bangka. Edward, pionnier du juste équilibre, orchestre cette danse des continents : Pour chaque cargaison de textiles anglais, un navire doit repartir avec du thé ou des épices. En 1834, Boustead & Co s'associe avec le marchand allemand Gustav Christian Schwabe. Cette alliance permet à l'entreprise de commercer avec des produits occidentaux comme les textiles et les biscuits, tandis que les produits orientaux, tels que le café et les épices, sont exportés vers l'Occident. Edward devient membre fondateur de la Chambre de commerce de Singapour en 1837, institution clé pour promouvoir le commerce dans la région. En outre, il fonde la Société horticole qui contribue à la création des jardins botaniques de Singapour. Son ami, le marchand Tan Kim Seng devient son alter ego local. Ensemble, ils tissent un réseau de petits producteurs, consolidant Singapour comme carrefour incontournable. Ses choix le lient au développement de la Cité-État Caméléon qui deviendra un carrefour commercial majeur en Asie. En parallèle de la création des comptoirs commerciaux, Edward cofonde le Singapore Free Press, premier journal de la colonie, qui deviendra plus tard The Straits Times. Il participe à la Chambre de commerce dès 1837. Son nom s’inscrit dans le marbre de la cathédrale de la Bonne Pastorale et de l’hôpital Saint-Joseph, grâce à ses dons généreux. Il finance des écoles dont la Raffles Institution. Son cœur s’émeut du sort des marins âgés. Le Boustead Institute naît à Tanjong Pagar avec la création du Sailor’s Home, un foyer pour les marins, un refuge où les hommes de la mer usés par les tempêtes retrouvent un toit.
En 1850, Edward quitte Singapour pour aller vivre à Londres d’où il gérera ses affaires en Asie du Sud-Est. Outre le bureau qu’il ouvre à Londres, il en ouvrira un à Hong Kong et un autre à Shanghai. À sa mort en 1888, son entreprise, qui survit aux guerres et aux révolutions, continue de prospérer. Boustead & Co devient un acteur majeur dans le secteur du caoutchouc et des plantations en Malaisie. Boustead Place à Londres, Boustead Holdings en Malaisie, Boustead Singapore, chacune de ces trois branches perpétue la vision du fondateur. Les plantations d’hévéas qu’il a initiées couvriront quelque six cents kilomètres carrés. Son nom s’associera à des géants comme Shell, Nestlé ou Cadbury. Dans l’ombre de ce parcours de vie flamboyant, voici une note familiale : son arrière-petit-fils, David Niven, héritera de son charisme, illuminant les écrans hollywoodiens. Aujourd’hui, sur les rives de la rivière Singapour, les buildings d’acier ont remplacé les entrepôts coloniaux. Dans le bruissement des palmes des jardins botaniques, qu’Edward contribua à fonder, résonne encore son esprit d’aventurier du commerce, de poète du progrès malgré lui…
En parcourant ces lignes, le lecteur peut se demander quel rapport il peut y avoir entre Edward et le Royale Chulan.
Au fil du temps, les entreprises d’Edward se développèrent. Une succursale fut créée à Penang en 1864. L’édifice, où se trouve l’hôtel de nos jours, fut édifié pour abriter les entrepôts d’import-export de Boustead Holdings Berhad qui devint un groupe important et diversifié avec des intérêts dans divers secteurs dont l'hôtellerie. L'hôtel Royale Chulan à Penang appartient au conglomérat Boustead Holdings. Il est géré par Boustead Hotels & Resorts. Le groupe, qui fonda la chaîne hôtelière Royale Chulan Hotels & Resorts, gère plusieurs établissements en Malaisie et à l'étranger. Ainsi, bien qu’Edward lui-même n'ait pas de lien direct avec l'hôtel, son patrimoine et son héritage commercial ont contribué à la création de l'entreprise qui gère cet établissement hôtelier où nous séjournons…
Je reviens sur la petite note familiale pour lever le voile sur la vie personnelle et familiale d'Edward qui partage sa vie avec Janidah à Singapour. Ensemble, ils ont quatre enfants : Edward Boustead Junior, Jane Boustead, un enfant décédé en bas âge et John Johnston. Ils vécurent dans une vaste demeure sur l'Esplanade de Singapour qui deviendra bien plus tard le Grand Hôtel de l'Europe. En 1850, quand il quitte Singapour pour retourner s’installer en Angleterre, avant de partir, il laisse Janidah dans l’abondance en lui offrant une maison sur Victoria street, une plantation à Geylang, ainsi que les dividendes d’une trentaine d’actions dans la Tanjong Pagar Dock Company, aujourd'hui Keppel Corporation. Six ans plus tard, Edward épouse Charlotte Elizabeth Stebbing, qui fut la gouvernante anglaise de sa première fille Jane. Sa seconde fille, Helen, naît en 1857. Charlotte meurt l’année suivante. Des années plus tard, Helen épousera William Niven. Leur fils, William Edward Graham Niven, en se mariant avec Henrietta Julia Degacher, deviendra le père de l'acteur David Niven. Edward envoya en Europe pour leur éducation les enfants qu’il a eu avec sa compagne Janidah. Edward Boustead Junior vivra à Manille et se mariera avec la fille d'une famille réputée des Philippines. Leur fils Eduardo sera le père de Nelly qui partagera la vie de José Rizal, un héros national philippin. Après la mort d'Edward, le mercredi 29 février 1888, son entreprise continuera de prospérer sous la direction de ses associés. Quant à sa fortune personnelle, elle reviendra à son petit-fils William Niven qui sera tué lors de la Première Guerre mondiale durant la bataille des Dardanelles. Son fils, David Niven, viendra au monde cent dix ans après son aïeul Edward...
Après onze heures trente, nous allons déjeuner. En chemin, nous nous attardons devant une fresque attrayante. Sous l'ombre d'un arbre aux racines noueuses, cette fresque vibrante éclate de couleurs sur un rideau métallique. Deux mains tendues, peintes dans des teintes d’arc-en-ciel, rayonnent en caressant des volutes fluides et abstraites, presque cosmiques. Le chambranle jaune vif et orange encadre ce tableau qui s’ouvre, dans l’invisible, derrière le rideau métallique, sur un autre monde. Au sol, des silhouettes blanches nous surprennent en racontant une histoire contrastée : un personnage armé fait face à un cycliste coiffé d'une explosion d'étoiles, tandis qu'un panneau interdit trône entre eux, marqué d'un P encerclé. L'ensemble, qui m’envoie à Singapour le dimanche 4 mars 2012, le jour où nous découvrîmes les jardins botaniques bardés d’interdits au sol, mêle tension et espérance dans une danse visuelle où la violence et l’harmonie s’apposent...
Midi sonne quand nous arrivons au Kommune sur lebuh Victoria, un restaurant-boutique qui allie un style de vie durable avec une cuisine végétale offrant une expérience culinaire inspirée par les saveurs malaisiennes. Les pommes de terre rôties et les choux-fleurs du mets choisi par Patrick proviennent des Cameron Highlands. J’opte pour un rendang de courgettes en sauce aux herbes. De la soupe tomate et noix de coco accompagne notre sélection. Chaque bouchée, chaque saveur, chaque note fumée, sucrée, aigre et salée surprend nos papilles. Après un repas en demi-teinte, nous revenons à l’hôtel. En chemin, la fresque d’un chat et, plus avant, deux tableaux posés l’un sur l’autre en devanture de la galerie The Atelier by My Puzzle attirent mon attention. Sur la toile du haut, un coucher de soleil embrase Santorin. Les moulins à vent, sentinelles du temps, contemplent l'horizon tandis que les maisons blanches s’endorment sous un ciel flamboyant, promesse d'une nuit étoilée. Sur celle du bas, trois licornes argentées se dévoilent dans un jardin secret et son kiosque de rêve. Des fleurs multicolores enlacent les arbres. Une douce lumière filtre à travers les feuillages, invitant à la rêverie.
Plus tard dans l’après-midi, nous allons vivre des instants de découverte au salon de thé China House qui a ouvert ses portes il y a une quinzaine d’années. L’entrée de la façade blanche a été ornée, depuis notre passage ce matin en allant déjeuner, de lanternes rouges qui cascadent très bas. Je me baisse pour entrer dans une oasis artistique au cadre enchanteur à l’ambiance bohème unique. Le salon de thé, fondé par Narelle McMurtie, tel un creuset de créativité, est un véritable joyau qui allie art, culture et gastronomie dans un environnement patrimonial unique. Narelle, formée en design textile et intérieur, est une femme d'affaires australienne réputée dans l'industrie de l'hôtellerie et de la restauration en Malaisie. Elle a créé à Langkawi le Temple Tree Resort, un complexe touristique à l'architecture traditionnelle malaisienne. Langkawi est un archipel malaisien situé dans la partie nord du détroit de Malacca. Composé d’une centaine d’îles et d’îlots, il se trouve à l'extrême nord-ouest de la Malaisie, à proximité de la frontière thaïlandaise. Les bâtiments coloniaux du salon de thé, qui remontent au dix-huitième siècle, ont été transformés en un complexe d’une quinzaine d’espaces. Ce qui était autrefois un entrepôt de tapis est devenu un havre de convivialité à l’atmosphère chaleureuse et créative. Nous prenons place à une table vers l’entrée. Kopi, une jeune chinoise boulotte s’occupe de nous. Nous approchons des vitrines où plus de trente variétés de gâteaux s’offrent à nos regards admiratifs. Des centaines de parts sont vendues chaque jour comme en témoigne le pic vers la caisse qui troue les nombreux tickets. Pendant la préparation des deux smoothies mangue et banane, je me promène dans le salon à la surface impressionnante. Les espaces, conçus pour inciter à l'exploration, me dévoilent des coins secrets et des surprises à chaque pas. L'art est omniprésent à China House. Les murs sont ornés d’œuvres d’art variées et hétéroclites, apportant des touches poétiques à l'ensemble. Deux pianos droits se dévoilent dont un rouge rubis. Je découvre un jardin intérieur après avoir franchi une ouverture circulaire, telle une porte des étoiles en plus dépouillée. Je m’égare dans la beauté de ce labyrinthe d'expériences où des objets insolites foisonnent un peu partout. La commande est arrivée quand je suis de retour à la table. Tout en sirotant les smoothies, nous nous régalons, Patrick avec une part de gâteau à l’orange et moi avec une part géante de tiramisu caméléon aux ingrédients différents du tiramisu traditionnel qui se décline dans de multiples variantes partout où nous voyageons. Après un festival des papilles, Stephanie prend le temps de bavarder avec moi. Ses collègues s’agitent dans un ballet incessant devant le nombre élevé de clients. Je la remercie vivement avant de quitter le cœur léger cette ode à la beauté, à la diversité et à la joie de vivre où nous avons goûté à la magie de George Town. Ce salon de thé unique, qui restera gravé dans ma mémoire longtemps après notre départ, ressemble à un palimpseste vivant où se réécrivent chaque jour des histoires différentes…
En
face du China House, une manifestation se déroule sur l’esplanade du temple
Cheah Kongsi
édifié en 1873. Comme tous les curieux, nous
guignons au travers des grilles pour prendre des photos. Des hommes vêtus d’un pantalon
noir et d’un tee-shirt jaune et rouge jouent à se passer dans les airs par une forte
poussée du pied un immense drapeau sans le faire tomber. Il vacille souvent
tout en gardant sa verticalité. Ces hommes font-ils partie de l'association
clanique Hokkien de George Town ? Nous revenons ensuite chez nous, les pensées
baignées de beauté et de créativité. En chemin, nous achetons deux livres, dont
un recueil de poèmes, dans l’attrayante librairie Hikayat Gerak Budaya où la commerçante s’amuse avec un chat gris
allongé sur le comptoir. Un tableau représente un portrait de Frida Kahlo, la
célèbre peintre mexicaine. À côté de la librairie, un magasin va s’ouvrir. Des
personnes apportent de superbes bouquets de fleurs de félicitations pour l’inauguration…

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