Avant d’aller prendre le petit déjeuner, je vois depuis une des fenêtres de la suite que le navire Celebrity Millennium vient d’arriver dans le port de croisière. À midi, nous déjeunons au restaurant The Leaf. Nous nous régalons. Après le repas, nous prenons la direction des quais. Nous traversons partiellement le quartier hindou animé par les festivités dominicales. Nombre d’hommes habillés en tenues traditionnelles se déplacent pieds nus. Un cyclo-pousse embelli d’une arche fleurie circule avec un passager. Nous privilégions les zones à l’ombre. La température dépasse les trente-deux degrés. Nous traversons une aire de restauration animée.
Nous arrivons à l’entrée, décorée d’une multitude de lanternes rouges, de la Chew Jetty, l'une des dernières jetées claniques de George Town. Elle témoignage d'une époque où les immigrants chinois s'organisaient par clan et vivaient sur des jetées en bois. Chacune d’elles abritait les membres d'un même clan, partageant un nom de famille commun. La jetée de la famille Chew est la plus connue. Nous passons sous une tonnelle métallique rouge arquée ornée de nombreuses lanternes rouges suspendues en enfilade. Nous nous attardons un instant devant le temple Cháoyuán dédié à plusieurs divinités, dont Tua Pek Kong, une divinité taoïste vénérée pour sa protection. Les fidèles viennent pour prier, brûler de l'encens, faire des offrandes dans l'espoir de recevoir des bénédictions et de la chance. De nombreuses offrandes, sous forme de compositions florales, s’alignent à côté du temple. Un message en chinois, écrit sur une feuille jaune vif, accompagne verticalement chacune d’elles.
Nous quittons la terre ferme. Nous voilà transportés dans un tableau vivant entre ciel et mer. Les maisons de bois, aux teintes patinées par le temps, se dressent fièrement, comme des gardiennes de leur passé maritime. Leurs façades patinées par les embruns arborent fièrement leurs ornements chinois et racontent des histoires de vents salés et de marées capricieuses. Nous foulons des planches de bois dans un dédale de ruelles entre les maisons sur pilotis aux toitures en tôle ondulée, modestes et chaleureuses, toutes différentes, qui s'étendent au-dessus de l'eau. Elles se présentent à nous comme des écrins de vie quotidienne, imprégnés d’une simplicité authentique. Je m’attarde devant une maison rose pastel. Un enfant pieds nus passe derrière les deux battants bleu pâle ajourés ornés de motifs géométriques de l’entrée. Il me voit. Il ouvre la porte et se tient sur le seuil en me regardant dans les yeux avec curiosité. Il porte un tee-shirt et un short décorés de têtes d’oursons. Il tient dans sa main gauche un paquet jaune allongé, peut-être une promesse de plaisant grignotage. Nos regards se croisent dans une belle minute d’éternité. Ses yeux noirs sont expressifs. Ses lèvres sont légèrement entrouvertes. Sous l’auvent, sept paires de chaussures, dont la sienne, indiquent qu’il y a six personnes présentes dans la demeure. Nous sommes dimanche. Un repas de famille se déroule peut-être à l’intérieur. De chaque côté de l’entrée, deux arbustes artificiels décorés de lanternes rouges évoquent l’ambiance festive du nouvel an chinois.
Autre part, au fond d’une impasse, sur sa terrasse, un homme torse nu fait la sieste sur un fauteuil en lamelles de bois foncé, les jambes allongées sur une chaise en plastique noir. Sur un des murs en bois sombre patiné de sa maison, des fils électriques serpentent comme de fines lianes, parfois en effleurant distraitement les pilotis. Ils courent, discrets, le long des planches horizontales, épousant les contours du bois avec familiarité. Sur leur passage, un ventilateur, un bloc de fraîcheur mécanique, murmure sa chanson monotone. Autour de l’homme, sur la terrasse, des objets du quotidien se dévoilent avec désinvolture. Un grand parapluie allongé sur le plancher côtoie un balai en paille, des chaussures, un ventilateur et deux chaises grises empilées. Un beau tableau en bois de couleur ocre jaune et marron me captive. Je m’approche. Le visage d’une probable divinité semble sculpté par le temps. Les traits, à la fois doux et empreints de sérénité, invitent au recueillement. Les spirales ornant le sommet du crâne rappellent le mouvement perpétuel de l'univers, tandis que le troisième œil, telle une goutte de rosée, symbolise la clairvoyance. Les yeux clos suggèrent un voyage intérieur, une quête de paix et d'harmonie. Les fissures sur le tableau témoignent de sa longue présence sur la terrasse. Je prends ensuite des photos des flots verdâtres en me tenant à côté de l’homme assoupi. En effet d’optique, un long pont à haubans au loin semble relier deux maisons grâce à la perspective. Nous revenons sur nos derniers pas et nous traversons une terrasse collective où une dame âgée assise devant un déambulateur se restaure. Elle me sourit. Nous partageons des instants du quotidien dans un décor hétéroclite qui fluctue au rythme des habitants. Des vêtements sont suspendus sur une longue tringle en bambou. À côté d’un poteau en bois, où un ventilateur est fixé sur le haut, des ustensiles de cuisine sont réunis sur le plateau d’une table. Une parabole tournée vers le ciel est fixée sur un autre poteau en bois ancré dans l’eau au bord d’une terrasse. Le bas des pilotis alentour, recouvert de dentelles de coquillages et d’algues, témoigne que la marée est basse. Un matelas prend l’air.
De retour dans l’allée centrale marchande, animée, où de temps à autre un scooter se fraie lentement un passage entre les promeneurs, nous voyons un artiste attablé absorbé par son ouvrage. Sur sa droite s’étalent de petits pots de peinture aux couleurs éclatantes. Le rouge de la nappe contraste avec les œuvres déjà accomplies qui sont créées sur des rouleaux en papier. Les peintures aux traits fins, aux couleurs vives, représentent des paysages, des oiseaux, des animaux mythologiques et des fleurs. Le format permet de les enrouler et de les transporter facilement. Nous sommes témoins d’un moment de création où l’art témoigne de son langage universel. Nous arrivons au bout du village sur les flots qui se termine par un ponton en bois où des promeneurs se prennent en photo. Je m’attarde devant un long bateau, à la proue décorée d’une tête de dragon rouge en partie décolorée, qui repose sur le plancher. Mémoire d'écume et de vent, sa coque, blanchie par le soleil et le sel, porte des inscriptions énigmatiques, vestiges d'un langage marin inconnu. Des couleurs vives, comme des éclats de rire, tranchent sur la patine du temps : un bleu profond comme l'océan, un rose tendre comme un coquillage, un jaune éclatant comme le soleil levant. À bord du bateau, un bric-à-brac hétéroclite se dévoile, compagnon des jours de pêche. En toile de fond, la mer étale ses reflets argentés, tandis que d’autres maisons sur pilotis se dressent, témoins immobiles de ce plaisant tableau marin. Plus avant, diverses petites embarcations sont amarrées à un ponton qui forme une petite crique avec le côté d’un long bâtiment. Une barque solitaire flotte paisiblement de l’autre côté du ponton. En arrière-plan, les bâtiments modernes et historiques de George Town se dressent dans le ciel d’azur. Je vois la silhouette de la tour Komtar. Je regarde à distance le jambatan [pont] Pulau Pinang. Il ressemble à un fil d'argent tendu au-dessus de l'émeraude liquide de la mer. Le pont à haubans, telles des cordes d'une harpe géante, se déploie, impavide, défiant l'horizon de ses quelque quatorze kilomètres de long. Ses piliers, silhouettes fantomatiques, soutiennent une voie lactée d'acier et de béton, où les véhicules, minuscules étoiles filantes, tracent leurs sillons éphémères. Vu de loin, il n'est qu'une délicate esquisse, un trait d'union fragile entre le ciel et l'eau, entre l'île et le continent. Après l’achat de deux pantalons traditionnels et d’une chemisette blanche, nous quittons la jetée de la famille Chew.
Nous allons ensuite découvrir celle de la famille Tan à une courte distance. Plus petite, elle est peu fréquentée. Dans les premières maisons, un homme, assis à une table ronde sur sa terrasse en bois embellie d’une balustrade aux couleurs vives, vert émeraude et rose, s’active avec nonchalance sur un smartphone logé dans un support vertical noir posé sur le plateau. À sa gauche, un ventilateur près d’une fenêtre à jalousies s’est endormi dans la chaleur ambiante. Un évier carré en acier inoxydable témoigne que la terrasse est un lieu de vie. Sur sa droite, le long de la balustrade, une rangée de vêtements suspendus sur des cintres fait office de dressing à la ventilation naturelle. Le patchwork d’articles variés et d’ustensiles divers, entre ombre et lumière, évoque plus une salle à manger cuisine qu’une terrasse. L’ensemble respire l’éclat du quotidien d’un foyer ancré dans la simplicité et l’harmonie riche de détails agréablement désinvoltes et prosaïques. Plus avant, sur les eaux changeantes, nous avançons sur une promenade de bois qui s'étire vers l'horizon. Les planches grises, patinées par le temps, racontent des histoires de marées hautes et basses, de pieds qui vont et viennent, porteurs de rêves et de souvenirs. Vers la fin du parcours, une maisonnette ocre rouge se dresse, solitaire et fière. Ses murs, baignés de soleil, vibrent d'une belle énergie. Elle observe, silencieuse, le ballet incessant des vagues miroitantes. Au loin, la tour vertigineuse Komtar se dresse dans un contraste saisissant avec le charme désuet de la jetée. Une barque à moteur, à la peinture bleue écaillée, flotte paisiblement, bercée par les flots. Son allure fatiguée témoigne d'une vie passée à sillonner la mer, à braver les intempéries. Elle attend, patiemment, un nouveau voyage, une nouvelle aventure. Nous avançons lentement sur la dernière longueur de l’étroite jetée. J’observe les maisons sur pilotis de la famille Chew qui racontent leur histoire devant mes yeux captivés. De son côté, la jetée de la famille Tan, dont les pilotis en bois défient le temps, représente un havre de paix maritime où tout un chacun peut se ressourcer. Nous revenons tranquillement sur nos pas.
Nous flânons dans les alentours. Nous marchons à l’ombre des arcades de la rue Beach. Nous faisons demi-tour et nous nous rendons chez China House pour des instants de détente. En chemin, j’admire un figuier aux nombreuses grappes serrées qui cascadent sur le tronc et le long des branches. Telle une peintre pointilliste, la nature a parsemé l’arbre d'une multitude de petites sphères vertes. Les fruits évoquent des bijoux de jade encore bruts, attendant leur maturation. À dix-huit heures, le navire Celebrity Millennium lève l’ancre…






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