mardi 18 février 2025

Lundi 17 février 2025 - Le Old Protestant Cemetery et le manoir Goh Choon Lai se dévoilent dans la trame du temps…

    Après onze heures trente, nous sortons de l’hôtel. Nous voyons au bout de la rue Beach le Mein Schiff 6, un navire de croisière de la compagnie Tui Cruises, naviguant sous pavillon maltais, qui donne l’impression d’obstruer la rue. Sous nos yeux, elle se transforme en théâtre d’illusions où la perspective joue le rôle principal. Notre regard, attiré par l’horizon où tout semble converger, s’égare dans une danse subtile entre le proche et le lointain. La Tour de l’Horloge de la Reine Victoria, fière sentinelle du passé colonial, semble s’élever comme une proue intemporelle. Sous l’effet d’une magie visuelle, le paquebot, tel un immeuble de quinze étages avec balcons, se superpose à la tour dont la coupole dorée devient presque un ornement, une couronne posée sur la silhouette imposante du vaisseau des mers.

    Nous marchons en direction du restaurant où nous allons déjeuner. Les rues se succèdent. Depuis notre arrivée à George Town, à divers endroits dans la ville, je vois souvent un panneau bleu roi, comme un refrain, comme une mélopée de gamelan, où se lisent les mots Jalan Sehala écrits en lettres blanches majuscules. Ces deux mots dansent devant mes yeux comme une énigme malaisienne, une invitation à découvrir la rue légendaire Sehala dont la direction est indiquée par une flèche blanche. Je me demande régulièrement où se trouve cette fameuse rue emblématique. Encore, en cette fin de matinée, je ressemble à un Sherlock Holmes lancé sur une piste énigmatique quand je vois à nouveau un panneau bleu roi à la flèche blanche pointant vers l’inconnu, tel le chant d’une sirène qui m’appelle. Ce soir, l’ordinateur me révélera une vérité prosaïque : sehala signifie sens unique. La légende urbaine, l’Avalon imaginé, le Graal urbain, n’était qu’un mirage sémantique, les panneaux bleus devenant soudain… de banales balises de la circulation. Je me dirai avec amusement avoir parcouru Penang en poète, transformant chaque sens unique en strophe d’une ode équivoque. La ville a dû sourire bien des fois de voir un voyageur rêveur chercher une destination dans une indication routière que jamais il ne trouva, comme un certain David Vincent.

    Nous arrivons à destination vers midi et quart. Le restaurant végétalien Pinxin a pris place dans une élégante shophouse coloniale, véritable joyau de l'architecture sino-britannique. La façade blanche s'orne de fenêtres à persiennes finement ouvragées, de moulures ciselées et de frises ornementales qui racontent l'histoire d'un passé glorieux. Devant la shophouse voisine, nous admirons une sphère de pierre, sombre et striée comme une énigme gravée, qui lévite au-dessus d'un bassin aérien. Devenue fontaine, elle ressent l'eau qui cascade sur ses stries en caresses murmurantes avant de s’écouler en brume légère dans un plus grand bassin à l’onde turquoise. Après le repas, nous prenons la direction du manoir Goh Choon Lai. En chemin, nous passons devant un Zus Coffee. Nous nous arrêtons pour siroter une citronnade au miel en terrasse. Nous reprenons ensuite notre marche. Nous traversons l’octopode. En sortant de l’ascenseur, au niveau supérieur, mon regard rencontre une seconde fois l’homme hindou entre deux âges qui se repose, étendu sur le dos à même le carrelage de la passerelle de transit. Une serviette rose pliée est posée sur son visage. Nous passons tour à tour devant l’hôtel The George et devant l’Eastern & Oriental dont la silhouette surplombe le Old Protestant Cemetery, fondé en 1786, la même année où le capitaine Francis Light a établi la colonie britannique de Penang et George Town en tant que capitale.

    Nous entrons dans le cimetière. Dans le silence, de nombreux arbres, aux troncs noueux enveloppés de lianes comme des souvenirs enlacés, se dressent le long de l’unique allée, témoins séculaires du temps qui passe. Gardiens immobiles des pierres tombales, ils veillent sur les dépouilles des défunts. Leurs feuilles bruissent doucement, offrant une mélodie de quiétude. La lumière filtre à travers les feuillages, créant des ombres dansantes sur les tombes, comme des étreintes fantomatiques. Des informations se dévoilent sur un pupitre incliné en pierre fatiguée. Des planteurs, des imprimeurs, des aubergistes, des tonneliers, des charpentiers de navires, des marins et des prisonniers de guerre furent enterrés parmi des personnages connus dont les dépouilles reposent dans le cimetière. Le tiers des personnes identifiables commémorées avait moins de trente ans, ce qui reflète le taux de mortalité élevé à cette époque. Deux noms retiennent mon attention sur une liste.

    Le premier est celui de Thomas Leonowens, l'époux d'Anna Leonowens, la célèbre gouvernante du roi Mongkut du Siam. Son histoire est celle d'un voyageur, partant d'Irlande en 1840 pour fuir la famine, et trouvant refuge en Inde où il travailla comme clerc payeur dans un régiment britannique. En 1849, à Poona, une ville dans l'État du Maharashtra, il épousa Anna Edwards, alors âgée de dix-huit ans, malgré les réticences de son beau-père en raison des perspectives professionnelles limitées de Thomas. Ensemble, ils parcoururent les mers, quittant l'Inde pour l'Australie en 1852, via Singapour. Thomas trouva du travail dans l'administration coloniale à Perth, puis à Lynton Convict Depot, une colonie pénitentiaire au nord de Fremantle. En 1857, ils retournèrent à Perth avant de s'installer à Penang, où Thomas travailla comme gardien d'hôtel. Thomas décéda d'apoplexie deux ans plus tard. Sa dépouille fut inhumée le samedi 7 mai 1859 dans ce cimetière. Quant à son épouse Anna, trois ans plus tard, elle entra au service du roi Mongkut comme professeur d'anglais de ses nombreux enfants, dont le prince Chulalongkorn, futur Rama V, alors âgé de onze ans. Grâce à ses mémoires, qui ont inspiré de nombreuses adaptations cinématographiques et théâtrales, dont le film The King and I, Anna, dont la vie fut un voyage de découvertes, de défis et d'amour, laisse une marque indélébile dans la mémoire collective humaine.

    Le second est celui de James Richardson Logan. Son nom se détache dans les brumes de l'histoire. Homme de lettres et de loi, James naquit sous le ciel d'Écosse en 1819. Son parcours le mena à Penang, où il devint l'avocat des sans-voix, défendant avec ardeur les droits des Chinois et des Malais. Sa plume fut puissante et percutante. Il fonda le Journal de l'Archipel indien et de l'Asie orientale. Ses publications éclairèrent les arcanes de l'ethnologie et des langues de la région. James fut également le rédacteur en chef de la Gazette de Penang où il aborda courageusement les questions politiques et sociales. Il est connu pour avoir popularisé le nom Indonésie, un terme qui deviendra synonyme d'une nation entière. Son héritage est profond. Il joua un rôle crucial dans la transition administrative des Straits Settlements entre la Compagnie des Indes orientales et le gouvernement britannique. Son action dans la transition administrative fut menée en collaboration avec son frère Daniel avec lequel il travailla pendant un certain temps à Singapour. Leurs efforts aboutirent en 1867, lorsque les Straits Settlements furent transférés sous l'administration directe du gouvernement britannique. Aujourd'hui, le nom de James est gravé dans le marbre du temps. Un monument se dresse en son honneur devant le tribunal de Penang, tandis que la Logan road à George Town, que nous avons suivie en allant à la colline de Penang, est un hommage à sa mémoire. Dans le silence du Old Protestant Cemetery, ses restes reposent, tel un témoignage de son engagement pour la justice et la liberté.

    Nous nous promenons dans le cimetière qui a été fermé aux nouvelles inhumations en 1892, après celle de Cornelia Josephine Van Someren. Les tombes à la pierre rongée par le temps et l'humidité équatoriale racontent des histoires d'époques révolues, de vies vécues loin de leur terre natale. Les mausolées, parfois novateurs, aux colonnes grises et chapiteaux érodés pour certains, murmurent des prières oubliées, témoignent de la fragilité de la vie. La lumière qui filtre à travers les feuillages danse sur les épitaphes gravées, révélant des noms, des dates, des bribes d'existences englouties par l'histoire. Je trouve la tombe de James. Thomas Kelwick, né en 1784, greffier à la Cour de Judicature à Penang, s’est suicidé dans sa trente et unième année. Le cimetière, après des décennies de négligence, subit des dommages lors des bombardements japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, entraînant la destruction de monuments funéraires. L'église Saint-Georges fut endommagée et de nombreux registres funéraires furent perdus. Des efforts de conservation furent menés à trois reprises par le Penang Municipal Council et le Penang Heritage Trust. Aujourd'hui, le cimetière est classé comme site patrimonial. Il est bien entretenu. En sortant, nous voyons des employés qui, équipés d’une débroussailleuse, entretiennent les pelouses qui souffrent des fortes chaleurs.

    Après une trentaine de minutes parmi les mausolées, nous découvrons à quelques mètres, le manoir Goh Choon Lai, connu aussi sous le nom de Manoir en ruine, une demeure historique de George Town construite au début des années 1900 pour Goh Choon Lai, un riche homme d’affaires chinois. Autrefois, le manoir était l’une des maisons les plus opulentes de Penang. La chance l’a abandonné, contrairement à d’autres demeures illustres qui perdurent dans la ville. Nous faisons le tour du manoir de deux étages, de style architectural européen, qui présente une grande véranda. Le manoir, envahi par la végétation, était autrefois entouré d’un vaste jardin et d’une magnifique enceinte dont les vestiges s’accrochent à la vie par endroits. A l’abandon depuis de nombreuses années, le manoir est tombé en ruine. Tout en rappelant le passé de Penang, il offre un spectacle impressionnant, tel un fantôme de pierre. Sa splendeur d'antan se fond dans la mélancolie du temps. Il porte désormais les stigmates de son étreinte implacable qui ruisselle sur ses murs, autrefois parés de bleu indigo. Les fenêtres, jadis miroirs reflétant une vie remuante, sont aujourd'hui des orbites vides, des regards perdus vers un ciel qui assiste à leur lente disparition. Le vent s'engouffre, écoute des secrets oubliés, entend des rires étouffés, des complaintes silencieuses, comme si les âmes du passé refusaient de quitter les lieux. La végétation, avide de reconquête, s'immisce entre les pierres. Deux arbres magnifiques, compagnons des années qui s’envolent, offrent un réconfort à cette dame décharnée qui, malgré son état de délabrement, conserve une aura de noblesse, un charme mélancolique qui émerveille nos regards en éveillant l'imagination. Témoin silencieux d'une époque révolue, le manoir, tout comme les mausolées, témoigne de la fragilité de toute chose et de la beauté éphémère de l'existence. Dans ses ruines, j’entends encore l'écho des pas des anciens habitants, le bruissement des soies et des cotons, les conversations animées qui résonnaient autrefois dans ses couloirs. J’imagine des fêtes somptueuses, des bals élégants, des rires cristallins. Aujourd'hui, le silence règne, interrompu seulement par le chant des oiseaux et le souffle du vent. Le Mansion Goh Choon Lai est l’oasis des âmes rêveuses qui se perdent, tout comme nous, dans les méandres du temps en rêvant à un passé grandiose, à jamais figé dans la pierre. Cette œuvre d'art à ciel ouvert, où la nature et l'histoire se mêlent pour créer un spectacle saisissant, à la fois beau et émouvant, représente un lieu où la poésie se glisse dans les fissures, où l'émotion affleure à chaque regard, où l'imagination s'envole vers des horizons lointains. Après la mort de Goh Choon Lai, sa demeure est devenue, temporairement, une école secondaire connue sous le nom de Shih Chung Branch. En quittant le site, je crois entendre le manoir qui se confie à nous : « Aujourd’hui, squelette de pierre rongé par le temps, je me souviens des rires et des larmes qui résonnèrent entre mes murs autrefois ornés de magnificence. J'ai abrité des rêves et des secrets, des joies et des peines. Maintenant, le vent siffle à travers mes fenêtres béantes. La pluie qui me fouette parvient lentement à effacer les derniers vestiges de ma splendeur passée. Les plantes sauvages grimpent sur mes façades indigo qui, autrefois, étaient pour moi un symbole de fierté. Je suis devenue une relique, un fantôme du passé, attendant patiemment la fin de mon propre conte. Toutefois, au milieu de ma décrépitude, je ressens une étrange beauté, une mélancolie douce et profonde. Même en ruine, je suis un témoignage, un rappel que tout, un jour, retournera à la poussière. »

    Nous revenons tranquillement sur nos pas, nous longeons la Love lane où d’autres vues se dévoilent. Une poubelle s’étonne des tableaux peints jetés sur les détritus journaliers. Je vois un panneau Jalan Sehala. Je m’attarde devant une fresque bariolée de drapeaux du monde. Le buste d’un jeune homme, auréolé d'une chevelure de soleil couchant, se montre au premier plan. Il tient dans sa main levée une simple pancarte, un appel universel : Etreintes gratuites, une invitation fraternelle. Derrière sa tête, les mots L'amour à travers le monde, se veulent une aspiration qui transcende les frontières, les langues et les cultures. Nous entrons chez Jesse et Tristan pour des instants de détente gourmande. En retournant chez nous, dans la rue Beach, je m’attarde devant une ancienne cabine, baignée d'un jaune pastel doux, qui s'est métamorphosée en bibliothèque. Les étagères, modestes et accueillantes, abritent des livres qui attendent de libérer leurs mots dans l’esprit et le cœur des lecteurs. Un banc adjacent invite les passants à s'asseoir, à feuilleter, à rêver…

















































































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