Nous sortons après onze heures trente. À deux pas de l’hôtel, je traverse le Medan Selera Sri Weld, un grand espace de restauration [hawker center] à l’attrayante toiture en tôle pourvue d’une charpente métallique de couleur vert bronze. Je marche sur un sol carrelé de terre cuite flammée. L’aire de restauration entièrement ouverte regroupe divers stands de nourriture appelés stalls qui proposent des plats locaux variés préparés sur place. Parmi les spécialités, le stand de Nasi lemak est réputé pour son riz cuit au lait de coco servi dans une feuille de bananier, accompagné de sambal, un condiment épicé et pimenté. Des bannières colorées et des affiches suspendues participent à la publicité. Je serpente entre les tables rondes entourées de chaises et de tabourets en plastique. Les cuisines, entièrement ouvertes, réparties autour des tables, s’offrent une ventilation naturelle. L’ambiance est animée par les serveurs et les clients en mouvement. Des ventilateurs brassent l’air chaud. Au centre, un long comptoir à boissons est surmonté d’un tableau noir couvert de propositions écrites à la craie. Derrière les comptoirs, je regarde les hawkers qui orchestrent leur art culinaire avec précision dans des gestes à la chorégraphie bien rodée.
Nous déjeunons frugalement au restaurant indien Woodlands situé à cinq minutes à pied de l’hôtel. En revenant, Patrick remarque la présence d’un chat noir et blanc sur un carton d'emballage devant l’entrée d’un restaurant. Il porte un harnais gris avec une laisse assortie accrochée à une chaînette qui entoure un pilier noir. Dans la rue Pantai, nous assistons à une éblouissante danse du dragon qui se déroule devant un édifice blanc à l'architecture coloniale. La silhouette serpentine, doré et rouge, aux motifs géométriques, qui s'étire sur plusieurs mètres, est portée avec grâce par des jeunes gens en costumes traditionnels dont les mouvements sont fluides et coordonnés. Tel un ruban de soie dans l’air, le corps du dragon ondule, s'élève, plonge, tournoie, virevolte, pour donner vie à cette créature mythique.
En début d’après-midi, nous attendons, assis à l'ombre vers l'entrée de l'hôtel, la venue d’une voiture réservée sur le site Grab dont Patrick a chargé ce matin l’application sur mon iPhone. Nous avons découvert à Saigon cette plateforme numérique de services à la demande, très populaire en Asie du Sud-Est. Sur l’écran de l’iPhone, grâce à une carte interactive de la ville, nous suivons la progression de la voiture qui approche de l’hôtel. Après une quinzaine de minutes, Azlina arrive à bord d’une petite citadine compacte blanche. Il s’agit du modèle Axia produit par le constructeur automobile malaisien Perodua. Coiffée d’un hijab noir, la jeune femme nous accueille à bord. La conduite se déroulant à gauche comme au Royaume-Uni, Azlina a fixé le boîtier de son smartphone à la droite du volant au niveau du haut de la portière. Une carte de la ville s’affiche pour lui indiquer le trajet. En conduisant, de temps à autre, elle répond à un sms. Elle nous dépose une dizaine de minutes plus tard devant l’hôtel Embassy. La course revient à quatorze ringgits, soit environ trois euros. Nous lui donnons un billet de vingt. Je m’éloigne de l’hôtel pour l’admirer et le photographier. Le bâtiment sur trois niveaux avec un toit-terrasse, à l'architecture Art Déco des années 1950, à la façade arrondie dotée de balcons en enfilade, présente des fenêtres en bandeau aux vitres pourvues de carreaux verts. Nous sommes venus à cet hôtel pour suivre à pied, en décalage temporel, le Roi de la Soie qui anime plusieurs deuxièmes parties de chapitres au début de mon roman en cours Apavudia Flânerie au Royaume du Siam.
Nous sommes le jeudi 23 mars 1967 sur l’île de Penang, à l’angle des rues Burma et Transfer, devant l’hôtel qui s’appelait Ambassador à cette époque. Jim Thompson et Connie Mangskau, une amie de longue date, logent dans cet hôtel. C’est la première fois que Connie et Jim viennent à Penang. Ils ont loué une voiture ce matin pour découvrir l’île. Sur l’insistance de Jim, qui a prétexté vouloir se rendre chez le coiffeur, ils ont abrégé leur visite. Surprise et quelque peu ennuyée par ce revirement inattendu, Connie a accepté de se plier à la demande de son ami et de rester à l’hôtel. Nous allons suivre Jim en ce début d’après-midi. Il va se rendre dans un hôtel renommé où il a rendez-vous avec deux membres de sa famille. Nous allons marcher en déphasage sur ses pas dans les plis du temps, dans une marche désynchronisée. Comme son rendez-vous est dans une petite heure, il a décidé de suivre un parcours touristique. Les bruits de la rue se laissent entendre. Jim est en chemin dans la rue Burma. Nous le suivons. Il avance d’un pas allègre et soupire d’aise en promenant son regard autour de lui. Pour se protéger du soleil ardent, il porte un terai kaki, un chapeau colonial à large bord au puggaree bleu foncé. Nous le suivons à son rythme. La majorité des bâtiments le long des rues ont été construits sur deux niveaux. Des commerces, échoppes, restaurants et autres activités variées jalonnent le trajet. Les couleurs et les idéogrammes des enseignes participent pleinement à l'identité visuelle des commerces et entreprises diverses. Par endroits, des maisons aux murs lézardés menacent de s’écrouler. Des fresques fatiguées cherchent à retenir l’attention. Des arbres se signalent de-ci de-là. Des chiens aboient. La température flirte allègrement avec les trente degrés Celsius. Jim surveille du coin de l’œil les deux-roues, les cyclo-pousse, les trishaws et autres triporteurs hauts en couleur qui défilent dans une chorégraphie subtile, disparue de nos jours. George Town embrasse un mélange fascinant d'influences orientales et occidentales.
Jim prend à gauche dans la rue Penang. La circulation étant devenue intense avec les années, dans le croisement, un pont piétonnier tentaculaire a été construit en 1993. Baptisé Octopus Pedestrian Bridge, il présente une structure devenue emblématique qui rappelle les tentacules d'une pieuvre. Elles s’étendent dans différentes directions pour relier quatre artères principales de la ville : Penang toad, Jalan Dr Lim Chwee Leong, Burmah road et jalan Penang. Nous montons dans l’octopode par un des ascenseurs pour l’admirer et prendre des photos. Ensuite, nous rejoignons Jim. Nous écoutons un chanteur de rue âgé, vêtu d’une chemise batik aux tons corail et saumon, assis sur un tabouret noir. Son visage encadré de cheveux argentés reflète une vie épanouie. Il chante dans un microphone, partage de sa voix grave et mélodieuse des chants traditionnels avec les passants. Nous lui donnons quelques ringgits. Devant lui, une enceinte à double haut-parleur fait office de compagnon musical. Elle est surmontée du Jalur Gemilang, le drapeau malaisien aux bandes rouge et blanc, orné d’un croissant et d’une étoile dorés sur fond bleu roi. Patrick pénètre furtivement dans une attrayante et ancienne ruelle étroite aux couleurs vibrantes. Le sol, peint en sections alternées de rose tendre et de bleu turquoise, crée un chemin arc-en-ciel qui guide le regard vers des lanternes rouges traditionnelles, semblables à des cerises suspendues dans le ciel. Sur la gauche, un artisan couturier penché dans un pli du temps sur sa machine à coudre, tel un musicien sur son instrument, parle dans un smartphone. Son atelier, riche d'outils variés et de bobines de fils colorés accrochées au mur comme des notes sur une partition, est niché dans l'embrasure d’un ensemble d’échoppes exclusivement dédiées aux vêtements, traditionnels et actuels. Trois femmes en hijab, vêtues de robes longues colorées bavardent entre les murs patinés par le temps où deux fresques retiennent notre attention. L’une montre le couturier qui œuvre sur sa machine à coudre. L’autre montre un homme au sourire chaleureux, vêtu d'une tunique grise et coiffé d'un couvre-chef traditionnel, qui manipule avec délicatesse des vêtements aux couleurs éclatantes. Son regard bienveillant derrière ses lunettes témoigne de sa passion pour son art. De leurs côtés, les murs écaillés racontent leur histoire, leurs défectuosités devenant des fresques naturelles où le temps a laissé son empreinte. Je rejoins Patrick dans la rue après une brève flânerie dans les échoppes de vêtements richement approvisionnées.
Nous retrouvons Jim dans la rue Lebuh Campbell où il s’est attardé devant un des magasins de batik. Il sait que la production commerciale a commencé au début de la décennie quand cinq commerçants de Kelantan installèrent un atelier dans un village sur l’île de Penang. Grâce aux touristes, le succès fut au rendez-vous. La réalisation des opérations de production fut alors décentralisée et une partie des activités de teinture fut confiée à la population locale, principalement aux femmes au foyer. Un cyclomoteur s’éloigne en pétaradant, Jim est sorti du fil de ses pensées et d’un léger état de rêverie. L’espace d’un court instant, il semble perdu, tel un voyageur dans un conte oriental où un djinn vient de le déposer dans une ville inconnue. Jim croise un aréopage de visages cosmopolites. Depuis le siècle passé, George Town est devenue un véritable kaléidoscope de races et d’ethnies différentes qui se côtoient avec simplicité et où les Européens sont peu nombreux. Les activités économiques le long des rues en témoignent avec les enseignes qui gardent la langue du pays d’origine en plus de l’anglais dominant. Plus avant, telle une métaphore du temps qui passe, une bâtisse en ruine, qui a gardé fièrement une partie de sa façade baignée de ciel bleu, est soutenue par une ossature métallique rouillée qui se dresse sur l’avant, tel un grand canevas en attente des aiguilles des bâtisseurs.
À l’angle de la rue Pintal Tali, nous contemplons tous les trois l’architecture attrayante et saisissante de couleur turquoise soulignée de parme de l’entreprise chinoise de textile Syarikat Boon Wah Co. Plus avant, Jim prend à gauche dans la rue Keling au niveau de la mosquée monumentale Kapitan Keling, couronnée de dômes et de minarets, édifiée au début du dix-neuvième siècle sous l’initiative de Cauder Mydin Merican, un chef de communauté de la côte de Coromandel en Inde du Sud, riche et populaire, appelé Paringgipettai par les Tamouls, qui reçut le terrain en don de Sir George Leith, le lieutenant-gouverneur de l’époque. La mosquée fut agrandie au tournant du siècle suivant après les émeutes de Penang. J’admire le superbe minaret proéminent à l’angle des deux rues. Plus avant, j’attarde mon regard sur trois femmes vêtues d’une kebaya aux couleurs chatoyantes, aux coiffures élégamment relevées et ornées de fleurs, qui bavardent sous deux ombrelles traditionnelles colorées. Leurs tenues, ornées de motifs floraux brodés avec finesse, dansent dans la lumière du jour comme des pétales de fleurs épanouis. Jim passe sans s’arrêter devant l’entrée encaissée du temple Arulmigu Sri Mahamariamman, le plus ancien temple hindou de Penang. Il est fermé aujourd’hui. Patrick et moi reviendrons. En regardant les façades des magasins, Jim se dit que George Town abonde en maisons de thé, chinoises majoritairement. À l’angle de la voie Lorong Stewart, Jim attarde son regard sur le temple taoïste Kuan Yin Teng, aux toits chinois typiques, le plus ancien de Penang, dédié tour à tour à Mazu, la déesse de la mer, et à Guan Yin, la déesse de la miséricorde. Nous laissons Jim prendre de l’avance et nous entrons dans le temple où les croyances taoïstes s’expriment avec ferveur visuellement et olfactivement avec les encens qui se consument notamment dans trois imposants brûleurs d'encens de forme cylindrique élancée montés sur des roues qui furent rouges. Les fidèles sont nombreux.
À la fin de la rue Keling, Jim s’approche de la conséquente église anglicane St. George, conçue dans le style géorgien palladien, aux façades blanchies à la chaux agrémentées de persiennes, au clocher effilé et pointu, construite par des forçats indiens, la plus ancienne d'Asie du Sud-Est. Il traverse la rue, manque de se faire renverser par un deux-roues sorti de nulle part, marche entre le portique de colonnes doriques de l’église et le pavillon commémoratif érigé en 1886 à la mémoire du capitaine Francis Light, l’explorateur britannique et le fondateur de la colonie de Penang. Un arbre centenaire, qui étire ses branches robustes comme les doigts d'une main géante caressant le ciel azuré parsemé de nuages cotonneux, reconnaît Jim dans un instant désynchronisé. Il quitte le site de l’église et poursuit sa marche dans la rue Farquhar. Nous sommes toujours sur ses pas. Avant d’arriver à l’hôtel E&0, Jim fait un crochet dans la proche rue Leith pour admirer le manoir Cheong Fatt Tze dont l’histoire lui a été contée par un de ses illustres invités lors d’une soirée chez lui. Le manoir fut édifié à la fin du siècle passé, avec les matériaux les plus nobles de l’époque, pour Cheong Fatt Tze, un haut fonctionnaire mandarin, confident de l'empereur de Chine et richissime homme d'affaires chinois. Le manoir, dénommé la Maison bleu indigo, personnifie l'essence de l'élégance, de la tradition et de l'extravagance. Résidence personnelle de Cheong, de ses huit femmes et de ses six fils, et siège de ses activités professionnelles, le manoir aux intérieurs somptueux abrite des œuvres d'art inestimables.
Jim revient sur ses pas. Nous le suivons dans la rue Lebuh Farquhar, nommée en l'honneur de Robert Townsend Farquhar, le deuxième lieutenant-gouverneur de l'île du Prince de Galles, l’ancien nom de l’île de Penang. À sa suite, nous parvenons quelques minutes plus tard au légendaire hôtel Eastern & Oriental, superbe dans sa majesté blanche, construit pour les frères Sarkies dans les années 1880. Nous passons sous la marquise. Tout comme Jim, j’entre par la porte tournante. Dans l’hôtel, flotte le souvenir du romancier William Somerset Maugham qui séjourna à l’Eastern & Oriental. Jim se souvient qu’en 1959, William, alors âgé et effectuant une tournée d'adieux en Extrême-Orient qu'il avait tant aimé au cours de ses voyages, fut son invité pour un dîner dans sa résidence de Bangkok. Nous laissons le Roi de la Soie prendre l’ascenseur Waygood-Otis et nous allons nous désaltérer sur la terrasse du Palm Court qui borde la mer. Asraf, un jeune et beau serveur hindou, nous accueille. Le navire Anthem of the Seaes, sur lequel nous avons vogué, est amarré au port de croisière…
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