En allant déjeuner, nous suivons les espaces de restauration à côté de l’hôtel. Je m’attarde devant un cuisinier qui manipule des poêlons en fonte utilisés pour la cuisson lente de plats mijotés qui conservent bien leurs saveurs. Un système de tuyaux alimente en gaz les brûleurs situés sous chaque poêlon chauffé individuellement. En chemin, je salue les figurines roses qui attirent immédiatement le regard devant le magasin Ghee Hiang, une institution emblématique de George Town fondée en 1856. Ce commerce est célèbre pour ses pâtisseries traditionnelles telles que le tau sar pneah [biscuits à la pâte de haricots mungo] et pour son huile de sésame pure, deux produits phares qui incarnent l’héritage culinaire de Penang. Ghee Hiang est un symbole du patrimoine local, combinant savoir-faire artisanal et traditions transmises depuis des générations. Les adorables personnages fantaisistes incarnent l’esprit jovial et enfantin de la marque. Avec leurs formes rondes, leurs visages poupins figés dans un sourire espiègle ou dans une moue gourmande, leurs joues rebondies comme des pêches mûres, leurs couleurs vives, leurs mèches enjouées, ils évoquent des enfants joyeux dansant dans un monde sucré. Ils animent la rue, saluent les passants avec enthousiasme, les invitent à découvrir les trésors gourmands nichés dans la boutique. Deux de ces figures enfantines s'animent, dansent une sarabande joyeuse. Leurs mouvements sont capturés dans un instantané de bonheur, une invitation à retrouver la candeur de l'enfance.
Nous déjeunons au restaurant végétalien japonais Supe, repéré hier lors de la découverte des jetées. Après le repas épicé, nous lançons une demande de voiture sur Grab. Toutefois, aucun chauffeur n’étant disponible, nous changeons le programme de l’après-midi. Nous décidons d’aller arpenter la lebuh Armenian, une rue emblématique de la ville. En chemin, nous découvrons l’attrayant café Picco Polo. Nous entrons. Le cadre se montre attrayant. Nous prenons place sous une lumineuse verrière. Nous sirotons de la citronnade au miel. Une belle tranche de cake au citron pour Patrick et une bûche carrée à la mousse de chocolat noir, bienvenues après les mets épicés, accompagnent les délicieuses boissons chaudes.
Plus tard, nous sommes dans la rue Armenian qui dévoile ses fresques, ses lanternes rouges, ses façades colorées harmonieuses de beauté, ses échoppes d’artisanat local, sa fantaisie chaleureuse. Par fantaisie, j'achète une ombrelle colorée pour quelques euros. Une des fresques emporte ma préférence. Devant un mur décrépi, tel un parchemin urbain marqué par le temps, deux bambins comme esquissés à la craie, sur une ancienne bicyclette venue s’incarner dans notre réalité, filent à vive allure dans une descente effrénée imaginaire. Leur énergie est palpable. Celui assis sur la selle agrippe joyeusement le guidon. L’autre, en équilibre instable sur le porte-bagage, la bouche ouverte dans un cri muet, se cramponne à la taille de son camarade de jeu. Tels les intrépides Tom Sawyer et Huckleberry Finn, ils fendent les vagues imaginaires de leur enfance, s’expriment dans toute leur spontanéité et leur liberté, s’offrent une peur délicieuse, riche en émotions vives, en palpitations et en éclats de rire. Le soleil, complice de leur escapade, les caresse d'une lumière dorée, en projetant des ombres dansantes. Je suis captivé par cette fresque qui reflète la beauté éphémère de l'instant présent, les fugaces étincelles de joie enfantine gravées à jamais sur la toile du temps.
Plus avant, à l’angle du temple Hock Teik Cheng Sin, nous prenons à gauche dans la rue Cannon, attirés par le minaret blanc et bleu ciel de la mosquée Lebuh Acheh. En nous approchant, nous nous attardons devant une autre fresque qui célèbre l’enfance. Contre un mur blanc qui montre les cicatrices de son passé, un gavroche aux pieds nus en maillot jaune et short gris, dressé sur la pointe des pieds, se hisse sur une chaise pour enfants qui lui offre une fragile élévation, dans le dessein d’attraper l'inatteignable. Sa main droite tendue comme une branche vers le ciel cherche à atteindre un pot en terre cuite niché dans une alcôve. Animé d’une détermination sans faille, même s’il se sent surveillé, il persévère dans son action, certain que le pot renferme ses aspirations enfantines. Un chat roux, vibrant de nuances d'ocre et de feu, tel un esprit félin émergeant des profondeurs d'une nuit d'encre, observe le gavroche à travers l'embrasure d'une fenêtre peinte encadrée par des volets bleu cobalt et vert émeraude. Sa paire d'astres dorés, immenses et ronds, captivants et perçants, lui envoie toute l’énergie nécessaire pour réussir l’impossible.
Plus tard, nous marchons le long de la lebuh Kimberley où des shophouses aux façades roses sont enchantées de leur restauration. Nous arrivons au musée Upside Down. Le vélo suspendu au-dessus de l'entrée semble promettre des expériences intrigantes dans un monde où tout est annoncé sens dessus dessous. Les deux entrées reviennent à soixante-douze ringgits, soit environ quinze euros. Nous déposons nos chaussures dans un casier en prévision des acrobaties qui nous attendent, car nous entrons dans un monde où nous sommes à l’envers dans une symphonie gravitationnelle différente, dans une maison méditerranéenne aux fenêtres bleues ouvertes sur un paysage idyllique qui ressemble à celui que nous avons découvert dans les îles grecques. Nous marchons avec audace au plafond, parfois sur les murs, dans une vision aérienne comme si nous étions des araignées humaines d’un futur improbable. Nous sommes comme suspendus au plafond des différentes pièces qui composent cette maison de l’étrange. Tels des acrobates, nous marchons dans une gravité inversée. Toutefois, nous gardons également notre gravité propre, car je constate que le bas du pantalon de Patrick reste au bas de ses jambes sans être impacté par la gravité de cette autre dimension. Son sac en bandoulière semble attiré par le plafond. Le mobilier s’étonne de la présence insolite de ces deux aliens qui l'observent d’en haut en défiant les lois de la physique dans un ballet surréaliste. Dans la salle à manger, il nous est difficile de manger la tête en bas. Dans la cuisine, je tiens la queue d’une poêle tout en prenant appui sur le plateau du plan de travail. Patrick parvient à ouvrir le frigo. Dans une autre pièce, je joue sans contrainte quelques notes de piano, la tête en bas, une première ! Je pense à une chanson de France Gall écrite par Michel Berger (…) il jouait du piano debout, c'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup, ça veut dire qu'il était libre (…) Nous vivons une expérience en décalé, avec parfois le tournis et une perte d’équilibre. Nous nous agrippons partout où nous pouvons pour visiter cette demeure inattendue. Nos pieds sont aimantés par une force invisible. Dans une chambre d’enfant, Patrick se tient aux montants de deux fenêtres arquées. Depuis la tête du lit, je vois un cheval à bascule rouge et un panda apeuré qui se cache sous le lit. Nous arrivons dans un petit café rétro familial où nous marchons contre les murs. Patrick tente de jouer au mah-jong, un jeu de société traditionnel d'origine chinoise qui ressemble aux dominos. Nous sommes plongés dans un tourbillon de couleurs et de textures. Comme des funambules, nous passons d’un espace à l’autre. Dans le cellier de la maison, nous rattrapons avec un éclat de rire deux citrouilles qui se décrochent quand nous les frôlons dans un réduit gorgé de fruits et de légumes frais. Dans la salle de billard, nous tentons de nous tenir debout sur le sol de la pièce, toutefois la position verticale nous est impossible, nous nous tenons penchés dans une sensation d’instabilité comme si le sol était en mouvement. Patrick me retient quand je perds l’équilibre. Dans ce qui ressemble à une bibliothèque, dans une verticalité précaire, je parviens depuis le plafond à déposer un baiser sur la joue d’une jeune femme, perdue dans ses pensées, assise sur un tabouret rond. Je porte mon pantalon violet aux motifs hypnotiques et un tee-shirt jaune qui contrastent avec le tee-shirt rouge et le pantalon bleu marine de la beauté au regard absent. Contre toute attente, nous entrons dans la tanière d’une sorcière qui a tôt fait de nous immobiliser au-dessus de son chaudron bouillonnant d’un liquide vert luminescent posé sur un feu aux flammes jaunes rougeoyantes. Un corbeau au regard malicieux perché sur la tête de la vieille femme nous observe avec envie. Nous nous tenons les joues à deux mains devant les chaudes vapeurs avant de pouvoir nous libérer comme par magie. Après cette dernière expérience impensable ce matin, nous sortons de la maison pour entrer dans le magasin de souvenirs. J’achète un tee-shirt rouge framboise. Le jeune vendeur me propose d’intégrer sur l’avant une des photos que ses collègues ont prises pour nous lors de notre déambulation aventureuse et fantastique. Nous attendons au bar où, telle une constellation de pensées éparses dans un labyrinthe de mots, des centaines de cartes postales murmurent sur les murs les mots des visiteurs du monde entier venus avant nous. J’écris un message à mon tour et je colle la carte avec une bande de scotch contre un poteau en bois entre deux autres cartes. En sortant, je réponds à la salutation du patron avec un terima kashi. Agréablement surpris, il saute de joie en souriant et lève ses deux pouces en signe d’appréciation.
Après des instants d’équilibre instable et de fous rires agréables, nous sommes enchantés de ce voyage au cœur d'un paradoxe inexplicable, au travers d’un portail de l'inattendu. En franchissant le seuil de la maison, nous avons basculé dans un monde où nos repères se sont effacés. Nous allons nous désaltérer dans le café Khing sur la rue Beach, où deux jeunes filles nous ont invités à entrer en début d’après-midi quand nous sommes passés devant en sortant du café Picco Polo. En chemin, nous achetons des bananes et des jaques dans une caverne d’Ali Baba de fruits où les bananes sont reines. Dans les minutes suivantes, nous entrons dans un café de rêve où des portraits d'icônes musicales nous accueillent dans la douce lumière des lampes qui caresse les visages des convives. Un couple de papi mamie en figurines, assis bras dessus bras dessous dans un canapé duo, charme mon regard vers le comptoir. Un piano noir, témoin silencieux des mélodies passées, surmonté d’un portrait en relief de Beethoven, m’invite à la rêverie. Les fauteuils très british en cuir capitonné et les banquettes profondes invitent au bien-être et à la détente. La décoration, des plantes vertes aux sculptures variées, respire une harmonie soigneusement orchestrée. Une figurine représente Lucifer Morningstar joué par l'actrice Gwendoline Christie dans la série The Sandman que nous avons pris plaisir à regarder. Cette actrice à la magnifique carrure et à la prestance androgyne a également interprété le rôle de Brienne de Tarth dans Game of Thrones. Le café est une galerie en soi telle une célébration de l’art sous toutes ses formes. Nous sirotons de la citronnade au miel. Patrick s’offre une part de cake en dentelles de crêpe. Charlie Chaplin et Freddie Mercury nous observent. Elvis Presley chante. Marilyn Monroe nous sourit. Après des instants captivants dans la trame artistique du temps, nous revenons tranquillement à l’hôtel dans la chaude moiteur de l’air équatorial…

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