En fin de matinée, nous marchons le long de la rue Bishop qui nous mène au restaurant The Leaf. Les espaces de restauration sont animés. Je vois un étal de fleurs venu s’ajouter aux nombreux autres étals et comptoirs. De magnifiques bouquets de fleurs, principalement composés de roses dans des tons variés, sont harmonieusement enveloppés de papiers décoratifs colorés, créant des présentations ravissantes et contrastées. Trois femmes élégantes, drapées dans une tenue identique chatoyante en soie d’un vert doré qui chatoie à la lumière, contemplent cette mer de pétales tout en effectuant leur sélection. En chemin, je constate l’absence de la file d’attente pour déjeuner chez Auntie Gaik Lean’s Old School Eatery, un restaurant emblématique de George Town, annoncé comme une ode à la tradition culinaire peranakan et un voyage dans le temps des saveurs. Primé d’une étoile Michelin, il incarne l’authenticité et la passion d’une femme exceptionnelle : Beh Gaik Lean. Il y a une douzaine d’années, Adrian Tan, le fils aîné de Gaik Lean, encourageait sa mère à partager son talent en ouvrant ce restaurant qui a pris place dans la boutique d’un bijoutier parti profiter de sa vieillesse. La façade d'un bleu royal profond, rehaussée de cadres décoratifs dorés, est dotée de deux vitrines arrondies dont la profondeur offre une vue généreuse sur de superbes vases de fleurs colorées et autres séduisants objets décoratifs. Le seuil en marbre noir moucheté a gardé l’inscription en anglais en lettres dorées : Bijoutier Renommé. Je propose à Patrick d’entrer. Dès que nous franchissons le seuil, l’atmosphère nous enveloppe avec ses tons bleus royaux profonds, ses fresques florales où quelques papillons et abeilles volettent tranquillement. Les carreaux en céramique du sol, aux motifs géométriques et floraux, typiques des intérieurs traditionnels Peranakan, révèlent leurs tons chaleureux. Gaik Lean, la maestria des fourneaux, une autodidacte comme Claudius, fille d’un soldat britannique, a appris les secrets de la cuisine nyonya dès l’âge de douze ans sous l’œil attentif de sa mère. Aujourd’hui, âgée d'environ soixante-dix ans, elle continue de régaler ses clients avec une ferveur sans faille. Chacune de ses recettes est un trésor transmis de génération en génération. Nous traversons la salle principale, baignée de bleu royal et de blanc, qui accueille les convives autour de grandes tables rondes et d’une longue table commune. Nous prenons place à une petite table dans le coffre-fort d’autrefois de la bijouterie qui apporte une touche d’originalité. Nous parcourons le menu riche de plats inconnus pour la plupart. Nous optons de concert pour un Terung sambal, un plat qui se compose d'aubergines [terung asam] originaires de Bornéo mijotées dans une sauce au sambal, condiment épicé et pimenté évoqué précédemment, agrémentée d'ail et de gingembre, et pour un Kacang botol, un mets à base de winged beans, en anglais sur le menu. Nous nous attendions à voir arriver des haricots blancs ou rouges, genre chili. Le plat offre au regard une préparation à base de haricot ailé, un légume tropical, inconnu de nous, couramment utilisé dans la cuisine asiatique, qui se présente en morceaux, en forme d’étoiles, coupés et assaisonnés avec de l’ail et des épices dans une sauce légère à l’huile. Quelques morceaux de piment rouge doux ajoutent une touche de couleur. Nous nous régalons. Des mélodies du passé enveloppent l’espace. Elvis Presley chante Who are you ? Who am I ? Les Everly Brothers chantent Let it be me. The Platters chantent Only you. Nous avons la surprise de voir Gaik Lean venir s’installer à la table au fond du coffre-fort qui a gardé sa porte blindée peinte aussi en bleu royal. La Maestra ressemble à son portrait inséré dans la fresque de la salle principale, peinte avec des tonalités de bleu, de rouge et de blanc, et embellie de pivoines rouges aux feuilles disposées en volutes. Je vois sur le linteau de la porte du coffre-fort le nom Chubb. Elle a été fabriquée par la société Chubb, une marque emblématique de coffres-forts et de portes blindées, fondée en 1818 par les frères Charles et Jeremiah Chubb à Wolverhampton au Royaume-Uni. Après le repas, en sortant du restaurant, j’admire un lustre majestueux serti de vitraux bleu profond et d’arabesques dorées, suspendu au plafond qui s’ouvre sur une fenêtre circulaire, baignée de lumière, peinte d’un ciel bleu orné de nuées. Elle semble s’ouvrir vers un ciel nocturne voilé de mystères. Je passe devant le majestueux paravent de l’entrée, d’un bleu profond, riche d’entrelacs dorés délicats comme de la dentelle et de motifs finement ciselés, au raffinement intemporel et à la poésie visuelle, qui semble murmurer les secrets d'un lointain empire.
Nous retournons à l'hôtel pour poursuivre l'organisation de notre voyage en Asie du Sud-Est. Depuis une des fenêtres de la suite, Patrick voit le navire Genting Dream, de la compagnie Resorts World Cruises, amarré au port de croisière. Il appartient au groupe de Lim Kok Thay, un homme d'affaires milliardaire malaisien né en août 1951. Il est le président du groupe Genting, un conglomérat diversifié impliqué dans les casinos, les resorts, les plantations de palmiers à huile, la génération d'énergies, l'immobilier, la biotechnologie, le pétrole et le gaz. Il est le second fils de Lim Goh Tong, le fondateur du groupe Genting. Il est également co-fondateur de Genting Hong Kong Limited, anciennement Star Cruises Limited, qui fut l'un des plus grands opérateurs de croisières au monde.
Dans l’après-midi, nous nous rendons chez Picco Polo. Nous y sommes venus à diverses reprises. L’attrayante façade blonde comme les blés nous accueille. Les lettres cursives de l’enseigne, élégantes et noires, semblent flotter au-dessus d’une promesse : celle d’une oasis où la gourmandise rencontre l’art. À l’intérieur, l’espace respire une simplicité raffinée. Les murs en béton brut contrastent avec les lignes douces des tables rondes présentes en majorité et des séduisantes chaises au dossier galbé. La clarté des sphères de lumière lactescente dessine des ombres sur le sol nu. Les pâtisseries présentées dans les vitrines nous invitent à un temps de détente gourmande. Nous nous installons dans le séduisant patio intérieur baigné de lumière naturelle. De hauts arbres nus tendent leurs branches vers la verrière au-dessus de nos têtes. Sur une table en terrazzo, où le blanc sable se mêle à des éclats colorés, nous sirotons de la citronnade au miel en savourant chacun une douceur. Les plantes en pot ajoutent une touche de vie organique, tandis que les ombres dansent sur les murs texturés. L’atmosphère chaleureuse est baignée de quiétude comme si le temps ralentissait pour permettre à chaque instant de s’imprégner d’une douce poésie. Dans cet écrin esthétique et apaisant, grâce au talent et à la courtoisie de nos hôtes, nous nous sentons merveilleusement bien…

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