mardi 25 février 2025

Lundi 24 février 2025 - Sur les pas de Jim Thompson au Moonlight Cottage et chez Ye Olde Smokehouse…

    Lors du déjeuner, installés confortablement dans le restaurant Paradise Reyan niché dans le Barrington square, Patrick et moi sommes transportés au Moyen-Orient. Devant nous, la table est généreusement garnie. De l’houmous soyeux orné d’un filet d’huile d’olive, des galettes de pain sorties du four, deux soupes aux champignons, des pommes de terre rôties épicées Batata harra et des Adani Foul, des haricots rouges mijotés avec de la tomate, du chili, du poivron rouge et de l’oignon, s’offrent à nos regards transportés de baraka et à nos papilles émoustillées. Les murs décorés de photographies culinaires et de patios enchanteurs de Damas ajoutent leurs touches artistiques. L’artiste libanais George Zougheib chante. Après un délicieux repas, nous remercions notre hôte dont les yeux me rappellent ceux de feu notre ami danseur professionnel Marcel de Rijk. En 1966, Marcel et sa sœur Radna, originaires des Pays-Bas, furent les deux plus jeunes danseurs professionnels de leur époque. Marcel avait dix-neuf ans et Ratna dix-sept ans. Marcel cofonda le Dutch Open, un championnat qui se déroule à Assen aux Pays-Bas, un rendez-vous international majeur dans le monde de la danse sportive. Marcel vivait au Puri Mas Beach Resort qu’il a créé sur l'île de Lombok en Indonésie.

    Nous revenons à l’hôtel pour réserver une voiture sur l’application Grab. Une dizaine de minutes plus tard, Jora nous accueille à bord de sa Proton Saga rouge. Nous roulons en direction de la demeure de Tien Gi et Helen Ling où Jim Thompson a passé sa dernière nuit avant de tisser sa légende en disparaissant le jour de Pâques 1967. À l’intersection qui mène au Cluny Lodge, la route change d’aspect et donne l’impression de plonger dans la jungle. Le chauffeur ralentit d’instinct et hésite à poursuivre. Comme il nous voit calmes et confiants, il emprunte alors la route étroite à l’asphalte dégradé par les années. Une voiture arrive en sens inverse. Jora parvient à se mettre à gauche pour la laisser passer. Après une dizaine de minutes de trajet dans les hauteurs, Jora nous dépose devant le Moonlight cottage où Connie et Jim furent accueillis chaleureusement par leurs hôtes Helen et Tien Gi, collectionneurs comme eux. Le cottage, anciennement le French Tekkah Bungalow, fut construit en 1933 pour Axel Dupré, photographe talentueux et directeur de la Société française des mines d'Étain de Tekkah, une société minière basée à Gopeng, une localité de l’état de Perak dans les anciens États confédérés malais. Embelli de liserons bleus aux fleurs violettes en forme d'entonnoir au cœur rose, de jades divines aux grappes de fleurs turquoise clair, d’amaryllis aux grandes fleurs rouges en forme de trompette aux motifs bicolores blanc, de trompettes d'anges aux grandes fleurs spectaculaires pendantes en forme de trompette de couleur jaune orangé et de Lys de Crinum aux six pétales d'un blanc rosé délicat aux longues étamines jaunes, le cottage au colombage d’apparat au léger lacis d'arabesques en bois foncé, inspiré du style Tudor, construit sur deux niveaux à la fin de la route, s’offre à nos regards admiratifs. Construit sur une colline escarpée, il surplombe le terrain de golf de Tanah Rata et offre une vue qui embrasse la vallée baignée de forêts verdoyantes et luxuriantes. Nous nous promenons autour de l’attrayante demeure, à la toiture aux tuiles terracotta patinées, où mon imaginaire se plaît à me dire que l’empreinte de Jim vit toujours dans ses murs, comme si les fils de soie qu’il fit rayonner en Asie tissaient à jamais sa présence en un voile de légende. Les angles des murs blancs caressés par le temps, les arches de la véranda, les linteaux et les seuils des fenêtres, sont embellis de briques rouges, tels des rubis enchâssés, qui soulignent la silhouette de ce rêve architectural. Les hautes cheminées blanches s'élancent vers le ciel, témoins silencieux d'une époque où les soirées fraîches appelaient à se blottir près du feu. La luxuriance tropicale et une pelouse émeraude, bien entretenue, traversée par de petits chemins en pierres, bordent le cottage qui abrite un hôtel de nos jours. Des bâtiments ont été ajoutés pour les chambres. Nous nous rendons à la réception dans le dessein de siroter un café blanc dans le cottage. La dame chinoise qui nous accueille nous informe que l’hôtel est privé de café. Nous la remercions et nous décidons de nous rendre à pied dans un autre lieu où l’empreinte de Jim vit toujours. Un autre cottage a été construit près de celui des Ling. Il porte le nom de Sunlight Bungalow. Les sinogrammes qui accompagnent les mots anglais sur les divers panneaux laissent à penser que ce sont des Chinois qui ont acheté la demeure dont les Ling furent propriétaires un temps donné dans la trame historique. La descente est plaisante. Nous flânons. Nos ombrelles, de temps à autre, nous protègent à la fois des gouttes de pluie et des rayons solaires qui nous caressent simultanément. Je m’attarde par deux fois devant un panneau du Cluny Lodge, lié secondairement au lever de rideau sur la disparition de Jim. Nous longeons une partie du golf, où de superbes poinsettias aux bractées rouge vif se laissent admirer.

        Après cette marche paisible en descente serpentine sur les pas de Jim, qui a suivi cette route du Moonlight Cottage à l’église All Souls tôt le matin de Pâques, avec un détour au Cluny Lodge, que nous avons renoncé à effectuer, où il rencontra Stanley Foster en chemin, nous arrivons à l’hôtel Ye Olde Smokehouse. Niché, tel un joyau colonial dans les fraîches hauteurs des Cameron Highlands, il incarne l’essence même du manoir Tudor anglais transporté à l’Équateur. Ses murs blancs ornés de colombages noirs, son toit de tuiles patinées par le temps, ses jardins anglais luxuriants, ses cheminées autrefois crépitantes, ses salons douillets entourés de meubles anglais, ses murs tapissés de souvenirs, racontent l’histoire d’une époque où les expatriés britanniques venaient y chercher un refuge nostalgique loin de leur terre natale. Aujourd’hui encore, ce havre de bien-être continue de charmer ses visiteurs avec son atmosphère d’antan : ses antiquités européennes, ses tapis persans, ses lampes créatives, sa vaisselle hollandaise d’époque, créent une symphonie visuelle qui nous transporte dans un autre temps. Nous sommes dans un fragment d’Angleterre victorienne préservé au cœur de la Malaisie.

    En décalage temporel, à une table voisine, Jim Thompson prend plaisir à écouter son ami écossais Stanley Jack Foster, ancien colonel de l’armée britannique, en retraite au Cameron Highlands, qui a commencé l’année passée (en 1966) la réalisation d’un rêve d’enfant : vivre dans sa propre auberge, dormir dans un lit à baldaquin, écouter sur son Gramophone, chillax au coin de la cheminée dans la salle de lecture, ses morceaux de musique préférés, les heures égrenées par le carillon de sa belle horloge Westminster en acajou flammé au cadran signé John Gibson Edinburgh. Plus au sud de Tanah Rata, sur une colline surplombant le lac-réservoir de Ringlet de couleur rouge brun trouble résultant de l'interaction des pluies régulières vespérales qui brassent les sédiments limoneux de latérite au fond du plan d'eau, la construction de son auberge va durer quatre ans. Gracieux manoir d’inspiration Tudor à colombages, il ouvrira ses portes en 1970 sous l’appellation Lakehouse dans une remarquable ambiance cosy anglaise. Il deviendra l’un des fleurons de l’hôtellerie des Cameron Highlands. Stanley, encouragé par sa seconde épouse chinoise, achètera en parallèle, à un compatriote du nom de Cowling, l’hôtel de charme de style Tudor Smokehouse, [où Patrick et moi sommes en ce moment, dans notre trame temporelle], niché au bord du golf et construit au milieu des années trente pour l'Anglais Douglas Warin qui souhaitait donner aux expatriés britanniques, principalement aux planteurs et aux mineurs travaillant dans les industries florissantes du caoutchouc et de l'étain, et à leur famille, un sentiment de chez-soi dans le confort, le charme et l’atmosphère anglaise pour leur éviter le mal du pays. L’hôtel fut ouvert au moment des fêtes de Noël en 1937 sous le nom de Ye Olde Smokehouse Inn.

    Nous nous offrons chacun un sundae, à la mangue pour Patrick et à la vanille pour moi. Des fraises des Cameron Highlands accompagnent les coupes glacées. Nous sirotons une boisson chaude. Patrick opte pour du thé Boh et je choisis un thé au citron Cameron Valley. Richard Clayderman joue au piano, dont les musiques Yesterday, Time to say goodbye, Lettre à Elise…

    Les thés Boh sont emblématiques des Cameron Highlands. John Archibald Russell (1882-1933), un homme d'affaires britannique né en Écosse, est venu avec sa famille à Kuala Lumpur à l'âge de sept ans. John s'est d'abord impliqué dans l'industrie de l'étain et du caoutchouc avant de se lancer dans la culture du thé. Il a fondé la société Best Of Highlands Plantations en 1929 en Malaisie britannique. Polyglotte, parlant plusieurs dialectes chinois et le malais, il a obtenu une concession de plusieurs terres dans les Cameron Highlands pour établir des plantations de thés noirs qui deviendront les plus grandes de Malaisie. Son entreprise familiale, transmise sur trois générations, continue de prospérer aujourd'hui sous la direction de sa petite-fille Caroline. Les quatre plantations couvrent plus de mille deux cents hectares. Le climat frais et le sol fertile des hauts plateaux offrent des conditions idéales pour la culture de ce thé de haute qualité. Les plantations de Boh, avec leurs collines ondulantes couvertes de théiers d'un vert éclatant, sont devenues une attraction touristique majeure offrant des vues panoramiques spectaculaires sur les Cameron Highlands.

    Après une soixante de minutes en présence de Jim et de Stanley, nous retournons au château Lavender. En sortant de l’hôtel, nous voyons dans la décoration une statue de Saint François d'Assise où des oiseaux se sont posés sur sa bure de moine franciscain. Sous le porche, je regarde un thermomètre qui indique environ vingt-trois degrés. Arrivés à destination, nous décidons de nous offrir un séduisant petit thé de l’après-midi à la lavande, proposé dans les diverses publicités de l’hôtel. Pour deux convives, un festin floral dévoile une symphonie de saveurs raffinées : deux scones sortis du four subtilement parfumés à la lavande, une part de cheesecake marbré aux teintes violettes rappelant les champs en fleurs et une théière élégante diffusant un thé à la lavande aux arômes subtils. Une élégante mise en scène s’offre à nos regards où chaque détail, de la fraise en lamelles aux brins de romarin, de la purée de fraise aux tablettes de beurre, participe à un attrayant tableau gourmand. Une tasse de citronnade s’ajoute à la préparation qui transporte les sens dans une danse des papilles où bien-être et douceur s’entrelacent avec délicatesse. Tout en nous régalant, nous parlons du Portugal qui, dès le quinzième siècle, construisit un vaste empire maritime et commercial grâce à ses avancées en navigation. Ses comptoirs, appelés feitorias, s’étendaient des côtes africaines à l’Inde, de l’Asie du Sud-Est au Brésil. Ces postes fortifiés servaient de centres de commerce (épices, esclaves, or) et d’escales stratégiques. Lisbonne centralisait ce commerce via la Casa da Índia, détournant les routes traditionnelles dominées par Venise. L’apogée de cet empire se situe au seizième siècle. Il déclina avec la venue des Hollandais et des Anglais, ainsi que lors de l’Union ibérique qui se prolongea sur soixante ans. Le Brésil devint alors central avec l’exploitation du sucre et la traite négrière. Malgré son déclin progressif, l’Empire portugais reste l’un des plus durables, s’étendant sur près de six siècles. Patrick me parle de la Révolution des Œillets, survenue en avril 1974, qui marqua la fin de quarante-huit années de dictature salazariste en ouvrant la voie à la démocratie…




































































































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