Sous le ciel éclatant, baigné de lumière dorée, nous allons déjeuner. Patrick remarque la présence de l’attrayant restaurant végétarien et végétalien Vspace, niché au bord de la rivière à l’onde scintillante, en face de la courbe de colonnes. La façade jaune vif, tel un soleil capturé dans la pierre, est parsemée de plantes grimpantes qui semblent murmurer des recettes à chaque souffle de vent. Lindy, une charmante chinoise, gracieuse comme une libellule, nous accueille devant la discrète porte vitrée. Nous prenons place au bord de l’eau sur la terrasse en bois, ombragée par un opportun store rouge, bercée par le clapotis des eaux. La brise légère nous caresse. La température dépasse allègrement les trente degrés. Nous savourons des spaghettis à l’ail épicés, accompagnés d’une salade verte agrémentée de tomate, de maïs et de filaments de carotte. Un bateau taxi jaune vif navigue dans un impétueux sillage d’écume. Les flots agités dessinent des arabesques ondoyantes. Les fleurs en pot sur le quai ajoutent leur touche poétique. Nous terminons le repas en apothéose créative ; Johan apporte un café gourmand aux noisettes orné d’une arabesque délicate pour Patrick et un matcha au cœur tendre au gula melaka [sucre de coco] et au lait d’avoine pour moi. Les boissons suaves régalent nos âmes voyageuses. Ces œuvres d’art éphémères sont nées pour enchanter nos papilles au bord de l’onde miroitante. J’entre dans le restaurant pour aller me rincer les dents. Je découvre les capsules dont Patrick m’a parlé. Ces écrins futuristes crème aux lignes géométriques rencontrent l'imaginaire futuriste. Ils ressemblent à des capsules spatiales. Les petites marches métalliques, minimalistes et fonctionnelles, s'accrochent aux structures du bas, permettant d'accéder aux capsules supérieures superposées. Ces chrysalides technologiques me rappellent la transformation de Delenn dans la série Babylon 5. Initialement une Minbari, elle se transforme grâce à un artefact appelé le dispositif Chrysalis. Ce processus l'enferme dans une capsule d'où elle émerge avec une apparence mêlant des traits humains et Minbari. Ces capsules futuristes sont-elles également un espace de transition ou de métamorphose ? L’intérieur baigné d'une douce lueur bleutée évoque les confins de la galaxie. Les parois structurées comme du cristal, sculptées comme les flancs d'un vaisseau en hibernation, dévoilent un panneau de contrôle aux commandes intégrées, des interfaces lumineuses et un large miroir rétroéclairé. Les draps aux motifs ondulants comme des vagues cosmiques semblent dessiner des cartes stellaires. Ces chambres-capsules, suspendues entre réalité et science-fiction, invitent les voyageurs terrestres à s'abandonner dans les bras de Morphée tout en flottant dans un espace-temps où le sommeil devient une odyssée vers les étoiles qui offrent des rêves interstellaires. Avant de retourner sur la terrasse, je m’attarde dans le restaurant aux murs patinés embellis de pierres anciennes. Un escalier est orné de fleurs roses et d’une longue écharpe rouge passion qui s’élève le long de la rambarde sous le regard d’une horloge ancienne veillant sur l’instant présent. Un tableau se promène dans le passé des États-Unis avec des automobiles d'antan. Elles naviguent sur la mythique route 66 vers un New York vintage, entre Times square et Crosby street, évoquant l'ivresse des voyages, comme celui, sur la route, de Jack Kerouac, une des icônes de la Beat Generation. Un écrit sur un panneau de bois clair, illustré par un pick-up vermillon chargé de fleurs colorées extraordinaires, telle une invitation poétique à cueillir les instants précieux offerts par la vie, invite de prendre le temps de faire ce qui rend l'âme heureuse. Nous quittons le cœur léger le Vspace Guest House & Café, ce petit paradis riverain de Melaka où le quotidien devient enchanté.
Nous prenons la direction d’un musée incontournable à découvrir. En chemin, le long de la jalan animée Hang Kasturi, aux ravissants édifices colorés du passé, décorée de fresques et d’objets artisanaux, où des boutiques rivalisent de créativité, je m’attarde devant une peinture discrète qui s’épanouit comme un murmure artistique. Un chat espiègle qui chevauche un balai, prêt à s’élancer dans les airs, évoque un monde magique. Les mots Harry Putter inscrits au bas du mur blanc défraîchi aux teintes de cendre et d'ivoire, jeu de mots malicieux, ajoutent une touche d’humour à ce tableau fantaisiste. À la droite du minet volant, un tunnel temporel s’efface progressivement. Plus avant, trois trishaws flamboyants, tels des chars miniatures dans un carnaval permanent, défilent avec leurs passagers comme des œuvres d’art roulantes, éclaboussant la rue de couleurs éclatantes et de motifs fantaisistes.
Une dizaine de minutes plus tard, nous sommes devant le baba & nyonya heritage museum dont la fabuleuse et majestueuse façade ocre de style architectural sino-colonial, soulignée de frises ornementales, tel un livre ouvert sur le passé, témoigne de l'opulence des Peranakan. Les fenêtres à persiennes arquées en bois sombre du niveau supérieur, riches de chantournements moulurés et dorés en relief, sont embellies de splendides ornements flavescents. Nous passons sous les lanternes rouges de la véranda tapissée de carreaux de céramique, flanquée de colonnes porteuses carrées richement moulurées. Observatrices d’un héritage précieux, elles soutiennent le premier étage. Nous entrons dans la magnificence. Après avoir payé une dizaine d’euros pour les deux billets, une dame nous accueille. Elle donne des informations à Patrick dont certaines pour nous guider dans la visite. Baba est un titre honorifique pour les hommes et Nyonya pour les femmes, nés dans les Détroits. Je commence à prendre des photos de la demeure ancestrale où sept générations de la famille Chan ont tissé leur histoire avant son ouverture au public voici quarante ans.
Chan Cheng Siew (1865-1919), la figure la plus emblématique de toutes ces générations, est un Peranakan de deuxième génération né dans les Détroits. Pour mémoire, les Peranakan sont les descendants des premiers immigrants chinois qui s’installèrent dans les colonies britanniques de Malacca, Penang et Singapour entre les quinzième et dix-septième siècles. Cheng Siew commença sa carrière comme planteur. Il exploita des plantations d'arbustes grimpants Uncaria gambir pour extraire des jeunes pousses le gambier qui joua un rôle important dans le commerce en Malaisie au dix-neuvième siècle. Le gambier avait plusieurs utilisations. Il entrait dans la composition de la chique de bétel, une préparation stimulante très populaire en Asie du Sud-Est. Agent tannant, il était utilisé dans l'industrie du cuir. Il servait également de teinture pour les tissus. Visionnaire, Cheng Siew sut adapter. Il se tourna vers l'hévéaculture pour répondre à la demande croissante de caoutchouc. Il gagna le surnom affectueux de towkay cermin mata [patron à lunettes]. Cette transition contribua à sa réussite financière et à son influence dans la région de Melaka. En plus de ses activités agricoles et de celles de juge de paix, cet homme d'affaires avisé, qui investit dans l'immobilier, cofonda la compagnie de glace Atlas, une entreprise majeure dans la production industrielle de glace en Malaisie. Philanthrope, Cheng Siew rendit la glace abordable pour les populations locales, jouant un rôle-clé dans l'amélioration des conditions de vie et dans le développement économique de la région. Sa demeure, acquise par son père en 1861, venu d’horizons lointains, porté par les vents capricieux de la mer de Chine, se composait à l’époque de trois maisons mitoyennes adjacentes. Elle devint un lieu de fêtes somptueuses durant les années où Cheng Siew y vécut. Une grande partie du mobilier actuel et des œuvres d’art éclectiques, que nous allons admirer, représente le fruit des recherches et des acquisitions de Cheng Siew. Son goût raffiné pour la décoration est visible dans toute la maison. Marié à Chee Jee Geok Neo (1867-1932), affectueusement surnommée en malais mak gemuk , [grosse mère], il eut également trois concubines, Choo Way Neo, surnommée Nenek Cho, Maggie Tan Ah Moy et Tan San Yeok, témoignant d'une vie riche en passions. Nenek Cho vécut dans la maison familiale jusqu'à son décès en 1970. Les deux autres concubines, bien plus jeunes, vivaient à proximité dans la rue Kuli. Cheng Siew décéda subitement en 1919 à l'âge de cinquante-quatre ans, laissant derrière lui sa femme Jee Geok et leur fils unique Seng Kee qui hérita de son inestimable patrimoine, symbolisé aujourd'hui par le musée baba & nyonya, écrin de mémoire où le passé et le présent s'entrelacent comme les fils d'une précieuse tapisserie. Seng Kee épousa Ho Joo Suan qui lui donna quatre filles et quatre garçons dont un qui décéda en bas âge. La lignée des Chan était assurée pour les quatre générations suivantes.
La maison-musée, toujours gérée par la famille Chan, perpétue l'héritage et la mémoire de Chan Cheng Siew et de ses descendants. Le cadre est enchanteur. Nous découvrons des patios baignés de verdure. Nous marchons de temps à autre sur des mosaïques Peranakan qui guident nos pas à travers des corridors où résonnent encore les échos de conversations d’antan. Dans cet écrin à nul autre pareil, les souvenirs s’épanouissent comme des fleurs anciennes dans le jardin du temps. Les portraits liés à la lignée des Chan, les cadres anciens, les porcelaines, les paravents ornés, les boiseries finement sculptées, les carreaux de marbre et de céramique, les colonnes ornementées, les meubles en bois noir chinois incrustés de nacre, racontent des fragments d’histoires. Je m’attarde devant un secrétaire bibliothèque majestueux en bois sombre, aux portes vitrées embellies d’arabesques en fer forgé où le scriban dévoile une machine à écrire d'époque, témoin silencieux de correspondances oubliées. Nous grimpons un escalier en bois sombre pour accéder au niveau supérieur. L’escalier sculpté est bien plus qu’un simple passage entre deux niveaux. Il incarne la frontière entre l’intimité familiale et le monde extérieur. Sa partie supérieure, munie de deux portillons et de panneaux qui se déplient pour fermer complètement l’accès, protège les secrets et les moments précieux de la famille réunie au premier étage. Suspendue dans le silence d’une pièce aux ornements anciens, une lanterne majestueuse déploie ses broderies aux fils d’or et d’argent comme un poème visuel. Ses parois de soie artistiquement brodées, ses franges délicates, ses motifs minutieusement ciselés, ses pampilles pendantes, racontent une histoire oubliée. Un gramophone au pavillon vermillon, posé sur un meuble en bois à la façade sculpté, semble prêt à libérer une mélodie enchantée pour réveiller les échos du passé si une main opportune vient tourner la manivelle pour libérer les notes captives. De la musique nous escorte tout au long de la visite. L'artiste malaisienne Aminah Yaakop interprète la chanson Nyonya & Baba qui fait référence à la culture Peranakan. Noordin Yusof interprète à son tour la chanson Ciptaan lamaqui, l'un de ses titres les plus populaires sur Spotify. La chanson fait partie du keroncong, un genre de musique traditionnel indonésien qui mélange des instruments régionaux à la musique coloniale apportée par les Portugais. La salle à manger et la vaste cuisine entourent le cœur de la maison qui bat dans son atrium baigné de lumière naturelle où la couleur jaune est à l’honneur. Préservée dans son état d'origine, la cuisine, appelée perut rumah [estomac de la maison], proche de la longue table de la salle à manger adjacente, dominée par son imposant fourneau blanc à plusieurs foyers, était bien plus qu'un simple espace culinaire, c'était le centre névralgique où s'orchestrait toute la vie familiale. À l'époque de Cheng Siew, Mak gemuk transmettait à sa belle-fille les techniques culinaires uniques qui définissaient l'identité familiale, pendant que le chef, Chung Po, préparait les repas quotidiens. Sur le mur qui précède l’entrée dans le magasin de souvenirs, riche d’artisanat, des cadres montrent des célébrités qui ont visité la maison, dont le roi et la reine de Suède. Nous achetons un livre en anglais illustré sur la famille Chan réalisé par Melissa et Henry, deux descendants de Cheng Siew.
Nous quittons cette maison, ce vaisseau amarré entre les mondes des générations, ce passage secret entre hier et aujourd’hui, où, l’espace d’une visite, nous avons effleuré la magie du temps révolu mais jamais tout à fait disparu. Un conte merveilleux continue de murmurer en nous à travers les couloirs du temps où les sept générations de Chan se sont succédées. Nous allons au Zus Coffee pour nous désaltérer. Sham, un gars balèze, nous accueille. Plus tard, nous vivons des instants de détente gourmande au café The Butter. Jada Facer et Dimas Senopati interprètent la chanson Peux-tu sentir l'amour ce soir ? écrite par Elton John et Tim Rice pour le film Le Roi Lion. La chanteuse sud-coréenne LeeHi interprète Only qui exprime un amour profond et sincère avec des paroles poétiques. Nous revenons ensuite chez nous.
Nous sommes de retour après dix-sept heures. L’orage, qui menaçait, éclate dans un véritable déferlement visuel et auditif digne de Jean-Michel Jarre à Moscou. Le ciel s’assombrit encore plus. Le tonnerre gronde violemment. Des éclairs zèbrent le ciel. La pluie tombe en cascade. Nous fermons les portes coulissantes de la baie vitrée quand l’eau commence à entrer malgré la présence du balcon. La visibilité est presque nulle. Seuls les deux immeubles devant nous transparaissent dans la grisaille. Les éclairs et le tonnerre redoublent d’intensité. Malgré les vitrages fermés qui tremblent, les sonorités restent assourdissantes. Quel déluge !

Un très beau texte et de magnifiques photos qui donnent envie d' aller voir ce beau pays . La Malaisie . Bonne continuation à vous deux et au plaisir de se revoir bientôt bisous 😘😘
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