Nous sortons de l’hôtel vers midi. Nous cheminons sur les passerelles qui longent la rivière. À droite de la grande roue du Sigua Mini Park, un bâtiment surréaliste à l’envers capte nos regards. Un immense chat de profil joue au passe-muraille. Ses yeux verts perçants fixent l’horizon. Sa tête, une patte et sa queue touffue dépassent de la partie cubique au faîte du bâtiment inversé, comme figés dans le béton dont la peinture blanche donne l’impression que les murs se fragmentent. Une voiture jaune suspendue à l’envers sur la terrasse, peut-être une Volkswagen Beetle, défie la gravité. Nous déjeunons au restaurant Pico repéré hier le long de la rivière dans le long édifice aux polygones chromatiques. Niché au cœur de cet édifice multicolore aux airs de tableau vivant, le restaurant est surmonté d’escaliers extérieurs en spirale peints dans des teintes éclatantes qui évoquent des chemins vers des mondes imaginaires, tandis que la façade végétalisée donne l’impression d’une oasis enchantée où la nature et l’art graphique se rencontrent. Nous entrons. Je salue notre hôtesse d’un selamat pagi. Elle me dit avec le sourire que, midi étant passé, il convient de dire selamat tengahari. Cette salutation signifie bon après-midi. Elle est utilisée spécifiquement autour de midi, généralement entre douze et quatorze heures. Selamat petang qui signifie bonne soirée prend ensuite le relais jusqu’au coucher du soleil. L’atmosphère chaleureuse de la salle est baignée d’une douce et lumineuse clarté. Les tables, les chaises et les tabourets en bois clair, la végétation décorative, les luminaires sphériques allumés, le fond musical plaisant, participent à notre bien-être. Le béton poli du sol reflète une accueillante simplicité. Une grande projection illumine un mur blanc, dévoilant avec poésie les créations culinaires du lieu, telles des œuvres d’art éphémères. Nous nous régalons, de concert, avec les saveurs parfumées et agréablement épicées d’un shakshuka. Juste sortis du four, les mets servis dans un poêlon en fonte, garnis de feuilles de coriandre fraîche, où trône un éclatant jaune d’œuf poché, sont composés de haricots cannellini, des légumineuses italiennes, de tomate, d’oignon et de poivron. Une délicieuse tranche de pain artisanal chaude et légèrement huileuse accompagne cet unique plat végétarien présent sur l’actuel menu numérique. Chaque bouchée nous transporte dans un univers sensoriel. En dessert, nous savourons chacun une tranche dorée et moelleuse de cake à la banane, réalisée en cuisine, qui évoque des souvenirs d’enfance dans un jardin ensoleillé. Après le repas, nous bavardons plaisamment avec les trois dames du restaurant. L’une d’elles me parle d’un ami qui travaille dans la restauration à Genève depuis vingt-cinq ans. Il approche de la retraite. Elle peine à croire qu’il recevra une rente mensuelle suite à ses années de travail. Elles s’intéressent à nous, demandent où nous habitons, depuis combien de temps nous sommes en Asie du Sud-Est. Parfois, nos réponses les laissent dubitatives. Nous quittons le cœur léger ce lieu agréable où la réalité s’est teintée de douceur.
Les nuages, artistes éphémères en création durant le déjeuner, ont achevé leur symphonie aquatique. Les fleurs rouge vif et les feuilles allongées et nervurées d’un frangipanier ont profité pleinement de cette abondance en accueillant des myriades de gouttes d’eau. Les perles cristallines embellissent délicatement les feuilles vertes luxuriantes, qui capturent la lumière diffuse, et les pétales veloutés écarlates en amplifiant leur éclat naturel. Nous prenons la direction du centre commercial Aeon ; nous avons connu l’existence de la chaîne à Phnom Penh. En chemin, sous le ciel voilé, j’admire une fontaine dédiée au légendaire héros malais Hang Tua qui se dresse comme une élégante oasis urbaine. Ses courbes harmonieuses et ses ornements dorés scintillent doucement, contrastant avec le carrelage aux teintes chaudes qui l’entoure. L’eau jaillit en un murmure apaisant, formant de délicats arcs liquides qui dansent avec le vent. Les motifs géométriques et les petits dômes stylisés rappellent une esthétique traditionnelle. Hang Tuah, célèbre pour sa loyauté absolue envers le sultan de Malacca au quinzième siècle, est au cœur du Hikayat Hang Tuah, un classique de la littérature malaisienne, qui raconte ses exploits en tant que guerrier, diplomate talentueux et maître de silat, un art martial d'autodéfense originaire de l'archipel malaisien, combinant des aspects physiques, spirituels et artistiques. Un peu plus loin, de l’autre côté de la chaussée, nous passons devant un bâtiment marqué par le passage du temps. Ses arches vert tilleul audacieuses contrastent avec la blancheur défraîchie des murs. Les grandes baies vitrées des étages supérieurs montrent que l’intérieur est vide. La situation observée s'inscrit dans un contexte plus large de surabondance de propriétés commerciales à Melaka. Depuis plusieurs années, la ville fait face à un phénomène de ville fantôme par endroits avec de nombreux espaces commerciaux vacants.
Plus avant, nous nous attardons devant le Grand Swiss-Belhotel, un palais blanc aux allures impériales qui défie les nuages gris, édifié en 1998 sous le nom de Crista Hotel Melaka. Sa façade blanche, ornée de colonnes néoclassiques, de moulures baroques et de détails architecturaux somptueux, raconte l’histoire d’une époque où l’élégance était reine et où les bâtiments étaient des poèmes de pierre. L’inscription 1998 en relief sur l’entrée invite à franchir un portail vers l’époque où l’architecture portait encore les rêves des bâtisseurs. Nous entrons. À l’intérieur, un univers enchanteur se présente à nos yeux éblouis. Une immense coupole majestueuse au charme incomparable, véritable firmament de verre coloré, qui déploie ses motifs floraux comme une constellation de roses et de feuillages figés dans le temps, coiffe avec splendeur le cœur de l’atrium. Un immense tapis circulaire s’offre des couleurs harmonieuses. Des tons de bleu et des nuances de rouge, d’or et de vert s'entremêlent harmonieusement. Des motifs élaborés floraux et abstraits et des éclaboussures de bleu plus foncé ornent la surface. Des canapés et des fauteuils variés aux courbes généreuses trônent avec plaisir sur ce tapis de rêve. Des colonnes romaines aux teintes de terre cuite entourent l’atrium telles des sentinelles silencieuses qui gardent précieusement les secrets murmurés par les voyageurs venus des quatre coins du monde. Au centre de la rotonde, un feu symbolique brûle doucement, rappelant les anciennes traditions d’hospitalité où la flamme accueillait l’étranger et réchauffait son corps et son cœur. Sur les murs, des panneaux vert tilleul apportent une note de douceur. Sous la coupole, semblable à des pétales ouverts, les lustres blanc nacré, suspendus en cercle, évoquent des fleurs lumineuses en pleine éclosion. Au centre, un lustre en cristal scintillant descend telle une cascade de diamants, point d'orgue de cette symphonie lumineuse. Ensemble, ils créent une constellation artificielle qui, comme des étoiles apprivoisées, illumine la verrière d’une poésie silencieuse. J’attarde mon regard sur un tableau accroché sur un mur qui dépeint avec splendeur un palais traditionnel thaïlandais embelli de pavillons dont les toits effilés s’élèvent comme des ailes prêtes à s’envoler. Les oiseaux qui traversent le ciel dans un gracieux mouvement, les couleurs vives du ciel et de la forêt environnante donnent vie à cette œuvre créative empreinte de sérénité et de beauté. Sur un support en acrylique transparent en forme de L, nous voyons qu’un thé de l’après-midi est proposé tous les jours. Nous nous adressons à une employée qui nous le confirme. Nous lui disons à tout à l’heure.
Une quinzaine de minutes plus tard, nous arrivons au centre Aeon. Dans le hall d’entrée, une famille de mannequins avec deux enfants, tous vêtus de tenues traditionnelles malaisiennes pastel, rayonne d’élégance. Leurs baju kurung et baju melayu évoquent la douceur des célébrations festives. Autour d'eux, lanternes dorées et argentées, vaisselle ornée et coussins moelleux, composent un tableau chaleureux où la tradition rencontre l'artisanat. Nous effectuons quelques courses dans le supermarché. Le rayon des dattes est riche d’une abondance à petits prix. Six kilos de dattes Mazafati reviennent à moins de trente euros. Nous nous promenons ensuite dans le vaste centre commercial avant d’aller au Zus Coffee, niché dans une petite guérite vitrée. Nora nous accueille. Nous sirotons une citronnade au miel assis sur un des bancs de l’allée.
Nous retournons ensuite au Grand Swiss-Belhotel pour vivre un temps de détente. Une déconvenue majeure nous guette à notre arrivée. Contrairement à l’affirmation de l’employée consultée, le thé de l’après-midi est annulé durant toute la période du ramadan. Manifestement, les répercussions de cette pratique deviennent vraiment pernicieuses. Toute la clientèle non musulmane et les voyageurs de passage, comme nous, sont pénalisés par les contraintes excessives engendrées sans nuances par ce jeûne diurne. Pour contourner les directives imposées par le ramadan, les clients musulmans de notre hôtel prennent judicieusement leur petit déjeuner entre quatre heures et sept du matin, cette dernière heure étant la charnière où commence le jeûne quotidien. Je trouve que la religion musulmane en prend à son aise sans se préoccuper des autres ; il est inutile de parler ici d'empathie. Je pense aux feux d’artifice nocturnes quotidiens. Nous regrettons que l’information de l’annulation ne soit pas venue aux oreilles de la totalité du personnel, car nous aurions évité une désillusion. Nous ressortons déçus et désappointés.
Près de la rivière, grâce à une recherche de Patrick dans la matinée, peut-être intuitive, nous sommes à deux pas de la pâtisserie salon de thé qu’il a trouvée sur le web. Nous approchons et nous entrons chez Root Pâtisserie Café, ouvert il y a dix ans. Une jeune femme nous accueille. Patrick s’offre une part de gâteau à la carotte et un café latté. J’opte pour une part de gâteau royaltine au chocolat. Jwell Michaelis, connue sous son nom d’artiste J-Well, née le 3 octobre 1998 à Paris, interprète la chanson Je survivrai dans une reprise du célèbre titre de Gloria Gaynor. Wendy Lewis participe à la chanson en tant qu'invitée. Cette version apporte une ambiance plus douce et relaxante, différente de l'énergie disco de la version originale. Je me promène dans le café entre deux succulentes bouchées. Un tableau me renvoie à notre découverte magique du village flottant sur pilotis de Kampong Phluk au Cambodge. La toile vibrante dépeint un marché flottant baigné par les reflets dorés d’un soleil couchant où la rivière devient une symphonie de couleurs chaudes et mouvantes. Il s’agit peut-être du village qui s’est dévoilé à nous le dimanche 12 janvier. Les embarcations, chargées de fruits et de marchandises, glissent doucement dans une danse harmonieuse, tandis que les maisons sur pilotis aux toits bigarrés s’érigent en témoins du tumulte paisible de la vie quotidienne. Les palmiers et arbres en fleurs ajoutent une touche d’effervescence tropicale à ce tableau captivant. Chaque coup de pinceau anime des murmures, des échanges, des rires qui résonnent dans l’air. Ce tableau est un portail spatio-temporel vers une journée de merveilleux souvenirs. La décoration du café, chaleureuse et rustique, qui allie bois naturel et briques blanches apparentes, s'entrelace harmonieusement avec les tables en bois sombre, les notes florales et les objets artisanaux dont un fer à repasser ancien. Le drapeau malaisien et celui de l’État de Melaka se signalent quand je lève mon regard vers le puits de lumière vitré qui dévoile les fenêtres d’un premier étage peintes en vert tendre. Les persiennes jaune soleil au-dessus d’un cadre inférieur rouge vif me séduisent particulièrement. Le comptoir, orné de produits gourmands et de détails élégants comme des plumes de paon, met en valeur l’offre variée de pâtisseries et de boissons. La lumière tamisée indirecte, les globes suspendus et les ventilateurs au plafond participent à l’atmosphère détendue et conviviale. Après des instants de bien-être, nous revenons chez nous. J’admire à nouveau la réplique du pont du Rialto…

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire