Nous prenons le petit déjeuner dans la vaste salle du restaurant. Les buffets généreusement garnis, ornés de détails décoratifs soignés, mettent en valeur une diversité culinaire présentée avec soin, tandis que l’agencement spacieux permet une circulation fluide et agréable. Dans le confort de notre environnement temporaire devenu déjà familier, rythmée par le cliquetis des touches de mon ordinateur portable, la matinée se déroule plaisamment dans la créativité et les occupations prosaïques du quotidien. Nous déjeunons chez Pizza Hut dans le proche centre commercial Pavilion. Faslida nous accueille.
Après le repas, nous prenons la direction des deux sœurs jumelles les plus connues de Malaisie. En chemin, les gratte-ciel dépassent allègrement la hauteur des arbres dans la végétation luxuriante qui atténue et adoucit l'aspect austère de cet univers de béton et de verre. Je vois un homme hindou, petit et âgé, les cheveux blancs ondulés et la barbe blanche qui contrastent avec sa peau burinée marquée par le soleil, pieds nus et torse nu, vêtu d’un pantalon noir retroussé au niveau des genoux, qui se tient face à un agent de Eagle Eye Security, une entreprise basée à Kuala Lumpur offrant une gamme complète de services de sécurité, notamment pour les condominiums et centres commerciaux. Il dégage une simplicité touchante. L’agent écoute avec attention et respect cet aîné dont la dignité transcende la pauvreté apparente. Il lui offre peut-être quelques perles de sagesse millénaire.
Plus avant, j’ai comme l’impression qu’un petit vaisseau spatial s’est posé sur l’esplanade devant le Mandarin Oriental. Je m'approche de cette étrange apparition, hypnotisé par sa présence énigmatique. Cet objet étrange, tout de verre et de métal, repose comme une goutte cristalline tombée d’un autre monde. Ses facettes triangulaires captent la lumière, renvoyant des éclats argentés et bleutés, comme si elles murmuraient les secrets d’un univers lointain. Sa forme basse et profilée évoque un voyageur interstellaire. Il semble à la fois étranger et parfaitement intégré. Alors que le vent caresse doucement les drapeaux devant l’hôtel, je me demande s’il s’agit d’un ambassadeur poétique entre notre réalité et celle des rêveurs d'étoiles. Sur la façade de la tour Ilham en perpendiculaire, je vois trois humanoïdes gris qui escaladent la paroi en s’élevant à l’aide de filins agrippés au sommet. Sont-ils sortis de cette nef venue d'ailleurs ?
Nous arrivons devant les célèbres tours Petronas qui se présentent : « Nous sommes nées d'un rêve ambitieux, conçues en 1992 par l'architecte argentin César Pelli qui nous a imaginées comme un symbole de la renaissance économique de la Malaisie. Notre construction a débuté un an plus tard sur l'ancien hippodrome de Kuala Lumpur, où nos fondations profondes s'enfoncent à plus de cent mètres dans le sol. Fruits du génie humain et de l’audace architecturale, nous avons commencé à défier les cieux. Nous avons grandi ensemble, atteignant notre pleine hauteur en 1996, avant d'être officiellement inaugurées le 31 août 1999, devenant alors les plus hautes tours jumelles du monde avec nos 452 mètres. Nos silhouettes élancées, inspirées de motifs islamiques avec nos plans en étoile à huit branches symbolisant l'unité, l'harmonie, la stabilité et la rationalité, brillent sous le soleil équatorial grâce à nos façades en acier inoxydable et en verre. Nous sommes liées par un pont aérien aux quarante et unième et quarante-deuxième étage, créant une célèbre passerelle symbolique. Ensemble, nous avons vu Kuala Lumpur se transformer en une métropole mondiale, accueillant des millions de visiteurs venus admirer notre élégance et notre grandeur. Nous sommes les témoins silencieux mais fiers du développement de la Malaisie, portant haut les espoirs et les ambitions d'une nation en plein essor. » Nous nous promenons dans le parc Taman qui offre des vues fabuleuses sur les deux sœurs. Cette oasis de verdure, conçue par le paysagiste Roberto Burle Marx, combine harmonieusement des éléments naturels et artificiels avec une végétation luxuriante composée de centaines d’arbres à la diversité impressionnante. Le parc est orné de sculptures captivantes dont une baleine qui jaillit des flots et des dauphins qui folâtrent. Je les avais déjà observés le jeudi 8 mars 2012 durant une escale en Malaisie au port de Klang lors de notre tour du monde en bateau. Nous admirons les fontaines dansantes synchronisées du lac Symphony qui me font penser à celles de l’hôtel Bellagio à Las Vegas. Des aires de jeux pour enfants, des cascades, des passerelles nous offrent des vues imprenables sur les tours emblématiques. J’apprécie pleinement cette paisible balade au milieu du tumulte de la ville. Sur un pont aux pavés gris rose, j’observe un enfant qui porte un sweat rose avec un motif Disney Minnie et des baskets blanches. Sa maman accroupie lui montre quelque chose sur son smartphone ; le regard de l’enfant s’étonne. À une courte distance sur le pont, deux valises s’étonnent. Posées là, côte à côte, la valise rose et la valise turquoise semblent discuter à voix basse, étonnées de l’audace de leurs propriétaires. « Tu te rends compte, murmure la rose, ils nous laissent seules ici, en plein air, comme si personne ne pouvait nous emporter. » La turquoise hoche légèrement son manche télescopique, un brin inquiète. « C’est vrai, quelle confiance aveugle… Et regarde autour : des passants, des arbres, un kiosque… On pourrait disparaître en un clin d'œil ! » Mais, malgré leur appréhension, elles restent fières d’être là, bien droites sur leurs quatre roulettes, exhibant leurs couleurs vives comme pour dire qu’elles sont prêtes à partir vers de nouvelles aventures – si seulement on vient les chercher.
Plus tard, nous entrons dans le centre commercial Suria au pied des tours jumelles. La colonne centrale des ascenseurs a été modifiée depuis notre première venue. En 2012, la colonne ornée de plusieurs anneaux métalliques horizontaux était constituée d'une structure cylindrique en métal avec des ouvertures vitrées permettant de voir les ascenseurs en mouvement. En 2025, la structure cylindrique a disparu. Elle a été entièrement remplacée par une structure ouverte et minimaliste. Les ascenseurs sont désormais visibles dans une cage métallique dépourvue d'ornements. Un impressionnant écran publicitaire LED vertical a une ajouté sur toute la hauteur de l'atrium, dominant visuellement l'espace central. Nous nous rendons dans un niveau moins un pour pouvoir découvrir la passerelle entre les deux sœurs. Les premières places disponibles sont dans trois jours. Nous en achetons deux pour cent ringgits. Dans le magasin de souvenirs, nous nous offrons deux tee-shirts marron et or à l’effigie des Petronas. Une galerie dans le vaste couloir expose des œuvres représentant les deux sœurs. Je prends en photo celle d’Aereon Wong. Nous sortons des tours Petronas. Devant l’entrée principale, le fond des deux bassins rectangulaires longs et étroits, bordés de fontaines animées en enfilade, est embelli de mosaïques bleues et blanches. Comme tous les visiteurs, nous longeons une des deux allées pavées bordées d’espaces verts soigneusement aménagés, avec des palmiers et des arbustes taillés, pour prendre du recul dans l’objectif de réaliser d’autres photos des sœurs. En voyant l’hôtel Maya dans le décor urbain, je pense à notre amie de Miramichi au Canada. Un jeune marchand ambulant tente de nous vendre un objectif téléphoto externe pour nous permettre d'obtenir un zoom optique supplémentaire par rapport à l'appareil photo intégré dans nos iPhones, nous donnant ainsi plus de recul pour nos photos. Nous déclinons son offre par manque de place dans nos mains. Il rit et s’incline.
Nous retournons dans le centre Suria. Nous nous perdons. Nous arrivons au centre commercial Avenue K. Soudain, telle une improbable apparition, sous les néons éclatants, un héros inattendu tisse des mélodies au lieu de toiles. Là, assis devant un clavier Yamaha, Spider-Man, le justicier masqué, métamorphosé en virtuose, a troqué ses acrobaties aériennes pour des envolées musicales. Son costume rouge et bleu scintille sous la lumière artificielle, comme s’il absorbait l’énergie des lieux pour la transformer en notes magiques. Ses doigts arachnéens gantés se promènent sur les notes du clavier avec une grâce inattendue. Ils dansent sur les touches noires et blanches, tissant une mélodie. Chaque touche effleurée semble vibrer d’une douce alchimie, transportant les passants dans une toile sonore invisible. Sous le masque écarlate aux motifs géométriques, je devine une concentration intense, comme si chaque note jouée était un fil invisible reliant son âme d’artiste aux passants ébahis. Devant lui, un écriteau proclame avec une touchante sincérité : Votre soutien est ma motivation. Une boîte à pourboires et des QR codes pour Maybank et Touch ’n Go eWallet attendent patiemment les gestes de générosité. Spider-Man est à la pointe du progrès de l’ère numérique. Ces deux applications permettent aux passants qui s’arrêtent de lui faire un don facilement en scannant le code QR. Patrick glisse un billet dans la boîte. Le décor derrière l’homme araignée est un patchwork de couleurs vives : rose flamboyant, motifs musicaux et slogans publicitaires. Dans ce tableau surréaliste où les mondes se télescopent, le tisseur de toiles, devenu tisseur de rêves sonores, captive toute l’attention en tramant un peu de magie dans la vie quotidienne de notre monde pressé. Et si la musique était un véritable super-pouvoir ?
Autre part, nous tombons devant le supermarché Village Grocer. Nous entrons pour des emplettes. Les seize heures approchent quand nous en sortons. Nous décidons d’aller nous détendre à… Marrakech. La frontière virtuelle se trouve à l’entrée principale du centre Suria. Sharon nous accueille au Bacha Coffee dont les encadrements orange vif des deux façades d’angle dévoilent un bandeau commercial aux lettres dorées. Le café est devenu assez récemment une chaîne depuis l’ouverture du premier établissement en 1910 à Marrakech au sein du palais Dar el Bacha, un lieu historique où se réunissaient des personnalités comme Charlie Chaplin, Winston Churchill et Franklin Roosevelt. Pour éviter la file d’attente, nous acceptons de prendre place sur la terrasse extérieure baignée de chaleur. Les personnes qui attendent ont choisi la salle climatisée. Le café Bacha déploie son charme comme un conte des mille et une nuits contemporain. Les arcades turquoise, tels des portails traversés vers un monde d’arômes, les damiers noirs et blancs du sol, qui jouent aux échecs avec nos pas, nous mènent à notre table. Arafat et les autres serveurs, magiciens en livrée blanche, s’occupent du service avec élégance et courtoisie. Ils orchestrent un ballet silencieux entre les tables rondes où reposent des cafetières dorées semblables à des lampes d’Aladin. Par endroits, les treillis verts, pareils à des moucharabiehs, filtrent la lumière et les regards, créant des jeux d’ombres qui dansent sur les visages des convives. Ces derniers, plongés dans leurs conversations ou absorbés par l’écran de leur smartphone, ignorent qu’ils sont les acteurs d’une pièce éphémère où le café joue le rôle principal. Pendant la préparation de la commande, je me promène dans le café et sa boutique où les étagères regorgent de trésors aromatiques. Les dorures scintillent sous la lumière, rappelant les rayons du soleil marocain. Nous sirotons du chocolat chaud versé en arabesque aérienne dans la tasse depuis une cafetière dorée. Le mouvement du chocolat chaud, versé pour nous avec grâce, évoque une danse liquide et envoûtante. Le filet marron et soyeux s'élance dans les airs en décrivant une belle courbe avant de plonger dans chaque tasse blanche. Patrick savoure deux tranches de cake aux fruits. Je déguste un dôme chocolaté et un mille-feuille à la noisette. Les minutes s'égrènent doucement dans le confort chaleureux du salon de café. Le doux murmure des conversations se mêle au tintement délicat des tasses, créant une ambiance apaisante. Des chansons sont diffusées en sourdine. Roberto Murolo, Jerry Vale, Laura Fygi chantent. Laura interprète une chanson émouvante écrite par le compositeur panaméen Carlos Eleta Almarán après la mort de la femme de son frère. Les fontaines devant les sœurs dévoilent de nouvelles figures aquatiques. Je me lève pour les admirer de plus près. Une fillette portant le hijab approche discrètement de notre table pour recevoir une obole. Une fois un billet dans la main, elle disparaît aussi vite qu’elle est apparue, sans avoir été remarquée par les serveurs. Une famille avec deux enfants est installée dans un proche salon. La dame nous propose de nous prendre en photo. Nous acceptons.
Linda de Suza chante. Après une enfance dans la pauvreté, elle est venue en France à vingt-et-un ans. Avec sa voix émouvante et son style mêlant fado et variété française, elle a touché un large public. Un jour ici, un jour ailleurs, la chanson poignante que nous écoutons, oscille entre espoir et mélancolie. Linda est connue pour son autobiographie La Valise en carton qui a marqué les esprits tout comme ses chansons populaires. La mélodie nostalgique évoque avec émotion le déracinement, l'exil et la quête d'identité, reflétant le parcours de son interprète. Tout comme Linda, nous emportons nos rêves dans notre valise cabine en carton. Un jour ici, un jour ailleurs, un jour à Capri, un jour à Honfleur, un jour à Hué, un jour à Siem Reap, tout comme Linda, nous mettons du vent dans nos bagages. Linda a rendu son dernier souffle en décembre voici trois ans…


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