lundi 24 mars 2025

Samedi 22 mars 2025 - De Melaka à Johor Bahru en Malaisie par la route...

    

Par deux fois dans la dernière nuit

L’appel à la prière a soudain retenti

Réveillant brusquement dans leur sommeil

Les deux clients dans leurs rêves de miel

 

Des draps froissés s'élèvent leurs soupirs

Entre réveil forcé et ardent désir

De retrouver le songe interrompu

Où le temps s’était suspendu

 

Dans la pénombre de la chambre close

Les yeux fermés réclament le repos

Tandis que la longue litanie s'impose

En multipliant les perturbateurs échos

 

Peu à peu, le silence revient

Les corps se détendent enfin

Mais le sommeil reste fragile

Dans cet hôtel au cœur de la ville

 

L'aube pointe ses premiers rayons

Chassant les dernières vaines illusions

D'une nuit douce de repos complet

Que les appels à la prière ont troublée

 

Les voyageurs las se lèvent

Accueillant ce nouveau soleil

Avec l'espoir que la journée

Sera plus douce que la nuitée

    Nous quittons la chambre après neuf heures trente. Nous descendons dans un des ascenseurs avec un couple de Singapouriens. L’homme nous demande si nous venons de la France ; surprenant  ! Amirah, souriante, l’hôtesse de notre arrivée, nous accueille pour le départ. Mike, qui va nous conduire à notre prochaine étape, est en avance. Je tire ma révérence aux quatre cyclo-pousse, rickshaws intemporels à l’entrée de l’hôtel. Nous montons à bord d'une Perodua Alza de couleur noire. L’hôtel Swiss Garden s’éloigne. Assises sur le bord supérieur arrondi de l’écran du système de positionnement satellitaire qui guide Mike à travers les méandres urbains, deux figurines empreintes de tendresse s’apprêtent à partager un baiser dans un instant de bonheur suspendu. Le garçon tient deux ballons qui flottent comme des rêves légers et insouciants. Entre technologie et poésie, le chemin balisé se dessine en ruban turquoise sur la carte sombre, tandis que l’écho silencieux du monde extérieur s’efface derrière les courbes numériques. Le contraste est saisissant entre ces figurines en plastique coloré qui célèbrent un amour intemporel et la précision mathématique du GPS qui planifie les minutes du trajet. Romantisme et efficacité se côtoient dans une harmonie qui rappelle qu’au cœur de nos vies connectées, les sentiments conservent leur pouvoir enchanteur.

    Nous roulons devant un des panneaux de Selamat Dantang [Bienvenue] à Melaka. Une vue aérienne dévoile la rivière et la place rouge, tel le tableau vivant d’un passé riche et coloré que nous avons effleuré. Des mots empreints de sagesse malaisienne murmurent Bijak Laksana Tunah, Berani Laksana Tebat, comme un écho des racines profondes de cette terre. Une traduction libre pourrait se lire ainsi : Sage comme la Terre Ancestrale, courageux comme la Force structurante ». Plus avant, nous passons devant le Majlis Bandaraya Melaka Bersejarah. Imposant édifice blanc avec une architecture évoquant des influences coloniales, l'hôtel de ville de Melaka se dresse fièrement sous le ciel nuageux. Sa façade élégante, ornée de grandes fenêtres et d'un fronton distinctif, est mise en valeur par une toiture en cascade qui ajoute à son allure majestueuse. Devant l’édifice, de chaque côté d’une large allée pavée en rose saumon menant à l'entrée principale, des chapiteaux blancs coniques semblent former une zone d'accueil pour les visiteurs. Vers l’entrée de l’autoroute, nous revoyons les trois séduisantes tourelles aux toits décoratifs malais, chinois et oriental. Les kilomètres défilent. Mike double un immense camion F&N au trailer vert lumineux. La conductrice, gracieuse et déterminée, frêle et élégante, portant un hijab noir, contraste avec la puissance imposante de sa monture mécanique qu'elle dirige en la manœuvrant avec assurance dans le trafic soutenu. Son calme et sa concentration témoignent d'une maîtrise évidente, défiant les stéréotypes liés à ce métier traditionnellement masculin. À un moment donné, nous passons devant des panneaux solaires qui reflètent les efforts croissants de la Malaisie pour développer l'énergie solaire. Melaka poursuit des initiatives majeures et ambitieuses, comme la World Solar Valley [Vallée du monde solaire], une réalisation en cours de plus de sept mille hectares visant à promouvoir les énergies renouvelables. Les kilomètres défilent. Vers dix heures trente, la pluie se met à tomber. Nous passons devant une zone isolée où s’impose un bâtiment blanc d’une possible centrale électrique. Il présente une façade tapissée d’ouvertures béantes disposées comme une grille verticale. Tout au long du trajet, la végétation luxuriante et foisonnante  nous escorte. Les nuages dansent en une mer d'argent, se mouvant avec une grâce aérienne. Les palmiers élancés s'étirent comme des flèches tropicales, leurs frondaisons verdoyantes effleurant l'infini. Des trouées d'azur timide percent cette toile vaporeuse de temps à autre, offrant un souffle de lumière à l'horizon. Vers onze heures trente, un panneau signale la ville de Johor Bahru à trente kilomètres. Plus loin, le long de l'autoroute de Skudai, je vois dans le décor urbain le Paradigm Mall, ouvert en novembre voici huit ans. Il s’agit du plus grand centre commercial de la région sud de la Malaisie. Doté de sept étages, il s'étend sur plus de cent mille mètres carrés et abrite plus de cinq cents magasins.

    Cinq minutes plus tard, nous sortons de l’autoroute. À midi, nous admirons une arche majestueuse, connue sous le nom de Laman Mahkota, qui se dévoile au bord de luxuriants jardins. Elle s’offre au regard devant l’Istana Bukit Serene, la résidence officielle du Sultan de Johor qui surplombe le détroit avec une vue majestueuse sur Singapour. Ce joyau royal, érigé en 1939, perché sur les hauteurs de la ville, évoque un poème d'Art déco. Construite pour célébrer le couronnement d’Ibrahim ibni Almarhum Sultan Iskandar voici une dizaine d’années, l’arche porte une réplique éclatante de sa couronne. J’assimile les quatre arches à des défenses d’éléphants, tel un hommage à ces nobles créatures qui accompagnaient autrefois les sultans dans leurs batailles et processions. 

    Plus avant, nous passons devant le Mahkamah Syariah Negeri Johor qui abrite la Cour Syariah de l'État de Johor. Le tribunal de la syariah, qui fait partie du système judiciaire islamique du pays, traite des affaires relevant du droit islamique pour les musulmans de l'État de Johor, notamment les questions familiales, matrimoniales et successorales. Le sultan de Johor, en tant que monarque constitutionnel, joue un rôle important dans la nomination des juges. Le bâtiment à la structure imposante et majestueuse, aux façades beiges décorées de détails architecturaux ocre rouge, montre une architecture marquée par d’élégants arcs élancés et des motifs géométriques inspirés de l'art islamique. 

    Nous arrivons à midi dix au DoubleTree by Hilton Johor Bahru. Nous donnons un beau pourboire à Mike dont la conduite a été régulière et plaisante. Mimi nous accueille à la réception et nous attribue l’appartement 2205. Sa collègue Yvonne, qui porte le prénom de feu ma tante paternelle, connecte le wifi de l’hôtel sur l’iPhone de Patrick avec une dextérité digne de l’androïde Data au cerveau positronique. Nous confions nos bagages au jeune Cheng Hui qui les dépose dans un haut chariot muni d’une capeline noir. Nous approchons du buffet Makan Kitchen qui ouvre à midi trente. Un attrayant totem indique, par des flèches, différentes villes dont certaines où nous avons séjourné. J’admire un décor sous la lumière dorée du hall. Il évoque l’entrée d’une demeure malaise traditionnelle venue du passé.

    Hafizah nous accueille pour le déjeuner. Le buffet est vaste. Les divers comptoirs sont richement approvisionnés dans une vision d’abondance qui me fascine et m'éblouit. Suhaily nous informe par mail en fin de repas que l’appartement est prêt. Dans le hall des ascenseurs, quatre portraits trônent contre un mur. Nous voyons deux figures royales de Johor. Tunku Ismail, le prince héritier et régent, vêtu d’un uniforme militaire, et Che’ Puan Khaleeda, son épouse, nommée Princesse du Peuple pour son engagement humanitaire, qui porte une tenue traditionnelle, rouge et argenté, ornée de bijoux. Les portraits des parents du Prince, le roi et la reine de Malaisie, sont suspendus plus en hauteur entre ceux du jeune couple.

    Nous nous installons dans l’appartement en angle dont la vue embrasse une partie de la ville.  Depuis un des vitrages, nous voyons en contrebas la silhouette de l'église de l'Immaculée Conception, la plus ancienne de la ville, fondée en 1883 par le Père Casimir-Jean Saleilles, reconstruite en 1927 sur un terrain donné par le Sultan Abu Bakar. Le sultan Ibrahim a offert la statue de la Vierge qui se dresse devant l'église dont les messes quotidiennes sont célébrées en quatre langues. À une proche distance, nous voyons le détroit de Johor qui sépare la ville de la cité-État de Singapour. Cette étendue d'eau sert de frontière dite naturelle entre les deux pays. Plusieurs affluents, comme la rivière Tebrau, se jettent dans ce détroit.

    Nous allons nous promener après quatorze heures trente. Au cœur de Johor Bahru, nous avons l’agréable surprise de découvrir une promenade enchantée, bordée d’élégants lampadaires, qui serpente le long d’un canal, tel un ruban d’argent liquide aux reflets changeants, où des poissons colorés évoluent. Des arbres à la ramure épanouie inclinent leurs branches vers le miroir brunâtre du canal qui reflète les nuages vagabonds du ciel malaisien. Des sculptures audacieuses se dévoilent. Un cube aux faces géométriques, or et argent bleuté, en équilibre sur un de ses angles au-dessus d’un petit bassin, semble sorti d’un portail d’une autre dimension. Des ponts élégants enjambent cette veine aquatique, nous guidant durant notre avancée vers l’inconnu. Nous passons sous des arcs bleus géométriques. Ils s'entrelacent visuellement en une spirale hypnotique, créant un tunnel qui défie la perspective. Nous arrivons vers des reflets métalliques argentés qui évoquent des vaisseaux stellaires échoués. Plus avant, une sculpture majestueuse révèle la présence d’une étoile bleu indigo enserrée par une forme sinueuse dont les courbes fluides rappellent les vagues et les vents célestes. L'étoile à cinq branches représente probablement celle du drapeau de l'État de Johor qui symbolise le roi régnant. Des pigeons virevoltent. Dans un effet onirique, un oiseau en vol, figé dans son élan pour se poser, s’immortalise sur une photo, symbolisant la liberté et l'harmonie entre ciel et terre.

    Nous nous écartons de la promenade pour nous approcher d’un édifice qui retient notre attention. Nous nous attardons en chemin devant le temple sikh Kuil Kuno aux couleurs éclatantes où des éléphants majestueux parés de tissus chatoyants sur une fresque évoquent une procession sacrée, telle une invitation à l’émerveillement. L’édifice Sultan Ibrahim, un mélange architectural unique de styles coloniaux et malais, avec des influences sarracéniques, conçu par le cabinet d'architectes Palmer & Turner, construit à la fin des années trente sous l'administration coloniale britannique, a joué un rôle crucial dans l'administration de l'État. Nous revenons sur nos pas. Près du temple sikh, j’observe des Hindous qui fabriquent à la main des guirlandes de fleurs aux couleurs éclatantes tout en bavardant. Destinées principalement aux pratiques religieuses, elles sont utilisées pour honorer les divinités dans les temples en les drapant autour de leurs statues. Elles servent également à décorer les maisons et les lieux de célébration lors d’événements significatifs tels que les mariages et les funérailles.

    De retour sur la promenade, nous nous laissons enchanter par certaines œuvres d’art. Tel un poète intemporel, un sitar, joyau sonore des terres hindoustanes, au long manche gracieux et aux cordes métalliques, source de mélodies envoûtantes, attend de libérer des cascades de notes cristallines dont les vibrations se mêleront aux murmures harmoniques. À quelques pas, telle une invitation à écouter la musique, la pierre épouse les courbes design d’une dizaine de cabriolets dispersés avec une élégance nonchalante. Ils laissent place un peu plus loin à la sculpture d’un gambus, un autre joyau musical venu des terres arabes, un instrument à cordes de la famille des luths. Avec son corps en forme de poire, sculpté dans un bois léger, il évoque la douceur des dunes ondulantes. Ses cordes, tendues par paires, résonnent d’un son profond et presque mystique, semblable à un souffle venu du désert. Elles sont caressées par les doigts habiles du musicien qui en tirent des mélodies envoûtantes pour accompagner les danses zapin, les célébrations sacrées et les ghazals, de courts poèmes lyriques des littératures persanes, turques et arabes. La promenade se termine vers le détroit avec un cœur rouge écarlate, symbole d'amour universel, et par des fleurs d'acier géantes aux pétales évasés et ajourés qui captent la lumière du jour dans un jeu d'ombres et de reflets. Dans l’éclat des nuages, des groupes de gratte-ciel à usage d’habitation s’élancent dans le ciel comme des arbres géants. Les fenêtres de ces titans d'acier et de ciment, alignés comme des notes sur la partition des ambitions humaine, racontent la vie et les rêves des citadins qui résident entre ciel et terre. Une fresque monumentale habille la façade latérale d’un immeuble. Dans un kaléidoscope de bleu, de rouge et de blanc, cette œuvre marie harmonieusement le patrimoine colonial, représenté par un bâtiment historique aux lignes élégantes peint en gris, et la modernité incarnée par une tour d'habitation contemporaine. Des palmiers majestueux, qui se balancent sous un ciel tropical capricieux aux nuages cotonneux, participent à ce grand poème visuel où l'héritage culturel s'entrelace avec les aspirations futures, créant un dialogue éloquent entre passé et devenir.

    Nous revenons sur nos pas en flânant. Sur un panneau rouge touristique, je lis que Londres se trouve à plus de dix mille kilomètres de Johor Bahru. Plus tard, nous entrons dans le centre commercial City Square. Je m’attarde devant ce qui ressemble à un stand de foire. Les salons en tissu exposés, modulables pour certains, murmurent des promesses de confort. Je vois que la livraison est gratuite pour Singapour. Mon regard s’attarde sur l’élégance des courbes et la douceur des textures. Je pense à l'harmonie des compositions que j’ai orchestrée tant de fois et aux milliers de conseils prodigués pour répondre aux aspirations des clients. Devant moi rayonne la poésie d'une carrière vouée à transformer des espaces en foyers chaleureux. Mon cœur se remplit d’une douce mélancolie, mais aussi d’une joie profonde, celle d’avoir contribué à faire du quotidien des acheteurs un poème de confort et de beauté.

    La chance opère. Nous trouvons des dattes et des arachides chez Mahnaz Food, alors que l’unique supermarché du centre en était privé. Nous allons nous désaltérer dans le Starbucks. Mac Gregor nous accueille. Nous commandons deux boissons au lait d’avoine, un café mocha pour Patrick et un chocolat chaud Signature pour moi. Nous allons ensuite prendre une collation gourmande à la Châteraisé, une pâtisserie japonaise. Nous choisissons un petit gâteau circulaire à la crème au beurre, telle une symphonie chocolatée composée avec élégance. Les volutes de crème cacaotée dansent en spirales légères, couronnées de cubes de ganache, de morceaux de chocolat noir et blanc qui promettent une rencontre fondante. Un disque doré qui porte l’inscription en français Bon appétit invite à savourer chaque bouchée. Après des instants de délice, nous revenons tranquillement à l’hôtel. Dans la soirée, d'imposants nuages sombres s'étirent comme des géants endormis au-dessus des gratte-ciel. Les rayons dorés du soleil percent leur épaisseur cotonneuse, dessinent des colonnes de lumière qui irradient l’horizon. Les faisceaux lumineux, tels des pinceaux célestes, illuminent les contours des bâtiments et révèlent la beauté d’un spectacle digne d'une toile impressionniste. Cet instant magique et cette vision onirique rappellent qu’au cœur du béton et du verre, la nature conserve son pouvoir d'émerveillement…







































































































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