Nous allons déjeuner après onze heures trente. L’atrium du centre Pavilion s’est métamorphosé en un tableau enchanteur, digne d’un conte des mille et une nuits. Une structure dorée impressionnante, à l’élégance inventive, ornée d’arabesques géométriques et de moucharabiehs finement travaillés, trône dans les décors. Des guirlandes lumineuses intégrées dans les moucharabiehs diffusent une douce lumière dorée, accentuant leur splendeur. Des lanternes suspendues, richement ornées de motifs traditionnels, dansent doucement au gré des courants d’air, en diffusant une douce lumière vert et or. De majestueuses fleurs géantes aux pétales éclatants semblent avoir poussé par magie. Des échoppes s’intègrent dans les décors féeriques baignés d’une lumière dorée. Les étals débordent de tissus chatoyants et d’objets artisanaux qui invitent à la découverte. Un petit train rouge vif trace son chemin sur une voie ferrée miniature tout autour des décors, prêt à embarquer les rêves des petits et des grands vers des contrées imaginaires. Une arche fleurie, qui accueille les visiteurs avec élégance, semble tout droit sortie d’un jardin enchanté. Des personnages adorables en tenue traditionnelle sortis de contes folkloriques animent de leur bonhomie et de leurs grands yeux ronds cette ronde festive. Les détails foisonnent et m’émerveillent. Une maison traditionnelle malaisienne est embellie d'étoiles scintillantes. Je m’attends presque à voir surgir un génie d’une lampe d’Aladin.
Après le repas chez Organic Vegetarian, nous renonçons à nous rendre à Munich comme le suggère un panneau derrière la vitre d’un commerce. Nous allons visiter un musée qui s’annonce original. Nous quittons le centre Pavilion par l’entrée Bukit Bintang qui donne sur la fontaine de cristal embellie tout autour de demi-arches dorées ornées de fleurs jaunes, tels des croissants de lune. À proximité, je m’approche d’un superbe tunnel éphémère Swarovski, composé d'arches en forme de moucharabieh blanc et jaune vif, téléporté comme par magie devant l’entrée principale du Pavilion. Un long tapis rouge est déroulé au sol, guidant les visiteurs. De chaque côté du tunnel, des bacs de palmiers luxuriants ajoutent une ambiance équatoriale. Je prends plaisir à traverser ce passage enchanteur dans les deux sens. En revenant sur mes pas, la fontaine s’encadre avec beauté dans la dernière arche. Une quinzaine de minutes plus tard nous arrivons à destination.
Zora nous accueille au Musée des Illusions et nous guide durant la visite. Temporairement, Patrick est privé de corps. Sa tête se détache de son buste. Seule et majestueuse, elle trône sur une assiette blanche, tel un festin prêt à être dégusté. Les lignes géométriques turquoise et blanches qui habillent les murs ajoutent une touche hypnotique à ce tableau surréaliste. Patrick, réduit à l’essence de son visage, vit avec détachement sa condition éphémère tout en m’offrant un spectacle aussi déroutant que captivant.
Autre part dans le musée, nous devenons tour à tour un Gulliver et un Lilliputien, comme si les murs eux-mêmes nous avaient lancé des sortilèges, nous métamorphosant en pliant l’espace et le temps. La magie de cette aventure réside dans la capacité à voir le monde autrement, à accepter que, parfois, nous soyons immenses et parfois minuscules… et que les deux sont tout aussi merveilleux. Peut-être sommes-nous tous des géants dans nos rêves et des Lilliputiens dans nos doutes. Mais ici, au cœur du musée des illusions, nous apprenons à jongler avec ces deux réalités comme des artistes dans un cirque fantastique.
Zora me mène ensuite dans un appareil qui me rétrécit comme sous l'effet d'un sort magique. Je deviens un Lilliputien. Je me hisse avec peine sur une chaise qui me paraît immense. Patrick avance délicatement sa main sur ma tête devenue moins large que sa paume. Tout autour de moi, le décor semble gigantesque, démesuré. Je me retrouve dans un monde où tout est conçu pour des géants. Je lève les yeux vers Patrick qui semble désormais être une figure titanesque. Je ressens la chaleur de sa paume qui couvre presque entièrement mon crâne. Tout autour de moi, le monde est vaste et intimidant. Le sol semble s'étendre comme une plaine infinie. Dans cette taille plus qu’enfantine, je ressens à la fois un sentiment d'émerveillement et de vulnérabilité. J’invite alors Zora à me rendre ma taille habituelle.
Plus tard, nous devenons tour à tour un kaléidoscope vivant sur d'éclatants triangles dans une symphonie de reflets, multipliés comme des pensées éparpillées dans un rêve. Les miroirs se fusionnent, créant un univers hypnotique intrigant, à mi-chemin entre la géométrie et le rayonnement. Nous sommes entrés temporairement dans une autre réalité avec une touche d'humour cosmique. Les triangles dansent, se plient et se déplient comme des origamis de lumière, tandis que nos pensées, elles aussi, prennent des formes inattendues. Sommes-nous devenus des fragments d’étoiles emprisonnés dans un jeu de miroirs ou simplement des voyageurs égarés dans une illusion géométrique ?
Zora nous invite ensuite à plonger dans une expérience inédite où nos corps se confondent dans une symphonie de bandes de miroirs pour n’en former qu’un seul. Nos contours se brouillent, nos identités s’entrelacent. Nous devenons un être unique, bardé de fragments qui reflètent une version différente de nous-mêmes. Nous devenons une œuvre d’art. Chaque bande raconte une histoire différente, mais ensemble elles forment un tout cohérent, vibrant et magnifique. Quand nos corps reprennent chacun leur homogénéité, je me fais la réflexion que chaque être humain est un fragment du même grand miroir, celui de l’humanité. L’expérience suivante nous ramène l’espace d’un instant à Penang au musée Upside Down.
Plus tard, nous montons au niveau supérieur. Zora me pilote pour prendre un ascenseur. Ensuite, elle nous laisse découvrir des tableaux hypnotiques aux différentes illusions d’optique. Nous la remercions. Un collage fascinant, où les chiffres dansent et se mêlent dans une symphonie visuelle avec des fragments du quotidien, se dévoile avec un visage en filigrane. L'œuvre semble murmurer : les nombres sont partout, ils nous observent. Quant à Alfred Einstein, peut-être se cache-t-il derrière le chiffre 42, le nombre mythique de toutes les réponses ?
Sur un tableau, dix-huit mots représentant des couleurs se succèdent sur six lignes. Ils sont colorés, mais dans une teinte différente de celle qu’ils définissent. Le défi consiste à nommer la couleur dans laquelle les mots sont écrits, sans lire les mots eux-mêmes. Cette tâche provoque un délai de réaction, appelé l'effet stroop, car le cerveau reçoit des informations contradictoires (le mot dont la couleur est différente de sa définition). Le cerveau lit plus rapidement le mot qu’il n’identifie la couleur. Nommer les couleurs les unes après les autres en enchaînement me demande plus de tension que de les lire. Comme mon cerveau reçoit des informations différentes, je m’embrouille, c’est la confusion, et je lis parfois les mots sans nommer leur couleur. La lecture automatique d'un mot par le cerveau entre en conflit avec l’exercice de nommer sa couleur. Tentez l’expérience !
Autre part, nous entrons dans une chambre, sombre et mystérieuse, tapissée de miroirs. Nous sommes immergés dans un kaléidoscope féerique de lumière générée par un ciel étoilé de LED scintillantes qui vibre dans une mer de couleurs aux reflets infinis. Un cœur flotte comme un ballon d’émotion, tantôt rouge, tantôt rose, tantôt bleu, tantôt vert, tantôt… dans une forêt suspendue de fleurs blanches et de lianes lumineuses qui ajoutent une touche onirique. Les miroirs multiplient les sensations en créant une danse visuelle entre réalité et illusion. Nous sortons de ce labyrinthe d’émerveillement. Nous jouons avec diverses structures en bois à assembler, genre Rubik's cube. J’observe ensuite une œuvre d'art intitulée Hypnotic Vibes réalisée par Gianni Sarcone, un artiste spécialisé dans les illusions visuelles. Elle représente un vibrant motif étoilé composé de rayons rouge vif et jaune disposé en spirale circulaire sur un fond jaune vif. Ce design donne l'impression d'un mouvement et d'une pulsation hypnotique, bien que l'image soit statique. Nous revenons ensuite au niveau inférieur où d’autres expériences s’offrent à nous.
Je prends place à une grande table ronde avec cinq de mes jumeaux qui se sont matérialisés comme par magie, dans les mêmes vêtements, tel un clin d’œil de l’Univers. Comme les tours Petronas, nous sommes à la fois identiques et uniques. Nos multiples personnalités sont reliées par des passerelles invisibles. Chaque matin, nous nous réveillons sous des ciels différents, mais chaque soir nous contemplons les mêmes étoiles. Nous nous racontons nos vies qui présentent des différences et de subtiles variations. L’un de mes doubles raconte comment il a choisi la voie de la musique en devenant un pianiste renommé tandis qu’un autre a préféré l’aventure des mers lointaines ; le même océan inscrit sur nos tee-shirts, mais navigué de façons différentes. Si Bouddha nous voyait, il dirait que nous sommes la parfaite illustration de l’impermanence. Même identiques, nous changeons à chaque instant. L'un de mes doubles, qui s'éclaircit la gorge, émet l’idée que nous sommes tous des fragments de l’astre solaire éparpillés sur Terre. Les autres acquiescent, leurs mains caressant comme la mienne la surface turquoise de la table pentagonale. Un autre avance, en ajustant son écharpe, que dans certaines cosmologies, l'univers se divise constamment en réalités parallèles. Nous sommes simplement la preuve vivante de cette théorie, réunis par quelque anomalie quantique. Je réalise que nous portons en nous une infinité de versions de nous-même. Nous pourrions chanter des odes à l’unicité dans la multiplicité. Nous sommes comme les facettes d’un même diamant, chacune reflétant une lumière différente. L’univers aime jouer avec les probabilités, créant des variations infinies sur un même thème. Dans sa munificence, il offre non pas une, mais d'innombrables chances de devenir nous-même. Je me dis que la magie de la vie ignore le clonage, chacun de nous est irremplaçable malgré notre apparente interchangeabilité. Autour de nous, des passants nous jettent des regards intrigués, comme si nous étions une œuvre d’art vivante échappée d’un musée d’art improbable. Et c’est ainsi que, dans ce décor futuriste aux reflets bleutés, nous continuons notre conversation surréaliste, jonglant entre introspection profonde et humour décalé, comme seul un sextuor de soi-même saurait le faire. Avant de nous séparer pour rejoindre notre réalité propre, nous levons des verres d’eau imaginaires à la santé de toutes les versions de nous-mêmes et à celles qui dorment encore dans les limbes des possibilités, attendant leur tour pour se manifester dans le grand théâtre de l’existence. Malgré nos apparences jumelles, nos âmes ont tracé des sillons uniques dans l’océan du temps…
Après plus d’une heure et demie dans le musée, Patrick et moi revenons en flânant au centre Pavilion, un autre labyrinthe dont l’émerveillement est différent de celui du musée des illusions. Nous vivons un temps de détente gourmande chez EL&N London où Cecilia, originaire des Philippines, nous accueille. En revenant à l’hôtel, au bas de la passerelle qui continue de voyager un jour dans le futur, j’observe un arbre magnifique, tel un poète silencieux dans la ville. Avec son tronc noueux et robuste, il s’élève comme un sage ancien, témoin des métamorphoses urbaines qui l’entourent. Ses branches dansent en une chorégraphie improvisée pour contourner les structures métalliques et bétonnées. Je lui trouve une allure d’acrobate, défiant les lois de l’urbanisme avec une élégance naturelle. Sur son écorce rugueuse, qui raconte des histoires de pluie, de vent et de soleil, des fougères lui confèrent une apparence surréaliste. Sous le regard distrait des passants pressés, il impose sa présence comme un rappel de la force tranquille de la nature. Cet arbre vénérable défie les constructions humaines. Tel un rebelle pacifique, il s’insinue entre les ponts suspendus et les façades modernes avec une souplesse digne d’un contorsionniste. C’est un symbole d’adaptation, une œuvre d’art vivante qui prouve que la nature trouve toujours une façon de coexister avec les rêves d’acier et de verre des hommes. Je l’apparente à un véritable héros végétal au cœur de la jungle urbaine…


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