Ce matin, nous nous réveillons normalement à six heures. Hier, nous sommes sortis brusquement en fanfare du royaume des rêves à cinq heures quarante-cinq par l’appel à la prière de la petite mosquée Surau Al Abidin, située dans le village traditionnel malais de Kampung Morten qui s’épanouit devant le Swiss Garden. La litanie a perduré durant trente minutes ! Dans la matinée, nous achetons deux visas pour le Royaume-Uni dont les demandes payantes sont acceptées dans les minutes suivantes.
Nous déjeunons chez Pizza Hut le long de la jalan Hang Tuah dans le centre Digital Mall, désaffecté depuis plusieurs années. Après la fermeture de la plupart des commerces qui s'y trouvaient, il a été partiellement transformé pour abriter les services de la compagnie des eaux de l'État de Malacca, Syarikat Air Melaka Berhad, qui gère la distribution d'eau potable. L'état général du bâtiment d’envergure reflète le déclin graduel de son activité commerciale. Nous nous installons à une table près d’un vitrage qui donne sur la rue. Un serveur-robot humain dépose sans un mot sur le plateau un ticket clippé sur un présentoir noir qui ressemble plus à l’addition qu’à une invitation. Je lis les mots en gras : Order QR. Commander le repas devient une expérience digne d'un épisode de Black Mirror. Fini le temps du serveur qui notait nos envies avec un sourire. Le carré pixélisé le remplace. Il est stipulé de se connecter au wi-fi gratuit de Pizza Hut. La table numéro vingt-neuf est notre royaume temporaire, mais pour régner, il faut parvenir à scanner le QR code. La connexion est instable. Pour pouvoir commander, Patrick dégaine son iPhone, active la connexion Free Mobile, scanne le code, entre dans l’univers numérique de Pizza Hut où nous sélectionnons nos plats comme si nous cochions un formulaire administratif, avec toutefois des photos en plus. Sans le maître de cérémonies smartphone, le ventre reste creux. Qui sait, dans l’avenir, la soupe aux champignons sera apportée par un hologramme et la pizza veggie lover sera livrée par une drone. Mais pour l’instant, nous acceptons cette immersion futuriste en espérant que la commande parviendra dans la cuisine via les limbes de la toile Internet. Après ce processus de déshumanisation gastronomique, je réponds au mail de ma cousine Monique qui s’est offert une escapade au Maroc. Le repas n’est ni bon ni mauvais, impersonnel comme la commande. Une fois l’addition réglée, sans un mot, nous allons aux toilettes du centre désaffecté. Durant le court trajet, nous voyons des espaces commerciaux à l’abandon, des escaliers mécaniques figés et oubliés. Pour sortir, nous sommes obligés de traverser la pizzeria, car un cadenas bloque les portes principales du centre.
Nous décidons d’aller vivre une croisière sur la rivière Melaka. Nous prenons la direction de la place Rouge. En chemin, nous passons devant deux attractions. La première, Lost in Melaka, est un centre d'évasion immersive. Elle propose plusieurs jeux thématiques, dont Amazing School of Magic. L’aventure magique est inspirée des écoles de sorcellerie. Les participants explorent un univers fantastique avec des éléments interactifs et des acteurs en direct dans une série de jeux où ils doivent résoudre des énigmes et accomplir des missions dans un temps imparti. La seconde, Snow World, offre de vivre une expérience dans une ambiance de village européen enneigé, avec des températures sub-zéro, des chutes de neige simulées, des igloos chaleureux et des décors inspirés d’anciens châteaux ; un moyen de profiter d'une atmosphère hivernale sans quitter la Malaisie. Les participants doivent porter des vêtements adaptés au froid, comme des vestes polaires, des bottes, des gants et des pantalons longs qui attendent les clients devant l'entrée.
Près du moulin, un bambin intrépide se risque à un rodéo sur le dos de la vache violette dont la sérénité immuable rivalise avec son sourire timide. Ses petites mains tentent d’agripper les cornes sous les regards de sa famille qui veille sur lui en le photographiant. Plus avant, nous passons devant le bastion. Une voix mélodieuse se laisse entendre. Nous approchons. Sous un barnum pliant dressé sur des pavés gris clair, qui offre une protection contre le soleil et la pluie, un musicien, comme un peintre sur une toile sonore, fait danser ses doigts sur les touches noires et blanches d’un clavier électronique Yamaha, installé sur un pied métallique réglable. Le clavier est connecté à des équipements audio, notamment une table de mixage et des câbles reliés à des amplificateurs. Un jeune garçon séduisant, vêtu d’un débardeur à motifs et d’un pantalon blanc, en pleine inspiration, chante au micro une mélodie langoureuse. Ensemble, ils transforment l'espace en un théâtre intimiste. La chanson, Flirt Estival, fait partie du répertoire du groupe polonais Caprii, spécialisé dans le disco polo, un genre apprécié pour ses mélodies entraînantes et ses textes simples, souvent centrés sur l'amour, la fête et les moments heureux. Patrick glisse un billet dans la boîte rouge qui repose sur un tabouret, telle une invitation silencieuse à témoigner de notre plaisir. Nous nous éloignons. Le pianiste m’offre un sourire en levant le pouce. Nous arrivons à destination. Proche du galion portugais, Patrick achète deux billets à Fatiha. Il paie l’équivalent d’une quinzaine d’euros. Nous prenons place dans la file d’attente ombragée. Assis près de nous, quatre jeunes gens russes bavardent plaisamment.
Plus tard, nous glissons doucement sur le ruban d'eau scintillant et miroitant qui serpente au cœur de Malacca, balancés par le rythme apaisant de la rivière qui a vu naître et mourir des empires. Sous nos yeux charmés défilent les ponts emblématiques, témoins silencieux d'histoires séculaires. Ornés, tels des arcs enchanteurs pour certains, ils enjambent la rivière, chacun racontant son histoire dans le flot du temps. Les façades colorées des maisons riveraines, ornées de fresques artistiques pour certaines, se reflètent dans les eaux miroitantes comme des tableaux vivants. Les minutes glissent sur l’eau tout comme nous dans une atmosphère vénitienne, où l'histoire du Sultanat, des Portugais, des Hollandais et des Britanniques se mêle à la valse du présent dans un ballet coloré de lumières et d'ombres. Les petits cafés et les restaurants qui bordent les quais invitent au farniente et à la rêverie. A mesure que l’embarcation avance, elle nous offre une perspective différente dans la découverte visuelle des quais, comme si nous naviguions non seulement sur une rivière, mais aussi à travers les époques, dans un voyage où chaque remous de l'eau raconte un fragment de l'âme vibrante et mystérieuse de Malacca. Les rives défilent telles les pages d'un livre d'images vivant, révélant un kaléidoscope de cultures entrelacées : ici, un temple chinois aux toits recourbés côtoie une église portugaise séculaire, là, un bâtiment colonial hollandais se dresse fièrement à côté d'une mosquée aux minarets élancés. Nous sommes les témoins privilégiés d'un spectacle captivant, où le passé et le présent se fondent en une symphonie visuelle, nous transportant dans un monde où chaque coup de « rame » nous rapproche un peu plus de l’essence de Melaka. Nous croisons d’autres bateaux semblables au nôtre aux couleurs différentes. Ils provoquent des remous qui nous bousculent plaisamment. Sous le ciel moutonneux, nous sentons l’effervescence paisible d’une ville qui respire ses légendes tout en profitant de la manne des visiteurs. Chaque ondulation de la rivière porte des secondes de temps qui nous offrent de profiter pleinement de cette croisière éphémère. Le bateau fait demi-tour à la jeti [jetée] de Taman Rempah [du Jardin des Épices]. En revenant, nous naviguons du côté de la petite mosquée Surau Al Abidin située devant le Swiss Garden. Le derrick en métal qui supporte le haut-parleur a résisté aux éclairs et à la foudre d’hier. Le mot derrick vient de l'anglais. Il est dérivé du nom de Thomas Derrick, un célèbre bourreau du dix-septième siècle ; tout un programme !
Après une quarantaine de minutes sur l’eau, nous sommes de retour au point de départ. Nous prenons la direction de chez The Butter. Les quatre Russes marchent côte à côte devant nous. Nos chemins se séparent. Le chanteur et le pianiste sont partis. Plus avant, chez Lu La La, nous nous offrons une appétissante glace à l’italienne artisanale au sucre de coco. Servie dans un élégant cornet gaufré croustillant, elle présente une silhouette élégante et spiralée de couleur beige doré en forme de coupe. Elle dévoile une texture crémeuse et suave ; un véritable délice.
Durant le temps de détente chez The Butter, nous parlons d’être soi-même, non comme la découverte d’une essence cachée, mais comme un processus créatif et continu d’invention de soi. Stephen Sanchez interprète la chanson The Pool qui fait partie de son répertoire romantique et introspectif. Stephen, auteur-compositeur-interprète, né en novembre 2002 à El Dorado Hills en Californie, est passionné de musique depuis son jeune âge. Il a été influencé par les grands classiques du rock et de la pop des années cinquante et soixante grâce à son grand-père qui lui faisait écouter des vinyles d'artistes comme Roy Orbison et Elvis Presley. Après une soixante de minutes de bien-être gourmand, nous revenons tranquillement chez nous…


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