Nous sortons vers onze heures trente pour aller déjeuner dans l’aire de restauration du centre commercial Suria. Dans l’un des ascenseurs de la cage métallique dépourvue d'ornements qui nous monte au quatrième étage du centre, je bavarde brièvement avec deux dames en croisière sur le navire Zuiderdam de la compagnie Holland America Line amarré au port de Klang à une quarantaine de kilomètres de Kuala Lumpur. Le trajet pour venir dans la capitale a duré environ une heure et quart. Le navire est arrivé à sept heures du matin et devrait repartir à dix-sept heures. Cette escale fait partie de l’itinéraire actuel du Zuiderdam qui effectue un long voyage de quatre mois autour du monde. Les passagers ont embarqué à Fort Lauderdale le 4 janvier. Les dames sortent au troisième étage. Elles agitent la main pour nous dire au revoir.
Nous déjeunons chez Parapara Hotpot. Une soupe de tomate, des champignons frais et des rouleaux de printemps composent le menu. Après le repas, Patrick s’offre une tranche de cake à la banane que nous achetons chez Kenny Hills Coffee sur un autre étage. Le nombre de cafés différents est impressionnant dans les divers centres commerciaux traversés à Kuaka Lumpur depuis notre arrivée.
Nous retournons ensuite à l’hôtel en nous promenant le long du parc sous le regard des jumelles. Une pollution sonore vient nous perturber. L’appel à la prière pour les musulmans retentit. La religion dans l’espace public nous pénalise. La foi, qui est du domaine privé, devient pollution sonore dans la rue. Cette intrusion dans notre promenade paisible au bord du parc est inacceptable. Les décibels de l’appel à la prière résonnent à travers les haut-parleurs et se propagent bien au-delà des limites raisonnables d’un environnement urbain partagé. Cette véritable agression acoustique, qui s’impose sans consentement à toutes et à tous dans l’espace public, est une oppression. Les promeneurs venus chercher un moment de quiétude dans ce havre de verdure se retrouvent involontairement captifs d’une expression religieuse qui leur est imposée. Les conversations s’interrompent, la contemplation de la nature est perturbée, les sons naturels comme les chants des oiseaux sont étouffés et noyés. Quand nous étions aux Cameron Highlands, nous entendions l’appel à la prière peu après six heures du matin ; et les personnes qui dorment ? La liberté de culte constitue un droit fondamental que nos sociétés respectent. Toutefois, cette liberté trouve ses limites lorsqu’elle empiète sur le droit d’autrui à jouir paisiblement de l’espace commun. L’amplification sonore des pratiques religieuses franchit cette frontière entre expression personnelle et imposition collective. La foi, dans son essence même, relève de l’intime et du personnel. Elle s’épanouit pleinement dans les espaces dédiés - mosquées, églises, temples et synagogues - où les fidèles se rassemblent volontairement. Lorsqu’elle déborde dans la rue par des manifestations sonores amplifiées, elle cesse d’être une pratique privée pour devenir une présence imposée à tous, croyants comme non-croyants. Une société harmonieuse repose sur un équilibre entre les libertés individuelles et le respect du bien commun. Les expressions religieuses sonores dans l’espace public rompent cet équilibre en privilégiant les besoins d’un groupe donné au détriment du confort acoustique de toutes et de tous. De nos jours, les fidèles disposent de nombreux moyens technologiques - applications mobiles, montres connectées, systèmes d’alerte personnalisés - pour être informés des moments de prière sans nécessiter une diffusion sonore généralisée. Ces alternatives permettent de préserver à la fois la pratique religieuse et la tranquillité de l’espace public, notre tranquillité.
Le regard de Patrick est attiré par un majestueux papillon de nuit de belle envergure qui semble avoir emprunté les ailes d’un rêve pour venir dans notre réalité. Aurait-il confondu les gratte-ciel pour des montagnes enchantées ? Il est vrai, les sœurs Petronas ont de quoi séduire. Leur reflet sur le vitrage amplifie l’impression d’un pont entre deux univers : celui de la nature et celui de l’humanité. Le papillon s’est posé sur un des vitrages du centre de convention. Avec sa silhouette triangulaire, ses contours délicats, ses teintes brunes et d’ébène, ses variations de nuances, ses nervures sur la membrane des ailes comme une carte stellaire, son arc blanc traversant chaque aile telle une couronne impériale, il ressemble à un messager d’un autre monde, un ambassadeur des forêts enchantées venu caresser la modernité. Ses ailes présentent de petites déchirures comme s’il avait effectué un long voyage interstellaire ou traversé des mondes invisibles. Je me dis que les motifs complexes de ses membranes dévoilent peut-être une carte au trésor. Le reflet des Petronas sur le vitrage apporte une sensation de vertige. Et si ce papillon était un éclaireur envoyé par des êtres féériques, tels des elfes, des lutins et des leprechauns, ou par des esprits des bois ou encore par Lord Morpheus, le gardien des rêves, pour vérifier si les humains ont appris à rêver à nouveau. Quoi qu’il en soit, le papillon nous rappelle qu’au cœur même de la ville, la nature trouve toujours une façon d’ajouter une pincée d’enchantement à notre quotidien. Je me fais la réflexion que la magie réside dans les rencontres inattendues.
Dans l’après-midi, nous allons nous détendre au dôme dans le centre commercial Pavilion. En chemin, je vois un panneau numérique, installé sur le côté de la passerelle que nous allons emprunter. Il semble avoir pris un billet express pour demain ! Tandis que nous sommes encore lovés dans ce dimanche paisible, lui s’élance déjà dans le lundi 3 mars 2025. Peut-être voyage-t-il dans le temps. Curieusement, il affiche une heure légèrement en retard – dix minutes de décalage par rapport à l’instant présent. Peut-être a-t-il traversé une autre dimension en revenant d’un saut temporel, confondant les jours et les heures. Va-t-il provoquer un paradoxe temporel ? Mais qu’importe ! Ce panneau intrépide semble murmurer : le temps n’est qu’une illusion.
Revenu à l’hôtel, Patrick appelle son père à travers les méridiens. C’est aujourd’hui l’anniversaire de Jean et les fuseaux horaires jouent les trouble-fête, mêlant leurs pinceaux temporels pour brouiller les vœux. Sept heures de décalage entre Annecy et Kuala Lumpur, un déphasage horaire qui ferait tourner la tête, même à une horloge suisse. En exagérant un peu, quand le coq chante à Villaz, les gratte-ciel de Kuala Lumpur commencent à scintiller sous les étoiles. Patrick appelle du futur pour souhaiter un bon anniversaire à son père dans notre passé. Père et fils dansent sur la valse des heures. Leurs mots traversent les océans et les continents, transcendent les caprices du temps, témoignent que l'amour familial ignore les décalages horaires…





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