Nous sortons de la chambre 937 à neuf heures trente. Shakthi, un jeune hindou fluet, nous accueille pour le départ. Nous payons les taxes touristiques qui s’élèvent à dix ringgits par jour. La voiture réservée sur Booking arrive en avance. Harry, un jeune Chinois, nous accueille à bord de sa Nissan Serena, un salon roulant avec portes coulissantes électriques pour deux globe-trotteurs. Un petit moine bouddhiste assis de dos sur le tableau de bord nous ouvre la route telle une présence tranquille qui veille sur le voyage. Zen, il sait que Harry utilise une technologique profane qui se marie avec la poésie du voyage. Un écran lumineux Fitix, qui va raconter aussi notre odyssée en chinois, trône au centre du tableau de bord, comme un capitaine moderne guidant son navire. L’autoroute E1 va s’étirer sur près de deux cents kilomètres pour joindre notre destination. Le GPS, tel un moinillon discret, dessine les oracles de navigation transmis en 4G par un satellite aux pensées vagabondes. Dans un coin de l’écran, Spotify, le leader mondial du streaming musical riche de plus de quatre-vingts millions de titres, nous accompagne dans ce périple vers Kuala Lumpur. Sur le cadran du véhicule, le thermomètre affiche jovialement trente degrés Celsius à l’extérieur, tandis que l’horloge marque dix heures huit du matin. Notre chariot moderne, légèrement climatisé, file à cent dix kilomètres heure, vitesse maximale autorisée, guidé par les constellations numériques de l’interface CarPlay. Quelle orchestration dans cette danse entre technologie et géographie ! Le fleuve numérique coule sur l’écran comme le temps sur nos vies - inexorablement vers une destination qui n’est qu’un point sur la carte, mais une prochaine aventure dans nos cœurs. Le paysage devient presque monotone avec les palmiers à perte de vue et la végétation luxuriante.
Un panneau annonce, au cœur de l’État de Selangor, à Semenyih, la présence du Nirvana Memorial Park, le premier parc commémoratif privé de Malaisie, l'un des plus grands d'Asie où, à environ quarante kilomètres au sud-est de Kuala Lumpur, les âmes trouvent leur repos dans un havre de paix éternel riche de divers types de sépultures thématiques et columbariums pour différentes confessions. Il inclut des parcelles pour familles royales, des villas orientales et même le premier jardin commémoratif pour animaux de compagnie en Malaisie. Parmi ses attractions remarquables figurent le Columbarium du Dragon d'Or long de trois cents mètres, la plus grande galerie de calligraphie chinoise sur pierre d'Asie du Sud-Est. Ce sanctuaire se distingue par ses jardins primés, son architecture stupéfiante et son excellent feng shui qui promet de rassembler le vent et l'énergie pour apporter fortune et bénédictions aux générations futures, comme quoi, même dans l'au-delà, il est possible de faire souffler un vent favorable sur sa descendance dans une pirouette cosmique. Dans cette résidence finale de luxe cinq étoiles, le silence est d'or et l'éternité, la seule durée du bail.
Soudain, Patrick me touche le bras. Il vient de voir surgir une apparition. Le pont de Bernam Jaya, un véritable joyau architectural qui semble tout droit sorti d’un conte des Mille et Une Nuits, s’offre à nos regards éblouis. Tel un mirage architectural surgissant parmi les plantations de palmiers à huile qui bordent l’autoroute, avec ses dômes dorés, il évoque un palais oriental suspendu au-dessus du flot incessant des voitures. Le pont marque la frontière entre les États de Perak et Selangor, tout en offrant une note de magnificence dans la monotonie de l’asphalte. Il invite les voyageurs à ralentir pour admirer sa splendeur, avant de les laisser replonger dans le tumulte de la route. Un clin d’œil poétique au passé glorieux des sultans malaisiens, ce pont est à la fois un passage et une œuvre d’art, un rappel que même les trajets les plus anodins peuvent être ponctués de magie et de beauté, lesquelles peuvent surgir là où on les attend le moins. Pourquoi se contenter d’un simple pont quand on peut avoir une œuvre d’art qui fait sourire les nuages ?
Un panneau annonce notre destination à soixante kilomètres. Tout au long du trajet, je vois régulièrement le même matraquage publicitaire. Il s’agit d’une campagne lancée par MC Plus, une plateforme éducative malaisienne connue pour ses cours de soutien scolaire. Avec le slogan accrocheur L'éducation doit gagner, elle vise à motiver les étudiants, et probablement leurs parents stressés, à investir dans l’éducation pour triompher dans la jungle des examens. Le design coloré, l’homme en noir au regard perçant et le message percutant rappellent une campagne électorale… mais ici, c’est l’éducation qui fait campagne pour décrocher la victoire.
Nous approchons de la capitale de la Malaisie. Une grande roue surgit dans le paysage. Située près de Rawang, elle fait partie du parc d’attractions appelé Fun Park at Gamuda Gardens, qui inclut plusieurs attractions, comme cette grande roue, connue sous le nom de L'Œil des Jardins, la plus haute de Malaisie. À midi, nous quittons l’autoroute et nous roulons dans Kuala Lumpur. J’ai la sensation de m’approcher de Manhattan devant la jungle de gratte-ciel qui surgissent un peu partout. La population de Kuala Lumpur intra-muros approche les deux millions d’habitants, tandis que l’agglomération du Grand Kuala Lumpur compte plus de sept millions d’âmes. L’Année passée, la ville a accueilli près de vingt millions de touristes internationaux, ce qui augmente considérablement sa population temporaire. Plus avant, nous sommes éblouis par la vingtaine de dômes dorés de l’Istana Negara, le Palais National, la résidence officielle du Yang di-Pertuan Agong, le Roi de Malaisie ; nous sommes arrivés dans une monarchie constitutionnelle. Situé dans le quartier nord-ouest de Kuala Lumpur, ce palais a été inauguré il y a quatorze ans pour remplacer l’ancien palais royal situé ailleurs dans la ville. Le complexe s’étend sur près de cent hectares. Nous passons vers le château d’eau où le nom de la ville s’affiche fièrement.
Nous arrivons à midi trente à l’hôtel Royale Chulan. Patrick remet un beau pourboire à Harry qui, touché et ému, demande à se prendre en photo avec nous avec son smartphone. Il est ravi du selfie. Juhairah, une jeune femme portant un hijab noir, nous accueille à la réception et nous attribue l’appartement 318. Comme notre séjour est long, elle nous offre le check in anticipé. Nous pouvons monter tout de suite dans notre nouveau chez-nous temporaire. Plus tard, nous allons déjeuner au comptoir Organic Vegetarian situé au niveau un du proche et vaste centre commercial prestigieux Pavilion. La sensation d’être dans la jungle de gratte-ciel de Manhattan perdure. Dans le centre, je me crois dans un labyrinthe devant le nombre élevé d’allées qui s’enchevêtrent allègrement. Nous traversons un immense et majestueux atrium de toute beauté dont le spectacle architectural fait tourner la tête. Il s’élève sur plusieurs étages, baigné d’une lumière naturelle qui cascade à travers son impressionnante verrière circulaire. Au cœur aérien de cet espace vertigineux, une féerie artistique composée de lanternes octogonales et cubiques suspendues flotte comme par magie, créant une pluie de boîtes élégantes qui semblent avoir été lâchées par un géant distrait lors de son shopping. Ces lanternes ornées de motifs traditionnels dansent dans le vide, comme si elles avaient décidé de faire l’école buissonnière plutôt que de rester sagement accrochées au plafond. Les étages s’empilent en spirale et en zigzags, offrant aux troubadours des emplettes une vue imprenable sur leurs prochaines conquêtes commerciales. Dans une valse harmonieuse, les enseignes lumineuses des boutiques de luxe scintillent comme des étoiles dans cette galaxie de consommation. Nous arrivons dans une vaste aire de restauration qui s’étend à perte de vue. Nous déjeunons dans un brouhaha né des bavardages des centaines de convives.
Après le repas, nous flânons dans l’aire de restauration bordée de cafés et de pâtisseries. Patrick, qui a encore un petit creux, achète une brioche aux raisins chez Lavender, riche de deux emplacements face à face. Une file d’attente est constituée devant le comptoir des paiements, chacun faisant sa sélection posée sur un plateau blanc. Nous nous perdons dans le centre commercial en sortant parfois en plein jour de manière inopinée. Nous passons près d’une station du monorail qui traverse le cœur de la capitale malaisienne tel un serpent métallique suspendu dans les airs. Je vois une rame rouge et blanc qui glisse au-dessus de la rue animée en défiant le tumulte urbain. Nous entrons dans un Starbucks Reserve qui semble bien petit. Contre un mur, une étonnante œuvre d’art, qui respire et palpite entre les dimensions, invite nos regards à se perdre dans ses profondeurs. Dans une symphonie visuelle, tel un poème géométrique suspendu dans l'espace, les formes colorées s'entrelacent, dansent, créent une chorégraphie abstraite où angles et courbes, traversés de lignes noires, donnent naissance à des yeux mystérieux qui émergent de cette cascade animée pour nous regarder.
Autre part, proche d’une des entrées du centre Pavilion, une fontaine arbore fièrement trois vasques superposées en cristal Liuli de Malaisie fabriquées à Shanghai. Connue pour être l’une des attractions les plus photographiée de Kuala Lumpur, embellie de fleurs, parée d’une coupole de jets d’eau cristallins, elle s’offre à nos regards admiratifs. Tel un joyau liquide jaillissant au cœur du Triangle d’Or, la fontaine parvient à rivaliser avec les éclats des boutiques de luxe qui l’entourent. Ses jets d’eau s’élancent vers le ciel avec une grâce majestueuse comme des danseurs en pleine chorégraphie, tandis que les roses à la teinte pastel semblable à celle des flamants qui l’entourent lui donnent des airs de diva en robe de gala. Une véritable star aquatique, née il y a une quinzaine d’années à l’occasion du Carnaval des Méga Soldes de Malaisie, qui invite les promeneurs à une pause enchantée entre deux séances de shopping ou à immortaliser leur passage avec un selfie éclatant. Ailleurs, dans l’inconnu des passerelles et des allées mercantiles, nous arrivons devant un poème visuel où le café EL&N London déploie sa symphonie rose. Les cerisiers artificiels suspendent le temps dans un printemps continuel, dans un royaume pastel où la géométrie s'entrelace avec la délicatesse florale, où la lumière naturelle valse à travers les vitraux triangulaires colorés, où un vélo rose attend distraitement le rêveur qui l’enlèvera pour une balade. Devant cette bulle enchantée, je suis du regard une jeune femme apparue devant moi. Elle porte une robe longue et fluide aux teintes délicates, évoquant une aquarelle. Les nuances de bleu, vert et violet se mêlent harmonieusement, rappelant les pétales d’une fleur sauvage emportés par les vagues du vent. Le tissu léger capture la lumière en ajoutant une dimension éthérée à sa silhouette, comme si elle flottait doucement dans un rêve printanier. Plus avant, une passerelle qui enjambe une rue nous offre de voir la silhouette en briques ocre rouge de notre hôtel. Autre part, je vois la boutique Chloé. Je pense à la fille de ma cousine Sonia qui vit à Cordoue en Espagne.
Les minutes se succèdent dans un océan de boutiques, de cafés et de restaurants. Nous décidons d’aller au dôme, non pas celui de Borly où nous avons vécu dans le passé, mais dans celui repéré dans le vaste atrium. Ritchie, un beau jeune homme, nous accueille. Nous prenons place dans de superbes fauteuils à oreillettes, aux courbes élégantes, au cuir bordeaux patiné, qui rappellent l’atmosphère feutrée des salons britanniques d’antan. Nous sirotons une citronnade au miel. Patrick s’offre une part de gâteau impérial au chocolat. À la table voisine, sous les faisceaux des lumières de l’atrium, cinq convives partagent un moment d’échange verbal autour d’une table ornée de boissons raffinées. Les éclats de rire et les gestes animés témoignent d’une belle harmonie, tandis que les tenues soignées et les bijoux dorés ajoutent une touche de sophistication. Nous laissons les minutes nous baigner de douceur, de bien-être et de détente. Plus tard dans cette oasis d’élégance et de farniente, nous sirotons un smoothie à la banane au lait d’avoine. Je m’offre une part de gâteau chocolat banane. Sous la marquise bordée de vert tilleul, les tables en marbre blanc, entourées pour la plupart de chaises dorées tressées au charme des quartiers de Montmartre, se laissent admirer sur un parquet chaleureux. Les jardinières débordantes de verdure derrière la balustrade créent des îlots de quiétude, lisières végétales entre l'effervescence commerciale et ce havre séduisant. En fin d’après-midi, nous revenons tranquillement chez nous pour une première soirée à Kuala Lumpur, la Kolumpo cosmopolite où cohabitent les Malais, en majorité, les Chinois et les Hindous. Sous le ciel voilé, une fontaine jaillit avec éclat, telle une danseuse en robe blanche. Dans un ballet aquatique, ses gerbes d'eau s'élèvent avec grâce, éclatant en mille gouttelettes scintillantes, comme des perles dispersées par le souffle du vent…



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