Au lever, tout comme au coucher hier soir, nous entendons l’appel à la prière. Cette pollution sonore religieuse est inacceptable. Ces termes sont sans excès et non discriminatoires. L'utilisation de haut-parleurs pour l'adhan, l'appel musulman à la prière, qui retentit cinq fois par jour, est un sujet de débat, même au sein des communautés musulmanes. Certains considèrent que l’usage des haut-parleurs, introduits dans les mosquées dans les années trente, n'est pas essentiel à la pratique religieuse et cause des désagréments aux non-pratiquants. L'équilibre entre cette liberté et le droit à un environnement calme représente un défi complexe. Bien que l'adhan soit légitime, notre besoin de sommeil est tout aussi légitime. Frank Herbert a écrit avec pertinence que les religions dévorent de l’intérieur aussi bien les empires que les individus.
À sept heures trente, je prends le Soleil en photo depuis le balcon. Adriana, souriante, en hijab noir, nous accueille pour le petit déjeuner au troisième étage à l’entrée du Garden Terrace. La salle est animée. Sur un immense écran, des informations sur l’hôtel se succèdent en boucle. L’esplanade du neuvième étage sera à découvrir. À midi, nous sommes en chemin pour aller déjeuner dans un restaurant végétarien repéré par Patrick sur Internet. Toutefois, le mouvement de la vie a été plus vite que celui des mises à jour sur le Web : le restaurant est fermé. Le local est vide. Nous revenons à l’hôtel. L’aire de restauration du centre commercial étant insignifiante, nous déjeunons au restaurant Sky Deli, au quarante-deuxième étage de la tour numéro une du complexe The Shore Shopping Gallery. La vue embrasse toute la ville. Le choix pour les végétariens est limité. Quand nous sommes prêts pour la commande, j’appuie sur le centre d’un petit disque noir marqué du mot en anglais appel. La pression déclenche un signal sonore qui traverse la salle. Rifaie, notre hôtesse, dont le prénom signifie généreuse en arabe, arrive. Une soupe crémeuse de courge et des oignons coupés en anneaux, trempés dans une pâte, puis frits, composent mon menu. Patrick opte pour la même soupe avec un burger végétarien et des frites au fromage fondu. Je prends des photos du panorama pendant la préparation des mets. Dans un ballet de couleurs douces et vives à la fois, la vie quotidienne en Malaisie s'épanouit entre les murs patinés du temps dans deux tableaux au décor urbain pittoresque qui racontent, dans une sorte de dessin animé, une mosaïque d'existences entrelacées, riche de rires et de silhouettes animées. Les shophouses aux façades colorées s'alignent, le quotidien s'y déploie dans une chorégraphie harmonieuse. Chaque balcon, chaque fenêtre, chaque personnage, raconte une histoire qui palpite en équilibre dans le mouvement du quotidien. Je retourne m’asseoir. Nous sommes les seuls clients.
Après le repas, nous partons à la découverte de la ville. Nous suivons la rivière Melaka qui sinue selon la fantaisie de dame Nature. Sous la frondaison luxuriante, nous cheminons sur des passerelles qui ondulent au rythme de la muse de certains écrivains. Les rambardes en bois offrent une étreinte d'un rouge profond. Nous traversons le pont Datuk Mohd Zin dont l’arche blanche en acier enjambe la rivière, tel un croissant de lune posé sur un miroir liquide. La grande roue du Sigua Mini Park, pâle et aérienne, montre ses nacelles ornées de motifs solaires qui évoquent des montgolfières d'un autre âge. Plus avant, nous traversons le pont Old Bus Station qui s'étire majestueusement sur les eaux d'une couleur turquoise étincelant. Ses arcades crème rythment notre passage sur un escalier de terre cuite aux longues marches. Quand je le prends en photo en m’éloignant, je trouve que sa silhouette ressemble étonnamment à celle du pont du Rialto de Venise avec son architecture distinctive aux arches multiples et sa gracieuse silhouette arquée.
Plus avant, des fresques tapissent les façades de diverses bâtisses en enfilade le long de la rivière. Autre part, des jets d’eau jaillissent. Des bateaux de croisière glissent sur l’eau en créant des arabesques d’écume. Des bougainvilliers en fleurs, d'un fuchsia flamboyant, s’extasient devant un kaléidoscope de couleurs vives qui anime les façades géométriques d’un long édifice de quatre étages sur la rive opposée dont l’architecture audacieuse s’offre des polygones chromatiques qui s'entrelacent comme une toile cubiste grandeur nature. Nos pas se poursuivent. Nous passons devant des colonnes de différentes couleurs posées sur un piédestal entre lesquelles s’affichent des informations sur la ville dont certaines s’égarent dans le passé. Une discrète pergola en bois rythme l’enfilade qui suit la courbe de la rivière, créant une dentelle d'ombres dansantes sur le sol de terre cuite, tandis que le ciel azuré se déploie au-dessus de nous avec ses nuées vagabondes. Derrière la courbe des colonnes, le miroir liquide d’un ruisseau reflète la ramure des arbres aux branches tortueuses qui s'étirent en créant une voûte naturelle. Un petit autel rouge, tache de couleur vive dans ce paysage verdoyant, ajoute une touche de spiritualité. Les reflets dansants sur l'eau calme invitent à une rêverie au cœur de cette oasis inattendue. Un possible banian apporte une touche exotique des plus mystérieuses. Plus avant, le ruisseau dévoile une maisonnette sur pilotis à la structure en bois vieilli, au toit en tôle ondulée et aux fenêtres à persiennes, qui semble s’être téléportée depuis une mangrove. Pourquoi cette habitation typique des zones humides tropicales est-elle venue dans ce contexte urbain ? Les maisons biscornues aux façades peintes de différentes couleurs éclatantes se succèdent en enfilade le long de l’onde miroitante. Les minutes suivantes nous voient lire ces mots écrits en anglais en lettres majuscules noires sur un mur blanc : Tu es magnifique aujourd'hui !
Nous arrivons devant le pont Kg Jawa, blanc et gris, orné de lanternes, qui évoque une époque où se mêlaient influences coloniales et asiatiques. Sa silhouette délicate, rehaussée de pointes de diamants orangées sur le tablier et de balustrades finement ciselées, enjambe majestueusement la rivière. Plus avant au fil de l’eau, deux dépouilles de Coccinelle, robes fanées turquoise et émeraude, mémoire d'un passé révolu, telles des chaloupes échouées sur une plage de souvenirs, semblent sortir d’un mur blanc cassé pour se métamorphoser en jardinières improvisées de fougères sous des fenêtres aux persiennes bleu ciel.
Plus avant sous le ciel éclatant, la façade vermillon d’un bâtiment colonial s’élève, vibrante et chaleureuse, comme un écho au cœur historique de Melaka. Au centre, la Melaka Chocolate House est une invitation à découvrir des plaisirs sucrés. Les pavés rouge orangé reflètent la chaleur du Dutch Square, surnommé la Place Rouge, empreint de charme, qui déploie ses bâtiments éclatants drapés de vermillon, murmures immobiles des époques coloniales néerlandaise, portugaise et britannique. Un moulin à vent blanc, presque un enfant, telle une touche de charme hollandais, se dresse fièrement au bord de la rivière, entouré de plusieurs vaches multicolores échappées d’une ferme de Haute-Savoie. Sous l’ombre des arbres, les jets de la fontaine de la reine Victoria scintillent, célébrant un siècle d’histoire. La tour carrée aux horloges rythme la vie de cette place depuis plus de cent trente ans. Elle est connue sous l’appellation Tan Beng Swee, un nom choisi en l'honneur du père défunt de Tan Jiak Kim, un Peranakan chinois qui la fit construire pour réaliser un rêve de l’auteur de ses jours. Le joyau de la place, le Stadthuys [hôtel de ville] aux fenêtres à persiennes, construit par les Hollandais au milieu du dix-septième siècle sur les ruines d'un fort portugais, fut le siège administratif et la résidence des gouverneurs hollandais. Blanc à l'origine, il a été repeint en rouge au début du dix-neuvième siècle. Après la prise de contrôle par les Britanniques deux siècles plus tard, il a servi de bureaux administratifs, d’appartements et d'école. Depuis une quarantaine d’années, le Stadthuys abrite le musée d'Histoire et d'Ethnographie.
Nous nous éloignons de ce carrefour culturel animé à l’éclat bariolé où les selfies sont devenus des rois. Un trishaw flamboyant et kitsch, décoré avec exubérance, paré d’un océan de rose, de motifs Hello Kitty et de guirlandes argentées, passe devant moi avec ses cœurs scintillants et ses peluches souriantes. Deux passagers profitent d’une balade pittoresque dans ce carrosse moderne coiffé d'un parasol circulaire rose vif. Nous arrivons devant le bastion Middelburg, le vestige d’une forteresse construite par les Hollandais après avoir pris la ville en 1641. Melaka, autrefois port stratégique sous le Sultanat malais, fut fortifiée par les Portugais, puis modifiée par les Hollandais en ajoutant le bastion pour renforcer ses défenses. Après la prise de contrôle britannique, la forteresse fut démantelée.
Plus loin, un étonnant navire en cale sèche se dresse devant nos yeux éblouis. Je suis fasciné. Majestueux et imposant, ce galion portugais, réplique du célèbre Flora de la Mar, s'élève fièrement sous le ciel éclatant. Ses mâts élancés semblent vouloir toucher l'infini, tandis que ses voiles invisibles et imaginaires racontent l'âge d'or des explorations et des trésors perdus dans les profondeurs du détroit de Malacca. La coque en bois sombre, robuste et impérieuse, évoque les époques coloniales où les mers étaient le théâtre de conquêtes et d'échanges. Ce vaisseau fantôme, figé dans le temps depuis son naufrage tragique du samedi 26 janvier 1512, raconte en silence l'histoire tumultueuse de sept périodes qui façonnèrent la destinée de cette terre, du glorieux Sultanat malais jusqu'à l'indépendance de la Malaisie, en passant par les dominations portugaise, hollandaise, britannique et japonaise. Témoin silencieux des ambitions humaines et des richesses englouties, il nous rappelle les fragilités du pouvoir face aux vagues du temps.
Nous revenons sur nos pas, nous
traversons le pont Tan Kim Seng qui
nous mène vers le Zus Coffee de la célèbre rue Jonker. En chemin, nous entrons
dans le magasin Jonker Gallery dont l’offre ressemble à une caverne d’Ali Baba
de vêtements colorés. Rismaliza nous accueille au café. Nous sirotons les
citronnades au miel dans la rue, la salle du rez-de-chaussée s’étant égarée au
pôle Nord. Je m’assieds au bord d’un trottoir et je regarde les gens passer
tout en sirotant le délicieux nectar. Nous revenons ensuite chez nous. Nous
longeons la mosquée Kampung Hulu qui s’interroge sur son identité. Son toit
pyramidal à trois niveaux, inspiré de l’architecture javanaise et couronné d’un
mahkota [couronne] sculpté, s’élève
vers le ciel, privé de ses repères musulmans. Le minaret, semblable à une
pagode, s’étonne encore de ressembler à un Chinois. À travers ses lignes
simples mais majestueuses, la mosquée est devenue un pont entre différentes
cultures et époques qui se sont entrelacées sans lui demander son avis…



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