Vers midi, les minutes vagabondes nous trouvent au restaurant Pico le long de la rivière Melaka. Nous nous régalons une seconde fois avec les saveurs parfumées et épicées d’un shakshuka. Sortis du four, les haricots cannellini frémissent encore dans les poêlons en fonte. Je trempe la tranche de pain artisanal chaude et légèrement huileuse dans le jaune d’œuf poché onctueux comme de l’or liquide. Durant le repas, je réponds aux vœux pour mon anniversaire de ma cousine Denise et de son mari Hubert, et à ceux de notre amie Gyslaine. Patrick s’offre un brownie en dessert servi avec une boule de glace au thé vert matcha. Après le repas, nous retournons à l’hôtel pour me permettre d’actualiser le blog avec la narration et les photos d’hier.
Plus tard, d’autres minutes vagabondes nous trouvent au cœur du village pittoresque Kampung Morten. Nous cheminons le long de la rivière sur une charmante promenade pavée embellie de bougainvilliers colorés. Le village porte le nom de Frederick Joseph Morten, l’administrateur britannique à l’origine de la transformation de cette zone autrefois marécageuse en terrain propice à la construction d’un village. Il apporta son aide aux futurs villageois pour l’acquisition des terres. Une fontaine ornementale aux pierres dorées, aux cascades cristallines, aux gouttes d’eau jaillissant avec grâce en éclaboussant distraitement le bassin circulaire, marque l'entrée du village entouré par les infrastructures abandonnées d’un monorail qui a cessé de glisser sur les rails aériens devenus fantomatiques dans le paysage urbain. Nous nous attardons de temps à autre devant les anciennes maisons malaises qui nous séduisent.
Nous arrivons devant l’emblématique villa Sentosa, une perle d’histoire et de culture, un témoignage vivant du patrimoine malais, nichée dans un jardin verdoyant parsemé de fleurs tropicales et bordée de palmiers. Érigée sans un seul clou dans les années vingt pour Othman Hashim, le chef du village, cette maison traditionnelle en bois, aux divers corps de logis, aux toitures variées cuivrées en zinc, aux murs vert pastel surmontés de tebar layar tels des moucharabieh, aux élégantes grilles de ventilation permettant la libre circulation de l'air, semble flotter sur ses pilotis comme un poème suspendu entre ciel et terre. Des pots de plantes luxuriantes, sur un pilotis crème assorti au panneau inférieur des portes-fenêtres, entourent la demeure qui incarne le charme intemporel de l’architecture malaise. Elle respire l’élégance en racontant le savoir-faire artisanal des mains qui l’ont façonnée. Toutes grandes ouvertes, les portes-fenêtres aux volets pourvus d’un panneau supérieur tantôt en verre sablé tantôt à persiennes, laissent entrer la lumière et le souffle d’Éole qui rafraîchit les nombreuses pièces entrelacées. Une frise crème, qui arbore de délicates décorations sculptées, trottine sous les avant-toits tout autour de la maison. Des escaliers rouge vif invitent à entrer. Surnommée le musée vivant malais, soigneusement préservée par les descendants de son bâtisseur, elle nous propose de plonger dans son passé empreint de sérénité et d’harmonie.
Nous accédons au porche, surélevé aussi, doté d’une table ronde en bois au plateau en marbre blanc et d’un banc en fer forgé à l’assise en lamelles de bois. Ibrahim, un charmant septuagénaire, le petit-fils d’Othman, nous accueille avec de grands signes de bienvenue. Il bavarde courtoisement avec Brian et Sue, deux Américains venus de Chattanooga au Tennessee. Nous entrons dans la cour intérieure à ciel ouvert d’où je vois la silhouette élancée de notre hôtel. Nous marchons pieds nus sur le carrelage en terre cuite. Les pièces interconnectées, légèrement surélevées, s'articulent tout autour de la cour. Nous nous promenons dans la vaste villa comme si nous étions chez nous. Nous foulons les parquets couverts par endroits de tapis traditionnels colorés et de tapis tressés en feuilles de bertam aux motifs complexes, appelés kelarai, souvent inspirés de la nature et de la géométrie. Nous admirons les trésors familiaux qui font la part belle aux photographies. La brise murmure au travers des portes-fenêtres. Des rideaux jaune vif aux diverses portes de communication apportent des notes de soleil. Une table richement dressée entourée de chaises au dossier garni d’une housse satinée turquoise, le mobilier en bois foncé patiné, les vitrines remplies de vaisselle ancienne, les objets décoratifs, le plafond incliné par endroits, les poutres, les lustres créatifs, les rambardes sculptées, la vaste cuisine en contrebas, confèrent une joyeuse atmosphère de bien-être. Notre visite est une ode à tous les trésors accumulés depuis une centaine d’années. Les murs offrent leur surface vert pastel aux nombreux cadres qui, telle une constellation patrimoniale, représentent des membres de la famille sur plusieurs générations.
Nous nous attardons devant un tableau noir orné de photos qui racontent des souvenirs telles les pages d'un album déployé. Celles en noir et blanc de cet héritage culturel préservé avec tendresse sont fixées par des épingles à tête noire. Les plus récentes en couleur sont tenues par de petites pinces à linge en bois sur deux fils discrets qui traversent la mosaïque de photographies comme des lianes. Les clichés capturent des moments précieux de la famille, d’amis et d’événements marquants, tissant un lien dans le passé de la villa. Le mot Memories, placé au-dessus de tous ces visages anonymes figés dans un instant suspendu, agit comme un point focal symbolique, renforçant le thème central de la mémoire collective et familiale. Des petites fleurs jaunes décorent les bords, ajoutant une touche de gaieté à cette mosaïque d’émotions. Je me laisse transporter par ces fragments d'histoires personnelles qui tissent la tapisserie du passé partagé de la maison. Mon regard voyage entre les portraits sépia et les photos de groupe de ces secondes de vie capturées. Le portait en noir et blanc d’un élégant jeune homme au regard direct, aux traits fins, vêtu d'une chemise blanche et d'une cravate rayée, retient mon attention. Les marques visibles laissées par les doigts du temps sur le cliché jauni témoignent d’un long voyage à travers les âges. Ce garçon, cet homme, est-il encore vivant ? Quelle fut sa vie ?
Autre part dans la maison, une seconde photographie semble représenter le même homme à quelques années d'intervalle. Les yeux, élément distinctif majeur, montrent le même regard direct vers l'objectif. La forme du nez, des lèvres et du menton révèle des similitudes qui renforcent l'hypothèse qu'il s'agit du même garçon. Sur une autre photographie ancienne, un portrait empreint de douceur me parle avec émotion. Il me rappelle avec étonnement, surtout les yeux et le sourire, les visages entrelacés, comme imbriqués, de ma cousine Monique, de sa sœur Denise, de leur mère Clotilde et de Lucienne, sa sœur et ma mère. Le doux visage aux traits fins, la couleur pêche de la robe, le blanc vaporeux du voile brodé, l'arrière-plan aux nuances verdâtres, créent une harmonie visuelle émouvante. La beauté sereine préservée dans l'ambre du passé de cette jeune femme et l'élégance de sa parure traditionnelle s’élancent au-delà des frontières du présent et de l’espace. La photographie transcende les origines spécifiques des êtres humains, dialogue entre les différentes cultures et époques, renforce l'idée d'un voyage émotionnel et esthétique à travers le temps et les pays.
Par endroits, le plancher et les murs accueillent une danse silencieuse d’objets oubliés. Instruments divers, malles, radios d’un autre temps, tourne-disque et vinyles aux pochettes colorées, chuchotent des récits d’antan. Dans une autre pièce, des vêtements somptueux sur cintre, soigneusement protégés sous leur voile de plastique, attendent-ils patiemment de revivre des instants de magnificence ? Sous un voile délicat, brodé de rouge et d'or, un lit à baldaquin drapé d'une parure jaune éclatante rayonne comme un soleil. Je me perds dans les différents espaces qui offrent tous leurs atours différents à la beauté artistique. J’arrive devant le magnifique salon principal où, confortablement assis, Brian et Sue conversent en vis-à-vis avec Ibrahim qui porte un tarbouche. Il m’invite à prendre place sur le canapé en perpendiculaire. J’écoute leurs propos en anglais, sans toutefois suivre le fil des dialogues. Sue, qui est docteur en médecine chinoise, parle de sa profession. Elle me tend le livre d’or en m’invitant à laisser la trace de notre venue. En écrivant, je vois que Brian et Sue sont déjà venus il y a dix ans. Je promène ensuite mon regard sur le salon. La pièce spacieuse riche de six portes-fenêtres embellies de rideaux jaune vif occupe toute la partie avant de la villa qui donne sur le jardin. Une cantonnière en dentelle ornée de broderie habille le haut des fenêtres, ajoutant une touche d'élégance et de raffinement. Des treillis ajourés finement ciselés au bas des fenêtres, véritables œuvres d'art, filtrent la lumière qui caresse le parquet lustré et le tapis persan blanc et pourpre aux motifs en arabesques. Je me sens bien dans cet après-midi d'éternité.
Plus tard, je me lève, j’échange un sourire avec Ibrahim et je poursuis mes découvertes. Je lis des informations sur le monorail qui circulait autrefois en hauteur autour du village. Inauguré voici quinze ans, il visait à promouvoir le tourisme le long de la rivière Melaka. Marqué par des problèmes techniques, boudé par les touristes, il a fonctionné sporadiquement durant une décennie avant d'être abandonné définitivement. De la ligne, longue d’environ deux kilomètres, dotée à l’époque de trois stations, seules subsistent aujourd’hui les infrastructures aériennes, tel un impressionnant et superbe collier surréaliste autour du village. Je rejoins ensuite Patrick. La visite était gratuite. Ibrahim préserve avec amour ce joyau architectural transformé en musée vivant. Il accepte volontiers les dons pour la préservation de cet héritage familial. Nous glissons des billets dans la boîte prévue à cet effet. En sortant de ce petit paradis, je vois sur un panneau que la rue qui encercle le village porte le prénom Othman, en hommage au grand-père d’Ibrahim.
Nous continuons la promenade bordée de bougainvilliers éclatants aux couleurs variées. Près de la villa Sentosa, nous admirons un pont qui s'élève gracieusement au-dessus des eaux tranquilles de la rivière. Orné d’arabesques turquoise et de touches florales écarlates sur fond crème, il offre son charme romantique. Nous traversons de temps à autre le village, une enclave pittoresque hors du temps, presque une île dans les méandres de la rivière. Nous nous attardons devant les maisons qui nous séduisent par leur symphonie visuelle et émotionnelle aux notes jouées avec les partitions du passé. Les vérandas spacieuses et accueillantes, où le temps s’écoule différemment, s’étirent paresseusement pour rappeler que le farniente a été oublié dans la construction des gratte-ciel environnants. Dans les jardins, on raconte que des toyols aux rires cristallins et des orang bunian bienveillants veillent sur les maisons, se cachant sous les larges feuilles des bananiers pendant la journée, et dansant entre les ombres la nuit venue. Ainsi perdure Kampung Morten, village enchanté où les maisons, bercées par le murmure de la rivière, sont des âmes vivantes qui respirent, se souviennent, en chuchotant leurs secrets à ceux qui savent écouter le langage silencieux de la tradition et de la magie. Nous nous éloignons du village, nous allons chez Malaiqa by gula Cakery pour vivre des instants de détente gourmande, l’esprit baigné du souvenir de la fabuleuse villa Sentosa…

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