mercredi 5 mars 2025

Mardi 4 mars 2025 - Suspendus entre les deux géantes d’acier et de verre dans le ciel de Kuala Lumpur...

    Ce matin, dans la salle baignée de lumière du petit déjeuner, les Hindous embellissent l’espace par leurs vêtements éclatants et créatifs aux couleurs chatoyantes. La cascade chante. En fin de matinée, nous allons déjeuner dans un petit coin d’Italie au centre commercial Suria. Nous arrivons vers midi et quart à Milano où pizzas et cafés sont servis à la malaisienne. La sauce tomate de mes spaghettis napolitains aux légumes s’étonne d’être pimentée. Les macaronis au fromage choisis par Patrick crépitent encore dans le plat à gratin qui sort du four. Un jeune Asiatique à ma droite se restaure rapidement avec du riz à l’ananas. 

    Après le repas, devant chez Chak'Z 1964, j’observe le fiston d’une famille, aux cheveux châtain clair, vêtu d’une chemisette bleu ciel parsemée de motifs tropicaux blancs et d’un short assorti. Ses parents passent commande avec sa jeune sœur pour le déjeuner. Il s’amuse dans une niche noire de la façade bordeaux du comptoir. Telle une cachette, il se glisse à moitié dans l’ombre de la cavité, comme un petit explorateur découvrant une grotte secrète. Je lui fais un signe de la main. Après une seconde suspendue, il me fait aussi un signe avec un charmant sourire. Je reste là, témoin ravi de ce théâtre spontané où chaque geste de l’enfant est une invitation à l’imaginaire. Quand ses parents vont s’installer à une table, sans avoir rien vu de ce petit épisode magique, le garçonnet me lance un dernier regard et court les rejoindre. Je souris encore en m’éloignant, emportant avec moi ce tableau lumineux ; le monde peut être infiniment grand dans les yeux d’un enfant. Cette rencontre est une bulle de joie qui va m'escorter pour l'après-midi.

    Nous allons nous promener en attendant l’heure du rendez-vous pour monter sur la passerelle qui relie les deux sœurs. Devant l’entrée principale des tours jumelles, au bout de l’esplanade, des gens se prennent en photo sur les marches des escaliers dans un ballet quotidien de selfies. Une quinzaine de jeunes gens se répartissent sur les degrés pour une photo de groupe. J’observe une belle jeune femme gracile, la chevelure blonde relevée en un chignon haut et structuré, qui joue au mannequin. Sur ses yeux, une paire de lunettes de soleil noires ajoute une note mystérieuse à son apparence. Cet accessoire renforce l’impression d’une femme sûre d’elle, maîtrisant parfaitement son image. Son compagnon la prend en photo en suivant fidèlement les indications qu’elle lui donne. Les jets d’eau derrière elle ajoutent une touche romantique à ce spectacle presque cinématographique. Dans une seconde séance sur les marches de gauche, elle grimpe les derniers degrés pour demander au monsieur en arrière-plan de se déplacer avec une politesse teintée d’autorité. Elle revient ensuite prendre une pose élégante sur la marche choisie où elle croise ses jambes dans une pose sophistiquée digne d’une couverture de magazine. Son genou gauche légèrement incliné, son pied délicatement pointé, elle incarne la grâce et l’assurance. Sa robe noire fluide entièrement décolletée, taillée pour sublimer ses mouvements, souligne ses épaules dénudées. Elle danse légèrement au gré du vent, comme pour applaudir à sa performance silencieuse. Une fente audacieuse sur le côté ajoute une touche sensuelle. La jeune femme, le port altier, sûre que sa pose est digne d’un magazine de mode, donne le feu vert à son compagnon aussi concentré qu’un photographe de renom, prêt à capturer la photo parfaite. Telle une artiste de l’instant, elle a transformé un escalier banal en podium glamour.

    Nous revenons sur nos pas. Des arbustes sculptés en volutes structurées et des oiseaux de paradis embellissent les bords de l’esplanade. Les fleurs éclatent en flammes orangées, vibrant au milieu des feuilles vertes et or. Revenu dans le vaste hall des tours, je lis la dédicace de Simon Mulligan, un pianiste britannique de grande renommée, qui s’est produit en septembre 2004 dans l’auditorium Dewan Filharmonik Petronas, une salle de concert prestigieuse réputée pour son acoustique exceptionnelle. L'artiste a été décrit par The Times of London comme le plus talentueux des pianistes et par Yehudi Menuhin comme l'un des meilleurs pianistes avec lesquels il a eu le plaisir de jouer. À quelques pas, je joue quelques notes sur un piano droit Yamaha noir à finition brillante. Un panonceau sur pied invite les pianistes de passage à partager leur musique. Vers quatorze heures, nous intégrons la file d’attente pour la découverte de la passerelle aérienne. Le QR code des billets achetés dimanche est scanné. Une petite dame asiatique avec un grand mari américain et leurs trois enfants arrivent après nous.

    Le long du parcours, où nous sommes guidés par un personnel nombreux, des informations sont diffusées sur les jumelles et la société à l’origine de leur naissance. Dans l’éphémère ballet des ressources terrestres, l’entreprise énergétique mondiale Petronas, fondée en 1974 en Malaisie, opère dans le pétrole, le gaz naturel et les énergies renouvelables. Présente sur plusieurs continents, elle s’est imposée comme un acteur clé de la production de gaz naturel liquéfié. Elle étend sa présence à travers le monde, comme un souffle qui traverse les continents et les océans, en fournissant plus de vingt-cinq pays à partir de ses installations en Malaisie, Australie et Égypte. Comme les saisons qui se succèdent sans jamais s’arrêter, Petronas navigue avec virtuosité entre les tensions géopolitiques de la mer de Chine méridionale où elle poursuit l’exploration dans sa zone économique exclusive malgré les revendications chinoise. Comme tout dans ce monde éphémère, ses réalisations et ambitions s’inscrivent dans le flux incessant du temps qui efface même les empreintes les plus profondes.

    Une dizaine de minutes plus tard, nous nous élevons dans les airs. Deux minutes suffisent pour atteindre le quarante et unième étage. Suspendu entre les deux géantes d’acier, entre leurs entrailles métalliques, dans une capsule futuriste, j’avance et je déambule sur la passerelle, tel un pont aérien d’où l’horizon semble s’étirer à l’infini. Sous mes pieds, Kuala Lumpur s’agite comme une fourmilière hyperactive, ses gratte-ciel rivalisant d’audace pour tenter de toucher les nuages. À ma gauche, le parc déploie ses courbes et ses arabesques verdoyantes, oasis tranquille au milieu du béton qui règne en maître. Je m’imagine un instant en mission pour cartographier la jungle urbaine de Kuala Lumpur. Les fontaines, la baleine et les dauphins sont devenus lilliputiens. Depuis le ciel, tout devient plus petit, sauf peut-être l’ego des humains terre à terre qui ont tendance à surestimer leur importance dans l'univers. J’utilise l'expression terre à terre dans un sens littéral et figuré, opposant ceux qui restent ancrés dans leurs préoccupations terrestres à la perspective élevée qui altère radicalement la perception de l'importance donnée aux choses de la vie. Face à l'immensité de l'univers, faut-il relativiser notre existence et nos préoccupations ? À ma droite, les rues grouillent de vie, les voitures, tels des dominos, tracent d’autres arabesques, moins attrayantes. Autour de moi, les visiteurs oscillent entre contemplation rêveuse et selfies audacieux, certains cherchant le meilleur angle pour immortaliser leur passage dans ce lieu suspendu entre azur et béton, entre acier et nuages, entre éther et verre. Les tuyaux brillants au plafond donnent à cet espace un petit air de vaisseau spatial ; je m’attends presque à voir un astronaute surgir pour m’offrir un café blanc lyophilisé. Je souris. Mais non, c’est juste moi, un Terrien fasciné par ces perceptions grandioses, suspendu sur un pont entre deux tours, entre ciel et terre, entre émerveillement et vertige. Aujourd’hui, je choisis l’émerveillement.

    Dans le cœur vibrant de Kuala Lumpur, tel un vaisseau intergalactique échoué sur une mer de gratte-ciel, je vois derrière le parc une audace architecturale qui semble défier les lois de la gravité, comme si un artiste avait sculpté le vent et la lumière pour donner vie à un caméléon. Sa silhouette ondulante évoque une vague prête à déferler sur la ville. Les courbes fluides et scintillantes évoquent aussi une baleine futuriste qui va glisser sur les vagues de l’océan urbain. S’agit-il d’un Léviathan commercial ?  S’il s’agit d’un vaisseau extraterrestre, je suppose que les aliens en visite font du shopping avant de repartir… avec des ordinateurs Apple et des pâtisseries artisanales.

    Après les dix minutes autorisées, nous suivons les guides, nous prenons deux autres ascenseurs pour monter tour à tour, c’est le cas de le dire, aux niveaux quatre-vingt-trois et quatre-vingt-six pour découvrir une plateforme d’observation dont nous ignorions l’existence. Nous sommes sur les toits de la ville. La prise de photos continue. Un cliché m’offre de cadrer une des jumelles entre la menara [tour] Merdeka 118 et la menara Kuala Lumpur où nous avons déjeuné hier. Une maquette des deux jumelles trône sur un podium. Revenus trois étages plus bas, nous nous promenons dans une boutique de souvenirs et dans des espaces d’informations. Trois films tournent en boucle sur le passé de Kuala Lumpur. Sur un écran numérique touristique, où s’affichent en anglais les mots Où aller ensuite, des sites d’intérêts défilent en boucle. Je prends en photo ceux qui font écho en moi. Après une dizaine de minutes, nous revenons directement au rez-de-chaussée. L’orchestration de la visite de la tour est bien cadrée avec un nombre impressionnant d’employés tout au long des parcours aériens.

    Nous allons chez Zus Coffe du centre Suria pour nous désaltérer. Muhammad nous accueille. Nous sirotons une citronnade au miel. Nous arpentons ensuite les allées en visitant des magasins de chaussures. Nous entrons chez Bata. Patrick achète une paire de sandales au tarif attrayant. Farhana, coiffée d’un hijab bordeaux, nous accueille à la caisse. Nous nous rendons ensuite chez Kenny Hills Coffee pour un temps de détente gourmande. Patrick reprend une part de cake à la banane. J’opte pour une forêt noire circulaire riche de cerises ; un délice. Les minutes, qui murmurent une mélodie apaisante à l'oreille du temps, s'écoulent doucement, telles des gouttes de miel doré, dans un plaisant moment de farniente où l'esprit vagabonde. Nous revenons ensuite à l’hôtel. En chemin, nous nous dirigeons vers la baleine futuriste pour tenter de percer l’énigme de son apparition. Nous côtoyons les jets d’eau du lac Symphony aux jaillissements créatifs. La magie vue du ciel s’efface devant le Léviathan pour laisser place à un immense vaisseau, probablement commercial, en voie d’achèvement. Les ouvriers qui travaillent sur les ponts supérieurs ressemblent à des Lilliputiens. De retour au Royale Chulan, noyé dans les gratte-ciel, je prends quelques photos du lobby dont un salon six places de style victorien, aux accoudoirs arrondis, qui respire une élégance cossue. Le fauteuil et les canapés en cuir brun foncé, au piètement en bois sculpté, aux reflets profonds et chaleureux, embellis d’un cloutage artisanal, évoquent une atmosphère de raffinement d’antan.

    En fin de soirée, alors que je m’apprête à effectuer ma séance de palming quotidienne après un temps d’ouvrage sur l’ordinateur, Annick, la sœur de Patrick, nous appelle via Messenger. La maison familiale est en feu. La partie où se situe l’appartement de Murielle, son autre sœur, est la proie des flammes. L’incendie, qui s’est déclaré il y a plus de quatre heures, continue de ravager la maison. Un épais panache de fumée était visible à plusieurs kilomètres à la ronde. Le docteur Gabrielle Rothan, qui habite plus en hauteur, a vu la fumée depuis chez elle. Elle est rapidement venue chercher les parents de Patrick pour les éloigner. Jean était pris d’un malaise. Les sapeurs-pompiers sont intervenus rapidement et en nombre pour la maîtrise du sinistre. Les hommes du feu ont déployé plusieurs lances, dont une sur grande échelle, pour attaquer les flammes qui s'étaient propagées à la charpente et à la toiture. Leur action salutaire a permis d'éviter la propagation de l'incendie à l'ensemble de la toiture de la grande maison mitoyenne qui abrite les trois autres logements dont celui de Patrick où vivent ses parents. Murielle, Tony et Anaïs seront relogés par le centre communal d'action sociale de la mairie. Nous vivons sept heures dans le futur de Villaz ; l'incendie sera maîtrisé et circonscrit à la mi-journée. Les pompiers procéderont ensuite aux opérations de déblaiement du premier étage et de la charpente. Les dégâts sont considérables. La charpente de l’appartement de Murielle est entièrement dévastée. Selon les premiers éléments d'enquête, un feu de cheminée serait à l’origine du sinistre…



















































































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