En allant prendre le petit déjeuner au café Warisan, nous voyons que la coquette fontaine à l’entrée, proche de la cascade, fonctionne ce matin. Dans la salle, Patrick remarque l’absence des personnes de religion musulmane. Les hijabs se sont envolés, temporairement. Le ramadan a débuté hier soir. La date exacte dépend de l’observation du croissant de lune. Le ramadan, qui correspond au neuvième mois lunaire, se terminera à la fin du mois, marquant ainsi le début de l’Aïd al-Fitr, évoqué précédemment.
Après sa collation, plus frugale que la mienne, il poursuit la lecture du livre Le français est à nous ! de Maria Candea et Laélia Véron. Il me parle de la célèbre comptine J’ai descendu dans mon jardin, également connue sous le titre Gentil coquelicot, apparue au milieu du dix-neuvième siècle. Elle a été publiée pour la première fois dans la collection Chansons et rondes enfantines de Marion Théophile Dumersan. Les autrices utilisent cette comptine comme exemple pour illustrer une particularité linguistique : l’utilisation de l’auxiliaire avoir au lieu de l’auxiliaire être avec certains verbes de mouvement. L’expression J’ai descendu dans mon jardin (au lieu de Je suis descendu) représente une variation linguistique qui était autrefois considérée comme une richesse de la langue française. Cette formulation avec l’auxiliaire avoir exprimait traditionnellement une action brève ou un fait accompli, tandis que la construction avec être mettait davantage l’accent sur le résultat de l’action. Cette nuance est de moins en moins perçue dans le français contemporain, et l’usage de l’auxiliaire avoir dans ce contexte est aujourd’hui considéré comme suranné ou régional. Le livre que Patrick termine utilise cet exemple pour montrer comment la langue française a évolué au fil du temps et comment certaines variations linguistiques, autrefois acceptées, peuvent être aujourd’hui perçues comme des fautes simplement parce qu’elles ne correspondent plus à l’usage dominant, notamment celui de la région parisienne.
Nous sortons de l’appartement vers onze heures quinze. Nous allons vivre un déjeuner dans les hauteurs de la ville. En chemin, je regarde une dame assoupie dans la rue. Sur le pavé gris, assise sur une chaise pliante, le dos contre une borne métallique, son hijab vert sombre épousant la lumière tamisée, elle se laisse porter par la confiance. Chaussées de sandales sur des chaussettes noires, je remarque que le bas de ses jambes est enflé. Elle est là, au cœur de l’agitation urbaine, comme un îlot tranquille au milieu d’un océan agité. Et moi, passant anonyme, je me demande quels vents l’ont menée ici, à cet endroit précis où elle s’abandonne à la torpeur du jour. Plus avant, nous passons sous la voie aérienne du monorail. Nous longeons une rue en suivant un trottoir, bordé de chaque côté de plantes tropicales luxuriantes, où dansent des ombres végétales. Des décorations en forme de damiers verts et jaunes, qui ressemblent à des ketupat, consommés lors des festivités de l'Aïd el-Fitr, sont suspendues en enfilade. Nous arrivons un peu avant midi devant la Menara Kuala Lumpur, une tour emblématique de la ville qui culmine à plus de quatre cents mètres. C’est la plus haute tour autoportante d’Asie du Sud-Est et la septième au monde. Inaugurée il y a une trentaine d’années, elle sert à la fois de tour de communication et de site touristique. Construite sur la colline de Bukit Nanas, près d’une jungle préservée au cœur de Kuala Lumpur, elle offre une vue panoramique exceptionnelle depuis sa plateforme d'observation et son restaurant tournant où nous allons déjeuner. Depuis notre dernière venue, l’accès à l’entrée a totalement changé. Une fontaine attrayante a disparu. Un long tapis vert mène à l’entrée en tapissant plusieurs escaliers.
Dix minutes plus tard, nous sommes dans le ciel. Depuis le restaurant tournant, nous sommes gratifiés d’un panorama à couper le souffle où les gratte-ciels jouent à qui sera le plus grand. Les sœurs Petronas nous font un clin d’œil. La ville s’étale en contrebas comme une maquette d’architecte avec son mélange de béton audacieux et d’îlots de verdure équatoriale. Nous déjeunons lentement à une table ornée d'une nappe dorée, au rythme de la rotation oisive du restaurant. Elle crée l’illusion amusante que c’est la skyline de Kuala Lumpur qui tourne autour de nous. Nous assistons à un ballet urbain à trois cent soixante degrés où les gratte-ciels défilent également lentement comme des mannequins au ralenti sur un podium. Yazlan, notre serveur, nous prend en photo devant une arche florale luxuriante, éclatante de jaunes solaires et de verts vibrants, ponctuée de discrètes fleurs rouges. Dans cette poésie du moment suspendu dans les hauteurs, les tours jumelles s’encadrent majestueusement. Grâce à sa couleur ocre rouge, nous distinguons aisément la silhouette de notre hôtel, captif dans la jungle des gratte-ciel. Par endroits, les buildings côtoient de petites maisons, aux toits rouges pour certaines, qui résistent à la tentation de se transformer en tours de verre. Les nombreux espaces de verdure luxuriante témoignent que la nature s’intègre avec tranquillité dans l’urbanisation galopante. Les montagnes brumeuses à l’horizon observent avec amusement la fourmilière humaine, aux réalisations démesurées, qui s’agite en contrebas. L’une d’elles s’exclame : nous serons toujours là quand leurs tours ne seront plus que poussière ! Un gratte-ciel majestueux est venu s’ajouter à la skyline depuis notre dernière venue. Je le prends en photo sous différents angles au rythme de la rotation. Tel un crayon cosmique prêt à griffonner sur la toile céleste, il domine l’horizon avec une fierté non dissimulée. Il se nomme Merdeka 118. Sa hauteur approche les sept cents mètres. C’est le plus haut gratte-ciel au monde après la Burj Khalifa à Dubaï. Son design s'inspire des motifs traditionnels malais. Merdeka signifie Indépendance, en référence à la proclamation d'indépendance de la Malaisie en 1957. The View at 118 sera le plus haut poste d'observation d'Asie du Sud-Est. Le gratte-ciel, en voie d’achèvement avec ses abords et ses voies d’accès, comprendra des bureaux, un hôtel de luxe Park Hyatt, un centre commercial, des plateformes d'observation offrant des vues spectaculaires sur la ville… et une mosquée. Tout autour de lui, d’autres gratte-ciels jouent à qui sera le plus haut, comme des enfants qui se mettent sur la pointe des pieds pour paraître plus grands. Les immeubles plus modestes, eux, forment une mosaïque de toits colorés. Un autre gratte-ciel, The Exchange 106, doté d’une couronne, dédié aux bureaux, situé dans le quartier financier de Tun Razak Exchange, est venu étoffer la jungle de verre et de béton entre 2016 et 2019. La couronne évoque visuellement le tarbouche, le couvre-chef cylindrique porté dans les cultures arabes et ottomanes. Un jeune couple de garçons déjeune à une table voisine. C’est l’anniversaire de l’un des deux. Son mari ou son conjoint lui a réservé une surprise. Une part de gâteau avec une bougie allumée arrive, escortée par le traditionnel accompagnement musical enrichi des applaudissements des serveurs. Quand nous quittons le buffet, nous avons presque fait un tour complet de la ville sans avoir quitté notre table. Je vois une porte où se lit le mot capitaine. Serions-nous dans un vaisseau spatial en position stationnaire au-dessus de Kuala Lumpur, prêt à conquérir la ville ? Nous montons brièvement sur la plateforme à ciel ouvert, située quelques étages plus haut.
De retour sur terre, nous nous dirigeons vers la proche réserve de Bukit Nanas Taman Eko Rimba, une des plus anciennes jungles primaires protégées de Malaisie. Elle couvre une dizaine d’hectares. Cette jungle à l’écosystème préservé au cœur des gratte-ciel offre une expérience unique grâce à ses passerelles suspendues sur la canopée, ses sentiers de randonnée et sa végétation luxuriante composée de bambous géants, de fougères et d’arbres endémiques. Elle abrite des espèces animales comme les macaques à longue queue et les langurs argentés, ainsi que divers oiseaux et des reptiles. Nous décidons de vivre cette expérience dans cette oasis. Suspendus entre ciel et terre, Patrick et moi avançons avec l’enthousiasme d’explorateurs intrépides sur les passerelles aériennes qui serpentent au cœur de la jungle urbaine de Kuala Lumpur. Chaque pas fait chanter les câbles d’un léger grincement, comme pour saluer notre audace, tandis que la canopée en contrebas dévoile son écrin vert, vibrant de vie et de mystère. Les tours alentour se dressent telles des sentinelles à la silhouette élancée qui donnent l’impression de se confondre dans une improbable étreinte végétale. Le souffle du vent nous caresse. Nos fous rires résonnent, échos complices de notre émerveillement enfantin. Nous jouons les Tarzan dans cette jungle urbaine au centre de la métropole, une étonnante contradiction que seule la Malaisie pouvait nous offrir. Le parallèle avec Manhattan se termine. Les lianes métalliques nous guident d’une tour à l’autre sur la cime des arbres. Elles font l’éloge des oiseaux de passage qui chantent. Parfois, tel un funambule, devant l’à-pic impressionnant, le vertige s’empare de moi dans le frisson de l'altitude. Mon cœur palpite. Les lames de bois craquent sous nos pas. Le vide est sous nos pieds, dans une vision saisissante. Les passerelles, soutenues par des câbles métalliques, constituées de planches étroites, équipées de filets de sécurité verts, vacillent en ajoutant une sensation d'aventure à chaque pas. Cette expérience combine adrénaline et émerveillement. Comment imaginer ce matin notre présence sur le toit de cette jungle primaire ? De temps à autre, le sommet de la tour Menara pointe fièrement au-dessus des arbres, comme un phare guidant nos âmes d’aventuriers citadins. Après nombre de tours d'observation vertigineuses à plusieurs niveaux, entourées de garde-corps, coiffées d'un toit conique vert, aux escaliers en colimaçon, nous approchons vaillamment du sol. Nous voyons derrière la végétation le Victoria Institution, une école historique, l'une des plus anciennes et prestigieuses du pays, fondée en 1893. Son architecture coloniale contraste avec le design moderne et futuriste du Merdeka 118 en arrière-plan. La juxtaposition de ces deux édifices reflète l'évolution de la ville à travers les époques. Sur un mur de la dernière haute tour d’observation, un texte en anglais se dévoile : Reste toujours avec ton cœur. Écrit sous forme de graffiti, cet appel invite à rester fidèle à ses émotions, ses valeurs et ses aspirations personnelles, même face aux défis ou aux influences extérieures. Nous descendons des escaliers en pierre pour arriver à l’entrée principale des chemins sur la canopée. En levant les yeux, je vois la dernière passerelle traversée, dont la hauteur impressionnante me fait froid dans le dos a posteriori. Un frisson me parcourt alors que je réalise pleinement l’audace qu’il m’a fallu pour m’aventurer si haut. L’idée d’avoir été suspendu dans le ciel au-dessus du vide, entouré par la cime des arbres et le bruissement du vent, me saisit d’un mélange de fierté et de vertige rétrospectif. À l’angle d’une petite esplanade, une maison de prière se dévoile avec un côté pour les femmes et un autre pour les hommes. J’entre. Des douches pour les pieds s’alignent derrière une séparation à mi-hauteur. Un peu plus tard, d’ultimes marches nous mènent à la sortie de la jungle.
Nous prenons la direction du centre Pavilion, traversé pour venir à la tour Menara. En chemin, le long de la jalan Raja Chulan que nous suivons, nous passons devant le Old Malaya, un site emblématique construit en 1919, à l’architecture mêlant des éléments géorgiens et Art déco, initialement destiné à loger des officiers militaires coloniaux et malais. Ce bâtiment colonial restauré abrite sept restaurants répartis sur ses deux niveaux. Plus avant, nous arrêtons au Zus Coffee de l’Holiday Inn Express, repéré en fin de matinée. Nurfifi nous accueille. Nous sirotons une citronnade au miel. Un jeune russe est en conversation via la technologie de son ordinateur porteur. Elle durera pendant la quarantaine de minutes que nous passerons dans le café. Je le regarde de temps à autre. Il est absent de ce moment présent. Il incarne peut-être l'art du télétravail ou peut-être celui de la conversation interminable en ligne. Ou alors, il discute simplement avec un ami à Moscou sur un sujet passionnant. En sortant, nous revenons sur nos pas pour nous rendre en hauteur derrière l’hôtel. Devant l’entrée de Zus, nous avons aperçu une ruelle où des parapluies colorés ouverts sont suspendus. La rue suivie en parallèle, bordée de scooters alignés des deux côtés, mène devant la station du monorail sur le rue Sultan Ismail. Plus tard, un peu avant la fontaine aux vasques en cristal, nous voyons que le restaurant Damascus a modifié ses horaires d’ouverture pour les musulmans qui pratiquent le ramadan. En mars, il ouvre de sept heures du soir à cinq heures et demie du matin.
Dans les minutes suivantes, nous sommes installés à la terrasse du café restaurant EL&N London dans le centre Pavilion. Installé à deux pas de la passerelle qui voyage dans le temps, cet écrin de rose poudré et de fleurs suspendues semble tout droit sorti d’un conte de fées moderne où le café se mêle à l’art et au glamour. Il représente une ode à la délicatesse florale et à l’esthétique romantique. Sous une verrière baignée de lumière, où les pétales artificiels de cerisiers en fleurs dansent au-dessus de nos têtes, nous nous offrons des instants de détente gourmande. Installés sur une banquette vert émeraude, nous savourons chacun un smoothie fraise banane avec une part de gâteau chocolat ganache, servis par Anamul, un serveur barbu hindou. Nous écoutons la chanson My heart will go on, interprétée par Céline Dion. Elle est devenue l'hymne emblématique du film magique Titanic réalisé par James Cameron. Cette ballade romantique vibrante d’émotion, dont l'enregistrement a été réalisé en une seule prise, évoque l’amour éternel et tragique de Jack et Rose. Après cette pause ensorcelante dans ce lieu enchanteur, peut-être conçu par Cupidon lui-même avec une exubérance de rose, nous revenons tranquillement à l’hôtel…



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire