Nous nous levons à six heures. Aujourd’hui, cela fait treize ans que mon père Claudius est mort d’un arrêt cardiaque. Plus tard, contrairement à hier, le brouillard de pollution est présent dans la salle du restaurant où nous prenons un rapide petit déjeuner. Shubhan, un jeune homme svelte, souriant, s’occupe de la table du petit déjeuner. Les poumons invitent à quitter Delhi au plus vite. Nous retournons dans la chambre. Ankit, un jeune homme portant l’uniforme de l’hôtel, procède au check-out. Les dix heures approchent. H. Hương, le chauffeur de notre taxi est déjà arrivé. Nous partons immédiatement. Le trafic est dense. Nous passons devant l’entrée du temple inaccessible à pied hier. La conduite des Hindous est chaotique, les ralentisseurs foisonnent. Le brouillard de pollution est dense. Les écarts de conduite sont monnaie courante. Les klaxons se laissent bruyamment entendre tout au long du parcours. Les deux-roues, souvent avec deux personnes assises sur le siège, zigzaguent allègrement.
Parvenus à l’aéroport, nous commençons un parcours du combattant. L’entrée dans le terminal numéro trois est soumis à un contrôle. Un jeune Hindou nous pilote pour dix francs suisses. Nous tentons avec son aide, par deux fois, d’obtenir nos cartes d’embarquement, vainement, sur deux bornes électroniques présentes à l’extérieur dans des îlots répartis tout au long des différentes entrées devant lesquelles des files d’attente sont constituées. Les passagers qui vont embarquer sont innombrables. Le jeune Hindou nous guide vers une entrée des vols intérieurs avec peu d’attente où l’agent de sécurité nous laisse complaisamment passer en lui montrant nos billets sur l’iPhone de Patrick et nos passeports. Une fois à l’intérieur du terminal, nous sommes accueillis par un éléphant et un éléphanteau de taille réelle. Le terminal est bondé aux endroits clés. Après bien des pas, plusieurs tentatives et plusieurs infos contradictoires, nous intégrons la longue file d’attente des comptoirs d’enregistrement E. Tous les Hindous que nous voyons, voyagent avec quantité de valises. Certains partent peut-être pour quitter définitivement Delhi et son brouillard de pollution récurrent ! Quelques-uns iront peut-être à Croatan…
Quarante minutes se sont écoulées depuis que le chauffeur du taxi nous a déposés à l’aéroport. Nous vivons dans un monde indien de folie où les contrôles se nichent un peu partout, parfois dans des endroits inimaginables pour le commun des mortels. Le frêle monsieur âgé devant nous voyage seul avec deux grosses valises et deux grands sacs. Devant le comptoir, une dame apparaît comme par magie à côté de lui ; sa tête arrive à peine au niveau du plateau. Un totem publicitaire vante l’aéroport comme étant le meilleur depuis six années consécutives avec plus de quarante millions de passagers par an transportés en Asie et en Océanie, soit plus de cent mille passagers par jour, soit près de cinq mille passagers par heure !
Les onze heures passent péniblement quand nous quittons l’enregistrement des bagages. Nous allons au contrôle des bagages à main. Une dizaine de bacs colorés sont nécessaires pour ventiler nos affaires. L’avancée des petits bacs sur le tapis roulant et dans le tunnel fureteur est lente, l’agent prenant le temps nécessaire pour contrôler chaque contenu sur son écran. Je traverse le portique aux rayons x. Ensuite, un agent passe sur toutes les parties de mon corps un appareil tenu en main, similaire à celui du sas de l’hôtel. Les contraintes rêvent de libération. Après cet ultime contrôle, nous traversons la zone marchande en duty free pourvue d’un nombre impressionnant de boutiques. Un Starbucks se dévoile dans le long couloir coudé des portes d’embarquement. Une grande tête souriante de statue, dotée d’une auréole symbolisant des rayons de soleil, coiffée d’un genre de stupa, trône près du café. Shivani nous accueille au Starbucks à midi moins dix. Anashuya prépare les boissons chaudes. Rinky nous donne la part de cake au citron choisie par Patrick. J’offre un namaste à chacune des trois jeunes filles souriantes et attentionnées. La pause est la bienvenue après près de deux heures écoulées et bousculées depuis notre descente du taxi. Il faut de la motivation pour prendre un avion à l’aéroport de Delhi. Nous sommes loin du temps linéaire du quotidien.
Franck Michel écrit : « Le voyage commence là où s’arrêtent nos certitudes. Voyager, c’est réapprendre à douter, à penser, à contester. En abolissant les frontières de l’Inconnu, voyager c’est oser défier la banalité du quotidien, le confort rassurant, les habitudes séculaires. Le voyage, c’est le passage de soi à l’autre, le pont d’un monde à l’autre. » Nous sommes loin des bulles touristiques offertes par le Club Med et autres organismes de voyages qui reproduisent le cadre habituel de leurs clients. Tel Dionysos, nous vivons dans l’errance du nomadisme. Au dehors, le fog est compact et les avions apparaissent comme nimbés d’une auréole ouatée. Après un temps de détente, nous allons à la porte d’embarquement numéro six, la porte d’embarquement numéro quatre prévu initialement ayant été changée avant d’entrer au Starbucks.
Les midi vingt passent. Je m’assois. Depuis notre arrivée dans le terminal, nous avons marché plus de quatre mille pas, soit environ trois kilomètres, tout sauf en ligne droite. Nous embarquons à midi quarante. Nous occupons les sièges 10A et 10B. Une hôtesse nous donne les consignes d’usage pour les passagers, comme nous, qui sont à côté d’une sortie de secours ; l’allée plus large offrant plus de place pour les jambes. Nous sommes à bord d’un Airbus A320 de la compagnie Air India. Une heure s’écoule depuis l’embarquement. Nous roulons sur le tarmac. La visibilité depuis le hublot se limite à vingt ou trente mètres. L’avion s’élève à quatorze heures deux dans l’air saturé de pollution. Le vol AI 0388 décolle avec quelque quarante-cinq minutes de plus au regard de l’horaire prévu. Patrick me dit que lors de l’atterrissage à Delhi, il a vu des files de feux rouges en mouvement qui apparaissaient dans le brouillard ; le trafic routier semblait continuel et interrompu.
L’avion va survoler les flots : le golfe du Bengale, la mer d’Andaman et le golfe de Thaïlande. Une fois dans le firmament bleu, sans avoir pu photographier Delhi depuis le ciel, la mer de pollution opaque se délimite nettement à l’horizon. Pour ventiler l’habitacle confiné, la climatisation souffle allègrement un air frais apprécié des bronches qui s’enivrent avec bonheur et plénitude. Le ciel bleu contemplé au travers du hublot offre un moment étendu de beauté. J’ai une pensée de compassion pour les millions de personnes noyées dans le manteau de pollution intense qui recouvre le nord de l’Inde. Hier, j’ai vu sur le Web que le célèbre Taj Mahal, noyé dans le fog impénétrable, était impossible à photographier par les touristes déçus et désillusionnés. Je rejoins Kristinia pour la suite de ses écrits passionnants.
Le déjeuner est déposé sur la tablette mobile, à quinze heures trente, par Mamisha, un modèle de Botero, et Harmet, à la silhouette gracile, deux charmantes hôtesses. En fin de repas, elles nous servent du thé noir additionné d’eau chaude. Je retourne dans la lecture… suspendue pour un passage aux toilettes où je laisse passer avant moi une maman et son tout jeune bambin qui, contre toute attente, me fait des signes de ses mains, m’offre un namaste doublé d’un sourire. Je suis transporté de gratitude.
Le manteau de la nuit enveloppe progressivement l’avion qui saute quatre-vingt-dix minutes dans le passé en s’ajustant au fuseau horaire de Saigon. Les dix-sept heures de Delhi deviennent les dix-huit heures trente de Saigon. Nous volons dans le sens du voyage autour du monde de Phineas Barnum, non, de Phileas Fogg, qui gagna son pari, contre toute attente, grâce à son voyage, rétrograde circum [autour] du globe, d’un jour dans le passé. Les lumières du bord s’éteignent. J’allume ma lampe individuelle pour continuer mon voyage à travers le temps et l’espace ; je commence le chapitre qui nous concerne directement, intitulé : « Les voyages qui transforment les littéraires et les artistes ». Je pense qu’il est plus facile de voyager de manière noétique [par la pensée] quand on se sent différent. Nous sommes partis avec chacun une valise cabine, pour remplir de souvenirs d’autre valises imaginaires, faciles à transporter. L’écrivain danois H.C. Andersen écrivit : « Voyager, c’est vivre ».
Plus tard, la pression dans les oreilles m’informe que l’avion amorce sa descente. Les dix-neuf heures trente s’animent. Les lumières de la ville apparaissent. Le train d’atterrissage se met en place à vingt heures moins des poussières. L’avion se pose à vingt heures tapant, heures de Ho Chi Minh City. Debout, j’échange des sourires avec des passagers avant l’ouverture de la porte de sortie. Quand nous descendons à terre, je vois que l’avion a été piloté par une jeune femme. L’air est chaud. Une quinzaine de minutes se sont écoulées quand nous roulons à bord d’un bus climatisé. De ravissantes compositions florales nous accueillent dans l’aéroport.
À vingt heures quarante-cinq, nous sommes dans une des dix, voire plus, files d’attente pour le contrôle des passeports et des E-visas. Le contrôle se déroule en un tournemain. Je dis « Xin chào » [bonjour] au jeune agent qui lève le pouce d’appréciation. À vingt et une heures cinq, nous rencontrons le jeune coordinateur qui va nous met en contact avec le chauffeur qui va nous conduire à notre hôtel. Nous attendons qu’il aille chercher son véhicule. La température est élevée. Le panneau de bienvenue dans la ville est pris en photo. Durant le trajet, le chauffeur bavarde avec nous en anglais et en vitenamien. Il nous demande d’où nous venons. Nous lui montrons la traduction de « France » dans sa langue. À vingt et une heure vingt, nous sommes à l’hôtel Ciao. La jeune Trang, gracile, accueillante, souriante, nous accueille et nous attribue la chambre 304 qui se montre spacieuse. Nous nous préparons pour vivre une première nuit au Vietnam…
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